Brigitte Haentjens

Brigitte Haentjens : metteuse en scène, présidente du Conseil Québécois du Théâtre, directrice du Théâtre français du Centre National des Arts | Exigeante liberté

S’il n’y a pas de budget qui y est attaché, la culture ne veut rien dire. La culture ne peut exister sans un budget, sans un pouvoir. Être ministre de la culture ne m’intéresse pas si c’est – comme disait le général de Gaulle – pour «inaugurer des chrysanthèmes» ou faire acte de présence et de mondanité. Le développement de la culture ne peut se faire sans une injection massive de fonds. C’est notable partout dans le monde : chaque fois que de l’argent a été investi dans le développement, on a obtenu des résultats considérables (je pense par exemple à l’Allemagne ou la France sous Jack Lang). Au Québec, c’est beaucoup moins valorisé qu’en Europe. Les grands théâtres de Montréal ont la nécessité d’aller constamment chercher des fonds dans le privé. Le sous-financement du théâtre aboutit à ce que nous voyons aujourd’hui : une course folle après un public aussi large que possible et des programmations qui vont de pair. Il est impossible d’agir autrement quand seulement 30% du budget d’un établissement est fourni par les subventions. Il n’y a pas de secret. La réduction progressive des budgets appauvrit la scène artistique. Cela a des conséquences sur le temps qu’un artiste peut consacrer à un projet, sur la possibilité d’explorer l’art en profondeur, sur le contenu même des spectacles. Si j’étais ministre de la culture, je ne le serais qu’à condition d’avoir le budget suffisant (rire).

Si j’étais ministre de la culture avec le budget qui conviendrait, j’injecterais dans tous les domaines de la création artistique. Je privilégierais la démarche artistique plutôt qu’une culture du divertissement. La culture du divertissement prend beaucoup de place au Québec.

J’investirais dans le développement des publics car c’est extrêmement dispendieux. C’est un travail qui consiste à aller chercher d’autres publics que celui qu’on trouve actuellement dans les salles. Il n’y aura bientôt plus que des vieux, c’est inquiétant. On ne peut pas se limiter aux adultes à la retraite, «blancs caucasiens». Ce développement des publics passe par un travail auprès des classes sociales les plus défavorisées, des immigrants et de la jeunesse. C’est important d’être en contact avec l’art très tôt dans sa vie. Les chocs que l’on a enfant font une grosse différence. Je garde un souvenir marquant du Marat-Sade de Peter Brook que j’ai vu à 14 ans, même si je n’ai absolument rien compris. Ce contact avec l’art est primordial. La présence de l’art dans l’éducation ne se favorise pas seulement en envoyant des artistes dans les écoles ; il faut aussi provoquer chez les jeunes un choc par rapport à la pratique de l’art. Je pense notamment au film Les Rêves dansants qui raconte le projet dans lequel la chorégraphe allemande Pina Bausch décide de remonter son spectacle Kontakthof avec des adolescents. Ce qu’il y a de magnifique dans ce film, c’est le choc artistique. Il montre comment les jeunes, en pratiquant l’art, se transforment.

Le marketing prend de plus en plus le pas sur l’art. Même les musées privilégient des expositions populaires, généralement on diminue le contenu pour le rendre plus digeste. Cette démarche ne passe jamais par le développement de l’art tel qu’il est, ni par la qualité du regard qu’on pose sur l’art. Apprécier le théâtre demande une certaine culture, il faut le reconnaître. Ça passe parfois par le fait de le vivre soi-même, de le pratiquer. Pratiquer un instrument de musique peut changer un être humain. Hier soir, la salle de l’ESPACE GO était pleine de jeunes. Je trouve ça fantastique. Qu’importe s’ils ont aimé ou non la pièce, qu’importe si ça les a fait suer, ce n’est pas grave, ça va les marquer (rire).

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