Leah Marciano

Leah Marciano : metteuse en scène, productrice | Guerrières

Si j’étais ministre de la culture, je répartirais mieux les subventions qu’on accorde aux théâtres. Tous les ans, ce sont les mêmes lieux qui bénéficient des subventions. Ça ne tourne pas et c’est scandaleux. Certains théâtres n’en ont jamais, d’autres en ont toujours (sans que leur programmation soit forcément plus intéressante ni plus enrichissante). Avec le nombre de compagnies, de lieux, de créations que l’on compte, on a clairement besoin de ces subventions pour pouvoir faire vivre le théâtre. Quand je dis cela, on me rétorque souvent que le théâtre est un art avant tout et non un business. Je suis d’accord avec cela. On ne doit pas faire du théâtre un commerce, bien évidemment. Il s’agit simplement de permettre aux gens qui en font d’en vivre. Pour créer, on a forcément besoin d’argent. Faire du théâtre n’est pas un business mais implique du temps, de l’énergie, etc. Il ne faut pas se mentir : il faut de l’argent, on ne peut pas vivre d’amour et d’eau fraîche. En plus, les aides existent ! Il y a un budget pour la culture. Je ne réclamerais pas forcément plus d’aides mais je voudrais qu’elles soient mieux réparties. Tous les ans, elles reviennent aux mêmes théâtres.

Par ailleurs, je pense qu’il y a un gros problème de communication autour du statut des intermittents. Une grande désinformation. Les gens n’ont pas conscience de ce dont il s’agit, des difficultés du statut et des difficultés pour l’obtenir. On ne connaît que l’idée d’un nombre minimal d’heures à effectuer permettant de toucher une sorte d’allocation chômage. C’est tout ce que l’on sait et c’est n’importe quoi. On pense que les intermittents ne travaillent que pendant trois mois et profitent de dix mois de vacances. On ne voit pas tout le travail que ça demande à côté. On ne voit pas le temps passé sur notre boîte mail, à répondre à des annonces de casting, à faire des photos (avec des photographes qui nous coûtent 300€), à mettre à jour le CV ou le site internet. On ne voit pas les castings que l’on passe, les textes que l’on apprend pour rien, les pièces qu’on travaille qui ne se monteront jamais et les semaines passées à mettre en scène pour rien. On ne voit pas les heures de répétitions qui ne sont pas payées. Les gens n’ont pas conscience de ce qu’être intermittent signifie. Ce n’est pas un nombre d’heures inscrit sur une  feuille.

Si j’étais ministre de la culture, je ferais un véritable travail d’information autour de ce statut. On mérite de savoir ce qu’est un intermittent. En société, c’est devenu un sujet tabou. On dit que les intermittents sont des assistés, on les aliène. Personne ne prend le temps d’expliquer clairement les choses et je crois que c’est important : un intermittent est un artiste ou un technicien qui, au-delà des heures déclarées minimales à effectuer, n’a jamais de travail défini. Il est… «intermittent», c’est exactement le mot. Il s’agit d’un travail aléatoire. Un intermittent n’a aucune sécurité de l’emploi. On ne peut pas vivre, acquérir un bien immobilier, avoir une location, avoir de famille ou d’enfant sans un revenu fixe. C’est impensable. C’est pour cela que le statut d’intermittence a été créé : pour équilibrer, pour dédommager, pour donner un semblant fixe de vie. Ce semblant fixe de vie est effectivement basé sur le nombre d’heures de travail. Mais ce nombre d’heures de travail déclarées représente un tiers de ce que travaille réellement un artiste ou un technicien. Ça ne comprend pas les préparations, les répétitions, les castings, les démarchages, les rendez-vous professionnels, les interviews avec les bloggeuses (rire). Nous avons beau être passionnés, nous ne pouvons pas manger des pâtes à l’eau toute notre vie. C’est compliqué à plusieurs niveaux. Trouver un appartement ou obtenir un prêt est devenu impossible en étant intermittent. Pourquoi ? Parce que le statut est constamment mis en danger à cause de personnes ignorantes qui veulent le supprimer. Si le statut n’était pas remis en cause tous les ans, les gens et les banques et les propriétaires auraient moins peur de faire confiance à des intermittents. Ces derniers doivent vivre avec cette précarité toute leur vie. C’est très dur.

Si j’étais ministre de la culture, je donnerais une plus grande place à la culture dans l’éducation au sein des programmes, en organisant notamment davantage de sorties au théâtre, au cinéma, au musée. J’ai eu la chance d’avoir étudié à Paris, gigantesque capitale culturelle, et pourtant je n’ai pas l’impression d’avoir eu à l’école quelque chose de plus riche que ce que mes parents m’apportaient en-dehors du cadre scolaire. Je n’ai pas l’impression d’avoir été cadrée culturellement. C’est actuellement compliqué d’organiser des sorties, c’est coûteux et en ce moment le plan Vigipirate l’interdit aux écoles. Alors peut-être pourrait-on dédier à la culture un créneau, un horaire, une matière ? Et pas seulement pour la culture classique. La culture classique est nécessaire mais on manque d’enseignement de la culture moderne, contemporaine. Je pense à des auteurs comme la québécoise Carole Fréchette qui écrit des œuvres absolument exceptionnelles que nous n’étudierons jamais à l’école parce qu’elle n’est pas morte (rire). C’est intéressant de parler de ce qui se fait aujourd’hui, des artistes vivants. On peut les rencontrer, on peut aller voir leurs pièces. Je trouve dommage de ne pas pouvoir étudier Jean et Béatrice de Carole Fréchette, c’est un chef d’œuvre contemporain. Mon idée est valable également pour la culture populaire. On l’enseigne dans certaines universités aux États-Unis. Il n’y a rien de grave à enseigner la culture récente, des années 1990. Ce n’est pas moins bien qu’avant, c’est différent. Dans mon école de cinéma, nous avions des cours de culture générale. C’est très enrichissant. En découvrant ces cours-là après mon bac, pendant mes études, je me suis demandée pourquoi on ne l’enseignait pas au collège et au lycée. Pourquoi ai-je été obligée de passer mon bac et de faire trois ans d’études pour avoir droit à des cours de culture générale ? Ce serait génial dès le collège. Si j’étais ministre de l’éducation… ? (sourire)

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