Notre devoir d’être féministe

Solenn Denis

La fraîcheur de l’automne parisien semble rude pour cette artiste actuellement en résidence de création dans la capitale. Elle me donne rendez-vous près d’un pont qui surplombe des rangées de chemins de fer. À la voir se frigorifier de seconde en seconde, on peut imaginer qu’elle regarde passer les trains avec l’envie brûlante de prendre le prochain qui la reconduirait chez elle, dans le sud, à Bordeaux. Mais sa perspective de chaleur ne dépassera pas les rebords de son assiette de pâtes au saumon qu’elle commande au seul restaurant du coin ouvert ce lundi-là : «Des pâtes au saumon, ça va me tenir chaud. Et ça va me caler. C’est précisément ce qu’il me faut.»

Dans sa voix, on entend une volonté solide dénuée de toute aigreur. Dans son regard, on voit son étonnement permanent et joyeux face à ses observations. Dans son coup de fourchette, l’appétit d’en découdre. Rencontre avec l’autrice, comédienne et metteuse en scène Solenn Denis. Lire la suite

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Le crachoir à révolte

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Elle s’apprête à participer à la troisième édition parisienne du festival Jamais Lu au Théâtre Ouvert à Paris. C’est dans ce même festival, lors de l’édition montréalaise de l’année 2009, qu’elle présente en lecture Ce samedi il pleuvait, son tout premier texte dramatique. Elle ne peut se douter de la trajectoire que prendra dès lors son parcours professionnel. Celle qui se destinait initialement à la critique théâtrale se retrouve au fil des rencontres à explorer la fibre de son écriture. Depuis, elle déploie sa plume libre et radicale dans l’univers théâtral québécois.

Annick Lefebvre

C’est par une journée de septembre, le steak à même l’herbe du parc La Fontaine à Montréal, que notre entrevue a eu lieu. Ce jeudi il soleillait. Nous nous sommes retrouvées à l’issue d’une répétition de sa prochaine création, Les Barbelés, qui sera présentée en novembre au Théâtre National de la Colline à Paris avant de retrouver le Québec la saison prochaine.

Rencontre avec la fille qui n’a pas peur de grand-chose. Rencontre avec la fille qui transforme sans crier ses crachats en encriers. Rencontre avec l’autrice québécoise Annick Lefebvre.  Lire la suite

Libre d’être moi

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«La parole apaise la colère»

Jeunes textes en liberté est né en 2015, grâce à ses créateurs Penda Diouf et Anthony Thibault. «Il s’agit d’un festival itinérant de lectures de textes contemporains de théâtre. Nous avons deux axes : le premier axe consiste en la valorisation des auteurs de théâtre et des textes contemporains ; le second s’attaque à la question de la diversité, celle de la narration –ce qui est raconté sur les plateaux– et celle de la représentation ethnique. Notre objectif est de composer des équipes artistiques et un comité de lecture représentatifs de la société. Qu’il y ait de la diversité, des hommes, des femmes, des moins jeunes, des plus jeunes, tous types de physiques et de corps sur le plateau. Sans le dire, nous faisons des quotas (rire). Nous voulons toucher particulièrement des gens qui ne fréquentent pas les théâtres.»

Heureuse qui comme Penda Diouf a fait un beau voyage

Le 26 juin 2017, le Théâtre Antoine accueille la troisième édition des Intrépides, soirée organisée par la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques. Six autrices pour un thème : le courage. Ce soir-là, Penda Diouf présente son texte Pistes. C’est l’histoire d’une femme noire voyageant seule en Namibie.

Penda Diouf

«Parler de soi sur scène est une forme de courage, celui d’assumer qui l’on est, ses points forts comme ses faiblesses, les difficultés qu’on a pu rencontrer. S’assumer n’est pas nécessairement héroïque mais est important. Je voulais aussi briser le tabou de la dépression et des tentatives de suicide. Cela arrive à tout le monde. Il peut y avoir des trajectoires, des accidents de vie, des fragilités. Mais ce n’est pas grave, on peut s’en remettre puisqu’on peut ensuite se trouver sur une scène pour en parler. Je m’étais dit : puisque je n’en peux plus au point d’être prête à me suicider, autant réinvestir cette énergie-là dans un projet qui me fasse vraiment plaisir. La Namibie, c’était mon rêve depuis toute petite. J’y ai découvert un pays incroyable, magnifique, qui a en même temps vécu des horreurs dont personne n’a jamais parlé.»

*

Jour de fermeture, les locaux sont déserts. Les rayons solaires s’étalent sur les rayons solitaires de la médiathèque Ulysse, à Saint-Denis. C’est un lieu familier pour Penda Diouf puisqu’elle en est depuis quatre ans la directrice. Son temps non-bibliothécaire, elle le consacre à l’écriture de pièces de théâtre ainsi qu’à la co-organisation du label Jeunes textes en liberté.

Et surtout créer dans le temps
Du plaisir à être ensemble, se connaître, se rencontrer
Du plaisir à écouter les paroles d’un autre et à échanger
Du plaisir à voir le monde représenté tel qu’il est aujourd’hui, par ses histoires et les artistes sur le plateau
«La parole apaise la colère» et c’est notre devoir à nous, artistes, citoyens, spectateurs de rendre ça possible.

Rencontre avec l’autrice Penda Diouf. Lire la suite

Assoiffées

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Les Fées ont soif

Sophie Clément, Louisette Dussault et Michèle Magny lors de la création de la pièce Les Fées ont soif au TNM (Montréal) en novembre 1978. © La Presse

«Certains jours, pendant cinq minutes, nous avons confiance en nous. Des événements précieux et capiteux nous dégagent du quant-à-soi. C’est ce qui est arrivé un après-midi d’automne, sur la rue Saint-Denis, où je croisai l’actrice Michèle Magny qui a eu l’idée d’un projet : « Avec Sophie Clément, après avoir lu Retailles, nous nous sommes dit que ta poésie irait bien au théâtre. Nous aimerions faire un projet avec toi si tu voulais. Jean-Luc Bastien, le metteur en scène, serait avec nous. Nous pouvons organiser une rencontre. » J’ai répondu oui tout de suite.» Ainsi naît en 1978 la pièce Les Fées ont soif de Denise Boucher que Jean-Louis Roux, alors directeur du Théâtre du Nouveau Monde (Montréal, Québec), accepte de présenter sur les planches de son institution.

«Tout semblait aller pour le mieux. Mais quand toute la neige eut fondu, il y eut débâcle sur notre rivière. Le Conseil des arts de la région métropolitaine, par la voix de son président, le juge Vadeboncoeur, refusait de subventionner le TNM pour la production de cette pièce en l’accusant de ne pas être du théâtre et d’y abuser d’un langage impropre, vulgaire, obscène, ordurier, sacrilège et blasphématoire. Ce qui provoqua une série d’articles orduriers dans les journaux. Avec l’équipe, nous avons commandé une conférence de presse pour cibler la censure, la dénoncer. Nous refusions d’en être les victimes […]. Tout le printemps et tout l’été, le sujet de la pièce qui n’avait pas encore été produite suscitait des débats dans les pages des journaux et sur les ondes. Pendant ce temps, nous devions nous protéger pour continuer de peaufiner le texte et le répéter, parce que, malgré la subvention refusée, Jean-Louis Roux et le TNM maintenaient leur décision de faire jouer Les Fées programmées pour novembre.»

Denise Boucher © Olivier Lalonde

L’équipe du TNM et des Fées ont soif font corps face à la tentative de censure. La pièce est présentée à partir du 10 novembre 1978 et reçoit du public un accueil triomphal. «Quand une formation portant le nom de Jeunes Canadiens pour une civilisation chrétienne entreprit de faire circuler une pétition contre nous à travers le Québec en ramassant deux cent mille signatures, nous avons été sonnés.» Cette formation, financée par des propriétaires terriens du Brésil, obtient alors auprès de la Justice une série d’injonctions contre le texte de la pièce. Denise Boucher apprend que l’affaire coûte au TNM plusieurs dizaines de milliers de dollars en avocats.

Au même moment, le recteur de l’Université d’Ottawa demande à la rencontrer. Cet homme lui apprend que les Jeunes Canadiens pour une civilisation chrétienne sont les tenants de l’idéologie fasciste d’un philosophe brésilien, Correira. Il lui apprend également que ces propriétaires terriens ont retenu Mgr Camara prisonnier dans son propre palais cardinalice à cause de son soutien au mouvement pour la libération qui combat les tyrans fascistes des pays d’Amérique du Sud. Or Mgr Camara est un ami de l’archevêque de Montréal. Denise Boucher contacte alors l’archevêque de Montréal et obtient d’être reçue dans ses bureaux en mission diplomatique. «Ma plaidoirie allait dans le sens suivant : « Vous et moi, nous avons un adversaire commun, les Jeunes Canadiens, qui, avec le concours des propriétaires terriens du Brésil et son gouvernement, maintiennent en réclusion Mgr Camara. Chaque fois que vous organisez une assemblée de Mouvement et Paix dans vos églises, ils viennent y semer le trouble en manifestant contre vous. Devant cet adversaire commun, je voudrais que nous devenions alliés. Sinon, je vous tiendrai responsable de la faillite financière du TNM à qui ils font dépenser des sommes énormes pour nous défendre contre eux. » L’argument était bon. L’intérêt de l’Église n’était pas de ruiner un théâtre aussi important. Je lui dis qu’au moins deux mille intellectuels et artistes étaient prêts à signer un document où ils se débaptiseraient et le publieraient. Il ne voulait pas d’un pareil événement.» Grâce à son influence dans la communauté religieuse, l’archevêque de Montréal réussit –en secret– à obtenir des associations chrétiennes s’étant ralliées à la cause des militants fascistes des Jeunes Canadiens, de se désolidariser.

«Le 25 janvier 1979, la juge Gabrielle Côté, après quatre injonctions, leva l’interdit de vente du livre et refusa aux Jeunes Canadiens de les entendre en procès. Pour quel motif ? Elle avait demandé à l’avocat des requérants qui il représentait. Il répondit : « Jésus et la Sainte Vierge. » Avait-il un mandat signé par eux ? La réponse était si évidente qu’ils furent déboutés. Ils présentèrent leur requête en Cour suprême. Les juges mirent fin à leur harcèlement en la déclarant irrecevable.»

Ce récit raconté par l’autrice et poétesse québécoise Denise Boucher elle-même dans Une voyelle, c’est le récit de l’aventure parcourue par sa pièce Les Fées ont soif qui met en scène trois archétypes –la Mère, la Sainte-Vierge et la Putain– décidant de quitter leur carcan et de devenir libres.

Sophie Clément © Michael Slobodian

Notre entrevue a lieu en février chez Denise Boucher, entre ses propres murs sur lesquels ne sont accrochées que des œuvres de femmes peintres. Sa grande amie Sophie Clément, qui a incarné la prostituée Madeleine à la création des Fées ont soif en 1978, est aussi présente. Se retrouver à la même table que ces deux femmes, c’est se retrouver au cœur d’une fosse aux lionnes. Mais ces lionnes-ci sont indomptables. De même que les fées en Bretagne ont refusé d’arrêter de chanter à l’arrivée du Christ et de ses apôtres, Denise Boucher et Sophie Clément refusent d’arrêter de rugir face aux apôtres de ce monde.

Rencontre avec deux désobéissantes, rebelles et libres assoif-fées. Lire la suite

Forces souterraines

Marie-Thérèse Fortin © Julie Perreault

Marie-Thérèse Fortin © Julie Perreault

Notre entrevue prend place dans la salle de réunion d’un théâtre montréalais. Rapidement chassées de la pièce par une réunion imprévue, nous déménageons dans la salle de répétition pour y poursuivre l’échange. Après quelques minutes, un machiniste nous informe qu’il a besoin d’y faire des installations. Nous décidons d’aller nous réfugier dans une loge, certaines de n’y déranger personne et d’y trouver la tranquillité. Mais à nouveau, nous sommes interrompues par des techniciens venus y récupérer du matériel. Plutôt qu’irritée ou impatiente, elle se montre amusée et compréhensive. Ayant dirigé pendant plusieurs années le Théâtre du Trident à Québec et le Théâtre d’Aujourd’hui à Montréal, elle sait ce que c’est. Elle est ainsi, dans l’accueil des événements et des êtres. Rencontre avec la comédienne et metteuse en scène québécoise Marie-Thérèse Fortin. Lire la suite

Every artist is a riot

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Elle est née en Ukraine, berceau du mouvement féministe activiste FEMEN. À l’âge de 12 ans, elle a immigré au Québec avec ses parents. Elle a fait son CÉGEP en «exploration théâtrale» avant un passage au Théâtre d’art de Moscou où elle serait restée si elle n’avait été acceptée à l’École Nationale de Théâtre à Montréal. Après l’ENT, elle est devenue actrice en même temps que diplômée des Hautes Études Commerciales en gestion des arts, maman et militante artiviste au sein du mouvement FEMEN Québec qu’elle a fondé. Elle s’identifie à l’aspect populaire du féminisme de FEMEN : «J’aime m’adresser au gars assis là au bar qui se croit le plus intelligent du monde puis qui n’a même pas fini son secondaire, je veux me planter en lui comme une écharde dans la chair. Pas par volonté de faire mal, mais plutôt pour briser son arrogance.» Selon elle, face au dénigrement constant, les femmes ont deux choix : celui de se poser en victime et se plaindre de l’injustice du monde, ou celui de se battre pour avoir sa place. Elle a choisi la deuxième option. Elle a décidé de se battre contre celles et ceux qui veulent l’assagir. «L’essence de l’artiste est de n’être pas sage, de désobéir et de refaire le monde.»

Xenia Sin

Xenia Sin

Rencontre avec une femme artiste subversive qui porte en elle la révolte : Xenia Sin. Lire la suite

Le doute comme allié

Alexia Bürger © Ulysse del Drago

Alexia Bürger © Ulysse del Drago

Pour se rendre jusque chez elle, on passe devant une rangée de maisons fantômes, tristes, oubliées. Comme une faille temporelle. Le vide des bâtisses voisines contraste avec les pièces habitées de vie de sa maison, leur grisaille avec l’éclat orange de ses clémentines, leur froideur avec la chaleur réconfortante de son thé, leur abandon avec l’inévitable attraction du chocolat qu’elle dépose sur la table. Notre entrevue a lieu dans la cuisine car c’est une tradition au Québec : les conversations finissent toujours dans la cuisine. Elle prend le temps d’articuler sa pensée, de choisir ses mots avant de les lâcher dans l’air entre deux bouffées de cigarette. Rencontre avec l’autrice, comédienne et metteuse en scène québécoise Alexia Bürger. Lire la suite