Archives de Catégorie: Actrices

Solitudes réconciliées

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Partageant chacune une rive du même océan, notre entrevue ne pouvait avoir lieu que dans un espace aux frontières vagues. Après à peine quelques secondes d’appel vidéo, l’image se fige. Un comble pour cette femme qui refuse de se réfugier derrière les images figées, surtout celles des stéréotypes et des idées reçues.

Pascale Drevillon

En arrière-plan, un mur recouvert de ses inspirations et de ses souvenirs. Un miroir parfaitement rond encerclé d’ampoules qui grimpent le long des courbes forgées. Une affiche de spectacle exposant une banane en train de se déshabiller de sa peau. Le décor est planté.

Au cours de l’échange, tantôt elle répond à mes questions, tantôt elle m’envoie les siennes dans un virage. Here and there, elle arrose ses mots d’un peu d’anglais parce que why not après tout. Puis, au hasard de la conversation, elle délivre cette phrase impossible à caser, cette phrase qui ne rentre pas dans le cadre posé par l’entrevue mais qui se doit absolument d’exister quand même : «La valeur du dialogue, c’est donner du pouvoir à l’autre.» La réconciliation est sa clé.

Rencontre avec la comédienne et performeuse québécoise Pascale Drevillon. Lire la suite

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Les petits secrets

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On se donne rendez-vous à Gare de Lyon / non sous la grande horloge près du portillon / mais plutôt au café Minute Papillon.

Marie-Sohna Condé © Zoé Bruneau

Elle ne souhaite pas connaître les questions avant notre rendez-vous ni relire l’entrevue avant sa publication. Sa confiance en l’autre est immédiate. Elle n’appréhende pas l’inconnu comme un piège mais comme une occasion.

Au moment de notre rencontre, elle ne sait pas encore qu’elle participera à la fin du mois de mai au festival des Mises en capsules. Elle ne sait pas encore qu’elle et cinq de ses complices actrices se réuniront à cette occasion pour créer collectivement Bouches cousues, courte forme théâtrale autour du mouvement #MeToo, qu’elle mettra en scène. En attendant de donner à entendre sur le plateau du Ciné 13 Théâtre les paroles libérées de ces femmes, elle ouvre bien grand sa bouche à elle pour s’emparer de son droit à l’expression, se rouler dedans et l’exercer.

La pierre ponce est une roche volcanique très poreuse dont la densité lui permet de flotter à la surface de l’eau. La comédienne et metteuse en scène Marie-Sohna Condé a tout d’une ponce. Rencontre. Lire la suite

Besoin d’air

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Nous nous installons dans le sous-sol désert du Théâtre National de la Colline à Paris. Les voix se désagrègent dans leurs éclats et se réchauffent par la caféine. Ou l’inverse. Il est 10h du matin. Une heure grasse pour les autres mais une aube pour les artistes nocturnes.

Érika Gagnon © Vincent Champoux

Elle est une femme de théâtre, entièrement. Elle est une «fille de Québec», décidément. Rencontre avec la comédienne et metteuse en scène québécoise Érika Gagnon. Lire la suite

Passage de relais

Alors qu’elle évoque l’effacement de la mémoire des œuvres des femmes, elle vient à bout de la mémoire de tous les appareils d’enregistrement utilisés pour l’entrevue. Un comble. Notre rencontre a lieu dans un café porte d’Orléans, au sud de la capitale. Quand nous aurons terminé, elle pourra facilement rejoindre sous les rafales de pluie et de brume la route qui la reconduira chez elle, à Montluçon, où elle dirige le Théâtre des Îlets – Centre Dramatique National.

Elle mord dans chaque question et y répond comme on lance des couteaux. Tout le monde en prend pour son grade, les hommes comme les femmes. Elle n’épargne personne, pas même elle-même. Au menu, les généralités et les concessions sont rayées de la carte. Au menu, on cuisine les petites andouilles et les gros égos. Au menu, la spécialité de la cheffe : tout ce qui peut se manger cru, saignant ou à point.

Carole Thibaut © CécileDureuxThéâtredesIlets

Rencontre avec l’autrice, directrice du CDN de Montluçon, actrice et metteuse en scène Carole Thibaut. Lire la suite

L’action comme gage de confiance

Féministe théâtrale engagée, elle codirige avec son amie comédienne Marie-Claude St-Laurent la compagnie du Théâtre de l’Affamée dont le mandat est d’aborder la création par une analyse féministe, de l’écriture jusqu’à la production, notamment en mettant à l’avant-plan des personnages féminins riches et complexes. Féministe théâtrale engagée, elle est une membre active du groupe Femmes pour l’Équité en Théâtre visant à nous sensibiliser à la sous-représentation des femmes dans la création théâtrale québécoise et à promouvoir leur travail. Féministe théâtrale engagée, elle vient de faire paraître avec son amie Marie-Claude et son autre amie Marie-Claude –qu’elle surnomme affectueusement «Garneau et St-Lo»– le livre La Coalition de la Robe consacré aux femmes dans le milieu théâtral québécois.

Marie-Ève Milot © Simon Gosselin

Notre entrevue a lieu au cœur de l’aventure théâtrale la plus intense de son parcours. Nous sommes le matin du 2 décembre dans une brasserie qui, dit-elle en riant, «a l’allure d’un vieux garage du Mile-End». Ce samedi il pleut. Dans quelques heures, elle donnera sa dernière représentation au Théâtre National de la Colline à Paris, où elle porte seule la pièce Les Barbelés d’Annick Lefebvre mise en scène par Alexia Bürger. Sa voix est chargée de l’accumulation de sa fatigue, de l’humidité froide de l’air parisien auquel elle ne s’accommode pas, des deux cafés-crème qu’elle engloutit comme si c’était de l’eau, de l’émotion des dernières heures de son aventure française, et de son amusement devant le contraste entre le ton formel de notre entretien et la familiarité de notre complicité.

Rencontre avec la comédienne, autrice et metteuse en scène québécoise Marie-Ève Milot. Lire la suite

Notre devoir d’être féministe

Solenn Denis

La fraîcheur de l’automne parisien semble rude pour cette artiste actuellement en résidence de création dans la capitale. Elle me donne rendez-vous près d’un pont qui surplombe des rangées de chemins de fer. À la voir se frigorifier de seconde en seconde, on peut imaginer qu’elle regarde passer les trains avec l’envie brûlante de prendre le prochain qui la reconduirait chez elle, dans le sud, à Bordeaux. Mais sa perspective de chaleur ne dépassera pas les rebords de son assiette de pâtes au saumon qu’elle commande au seul restaurant du coin ouvert ce lundi-là : «Des pâtes au saumon, ça va me tenir chaud. Et ça va me caler. C’est précisément ce qu’il me faut.»

Dans sa voix, on entend une volonté solide dénuée de toute aigreur. Dans son regard, on voit son étonnement permanent et joyeux face à ses observations. Dans son coup de fourchette, l’appétit d’en découdre. Rencontre avec l’autrice, comédienne et metteuse en scène Solenn Denis. Lire la suite

Assoiffées

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Les Fées ont soif

Sophie Clément, Louisette Dussault et Michèle Magny lors de la création de la pièce Les Fées ont soif au TNM (Montréal) en novembre 1978. © La Presse

«Certains jours, pendant cinq minutes, nous avons confiance en nous. Des événements précieux et capiteux nous dégagent du quant-à-soi. C’est ce qui est arrivé un après-midi d’automne, sur la rue Saint-Denis, où je croisai l’actrice Michèle Magny qui a eu l’idée d’un projet : « Avec Sophie Clément, après avoir lu Retailles, nous nous sommes dit que ta poésie irait bien au théâtre. Nous aimerions faire un projet avec toi si tu voulais. Jean-Luc Bastien, le metteur en scène, serait avec nous. Nous pouvons organiser une rencontre. » J’ai répondu oui tout de suite.» Ainsi naît en 1978 la pièce Les Fées ont soif de Denise Boucher que Jean-Louis Roux, alors directeur du Théâtre du Nouveau Monde (Montréal, Québec), accepte de présenter sur les planches de son institution.

«Tout semblait aller pour le mieux. Mais quand toute la neige eut fondu, il y eut débâcle sur notre rivière. Le Conseil des arts de la région métropolitaine, par la voix de son président, le juge Vadeboncoeur, refusait de subventionner le TNM pour la production de cette pièce en l’accusant de ne pas être du théâtre et d’y abuser d’un langage impropre, vulgaire, obscène, ordurier, sacrilège et blasphématoire. Ce qui provoqua une série d’articles orduriers dans les journaux. Avec l’équipe, nous avons commandé une conférence de presse pour cibler la censure, la dénoncer. Nous refusions d’en être les victimes […]. Tout le printemps et tout l’été, le sujet de la pièce qui n’avait pas encore été produite suscitait des débats dans les pages des journaux et sur les ondes. Pendant ce temps, nous devions nous protéger pour continuer de peaufiner le texte et le répéter, parce que, malgré la subvention refusée, Jean-Louis Roux et le TNM maintenaient leur décision de faire jouer Les Fées programmées pour novembre.»

Denise Boucher © Olivier Lalonde

L’équipe du TNM et des Fées ont soif font corps face à la tentative de censure. La pièce est présentée à partir du 10 novembre 1978 et reçoit du public un accueil triomphal. «Quand une formation portant le nom de Jeunes Canadiens pour une civilisation chrétienne entreprit de faire circuler une pétition contre nous à travers le Québec en ramassant deux cent mille signatures, nous avons été sonnés.» Cette formation, financée par des propriétaires terriens du Brésil, obtient alors auprès de la Justice une série d’injonctions contre le texte de la pièce. Denise Boucher apprend que l’affaire coûte au TNM plusieurs dizaines de milliers de dollars en avocats.

Au même moment, le recteur de l’Université d’Ottawa demande à la rencontrer. Cet homme lui apprend que les Jeunes Canadiens pour une civilisation chrétienne sont les tenants de l’idéologie fasciste d’un philosophe brésilien, Correira. Il lui apprend également que ces propriétaires terriens ont retenu Mgr Camara prisonnier dans son propre palais cardinalice à cause de son soutien au mouvement pour la libération qui combat les tyrans fascistes des pays d’Amérique du Sud. Or Mgr Camara est un ami de l’archevêque de Montréal. Denise Boucher contacte alors l’archevêque de Montréal et obtient d’être reçue dans ses bureaux en mission diplomatique. «Ma plaidoirie allait dans le sens suivant : « Vous et moi, nous avons un adversaire commun, les Jeunes Canadiens, qui, avec le concours des propriétaires terriens du Brésil et son gouvernement, maintiennent en réclusion Mgr Camara. Chaque fois que vous organisez une assemblée de Mouvement et Paix dans vos églises, ils viennent y semer le trouble en manifestant contre vous. Devant cet adversaire commun, je voudrais que nous devenions alliés. Sinon, je vous tiendrai responsable de la faillite financière du TNM à qui ils font dépenser des sommes énormes pour nous défendre contre eux. » L’argument était bon. L’intérêt de l’Église n’était pas de ruiner un théâtre aussi important. Je lui dis qu’au moins deux mille intellectuels et artistes étaient prêts à signer un document où ils se débaptiseraient et le publieraient. Il ne voulait pas d’un pareil événement.» Grâce à son influence dans la communauté religieuse, l’archevêque de Montréal réussit –en secret– à obtenir des associations chrétiennes s’étant ralliées à la cause des militants fascistes des Jeunes Canadiens, de se désolidariser.

«Le 25 janvier 1979, la juge Gabrielle Côté, après quatre injonctions, leva l’interdit de vente du livre et refusa aux Jeunes Canadiens de les entendre en procès. Pour quel motif ? Elle avait demandé à l’avocat des requérants qui il représentait. Il répondit : « Jésus et la Sainte Vierge. » Avait-il un mandat signé par eux ? La réponse était si évidente qu’ils furent déboutés. Ils présentèrent leur requête en Cour suprême. Les juges mirent fin à leur harcèlement en la déclarant irrecevable.»

Ce récit raconté par l’autrice et poétesse québécoise Denise Boucher elle-même dans Une voyelle, c’est le récit de l’aventure parcourue par sa pièce Les Fées ont soif qui met en scène trois archétypes –la Mère, la Sainte-Vierge et la Putain– décidant de quitter leur carcan et de devenir libres.

Sophie Clément © Michael Slobodian

Notre entrevue a lieu en février chez Denise Boucher, entre ses propres murs sur lesquels ne sont accrochées que des œuvres de femmes peintres. Sa grande amie Sophie Clément, qui a incarné la prostituée Madeleine à la création des Fées ont soif en 1978, est aussi présente. Se retrouver à la même table que ces deux femmes, c’est se retrouver au cœur d’une fosse aux lionnes. Mais ces lionnes-ci sont indomptables. De même que les fées en Bretagne ont refusé d’arrêter de chanter à l’arrivée du Christ et de ses apôtres, Denise Boucher et Sophie Clément refusent d’arrêter de rugir face aux apôtres de ce monde.

Rencontre avec deux désobéissantes, rebelles et libres assoif-fées. Lire la suite