Laëtitia Guédon

Laëtitia Guédon : metteuse en scène, directrice artistique du Festival au Féminin | Promesse d’un vivre ensemble

Il est difficile de répondre à cette question tout de go, car elle induit une certaine subjectivité dans la projection. S’imaginer ministre de la culture, c’est un peu comme s’imaginer avoir des enfants… On est plein de principes avant, et puis quand on les a, on se rend compte que ce n’est pas la même limonade… Qu’il y a plus de contraintes qu’on ne le pense, qu’on n’a pas le contrôle de tout… que tout n’est pas si manichéen. Je crois que c’est une responsabilité bien plus lourde qu’on ne peut l’imaginer et qu’on n’a pas les mains aussi libres qu’on veut bien le fantasmer… Mais après tout, rêvons quand même un peu, puisque c’est l’exercice…

Si j’étais ministre de la culture, j’aurais un regard attentif sur la Culture comme vecteur de fraternité. Je crois que je n’aurais pas peur d’être parfois un peu taxée de consensualité au profit de projets qui rassemblent, qui pourraient permettre aux gens de se rencontrer et de se parler… vraiment. On baigne aujourd’hui dans une culture du «buzz», il faut faire des «coups» et il faut marquer les esprits, à tout prix. Mais parfois, on pousse cette idée si loin qu’on en oublie d’inviter le public à la fête. On peut, il me semble, être exigeant, pointu, novateur, révolutionnaire, radical dans la création, sans oublier l’invitation première et le partage.

Avant chaque première répétition ou représentation d’un de mes spectacles, je lis une lettre d’une habitante d’Aubervilliers qui avait participé à un de mes projets de transmission artistique sur les femmes (Un Goûter Peu Ordinaire au Théâtre de la Commune). Dans cette lettre, elle me disait entre autre : «N’oublie pas les mamans et mamies d’Aubervilliers qui ont travaillé avec toi.» Si j’étais ministre de la culture, j’espère ne pas oublier ça… La Cité des 4000, la Maladrerie de mon enfance, Jack Ralite qui avait eu l’idée géniale de faire vivre des artistes au cœur de la cité, l’atelier toujours ouvert de mon père et les allers-retours incessants d’artistes, d’hommes et de femmes politiques, d’écrivains, de musiciens, d’habitants. J’espère ne jamais oublier les grandes fresques qu’il a peint sur les murs de cette cité, et que, vingt ans plus tard j’ai retrouvé intactes. J’espère ne pas oublier que ces jeunes – que je voyais si souvent brûler des voitures sur de mauvaises chaînes de télévision – se sont posés, en préservant ces fresques, la question de la conservation artistique. J’espère ne pas oublier que ces jeunes, ces «cailleras» comme on dit à tort souvent, ont nourri ma création ces six dernières années et plus encore, qu’ils y ont donné un sens qu’aucune formation ne peut apprendre. Cette diversité que j’ai connu et qui fait mon métissage, pas seulement celle qu’on imagine culturelle ou sociale, mais celle aussi de la pensée, j’aimerais, si j’étais ministre de la culture, la questionner. Mais la questionner vraiment, sans tabou, et peut-être en essayant de nommer les choses telles qu’elles sont. Il y a beaucoup de frustration, d’approximation, de sentiment de «mise à l’écart» du point de vue culturel, et notre frilosité à passer un cap, ne fait qu’augmenter le grondement au «carrefour des mondes»…

Et puis, j’espère surtout ne pas oublier le doute, le pas-de-côté, la remise en question. Si j’étais ministre de la culture, j’essaierais d’être attentive à la bienveillance et à la générosité. On manque de bienveillance trop souvent je trouve. C’est presque devenu un défaut. Il faut se forger une âme cynique au risque de passer pour inintéressant. Il y a des scandales, des absurdités qui méritent d’être relevés, des combats à mener, évidemment, mais c’est un métier déjà tellement difficile, et je trouve que le monde de la culture ne se fait souvent pas de cadeau.

Enfin, si j’étais ministre de la culture, je serais attentive à la transmission. Je suis gênée parfois par le «place aux jeunes» et «les plus de 60 ans sont priés de prendre la porte». Pardon, mais je crois qu’un artiste à ceci de particulier qu’il l’est à vie. Il y a des abus bien sûr et c’est très clair que certains ont cru prendre des trônes qu’ils défendent jalousement, mais si l’on encourageait un peu plus le travail intergénérationnel, je pense qu’on s’éviterait quelques déboires artistiques…

Bref, tout ça c’est à rêver, mais si j’étais ministre de la culture j’espère ne pas cesser ça: RÊVER.

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Une réponse "

  1. Oui!! Merci… Flore G.

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