Le doute comme allié

Alexia Bürger © Ulysse del Drago

Alexia Bürger © Ulysse del Drago

Pour se rendre jusque chez elle, on passe devant une rangée de maisons fantômes, tristes, oubliées. Comme une faille temporelle. Le vide des bâtisses voisines contraste avec les pièces habitées de vie de sa maison, leur grisaille avec l’éclat orange de ses clémentines, leur froideur avec la chaleur réconfortante de son thé, leur abandon avec l’inévitable attraction du chocolat qu’elle dépose sur la table. Notre entrevue a lieu dans la cuisine car c’est une tradition au Québec : les conversations finissent toujours dans la cuisine. Elle prend le temps d’articuler sa pensée, de choisir ses mots avant de les lâcher dans l’air entre deux bouffées de cigarette. Rencontre avec l’autrice, comédienne et metteuse en scène québécoise Alexia Bürger. Lire la suite

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Chaque âge a sa force

Anne-Marie Cadieux © Julie Perreault

Anne-Marie Cadieux © Julie Perreault

«Après toutes ces années, le théâtre me semble encore être un lieu essentiel où des gens se retrouvent ensemble dans une salle obscure pour briser leur solitude et tenter de répondre à certaines des grandes questions existentielles : Qui sommes-nous, pourquoi sommes-nous ici, pourquoi souffrons-nous, où allons-nous ? Comme disait Camus, nous sommes «solitaires et solidaires».

Le théâtre est pour certains un miroir de notre époque dans lequel sont reflétés nos travers. Pour d’autres il est politique et donne une voix à ceux qui n’en ont pas. Pour d’autres encore il peut être une aventure esthétique ou poétique, rendant visible ce qui est invisible. Il est aussi, bien entendu, forgeur de notre identité. Mais je crois qu’il est surtout vecteur de changement, éveilleur de conscience, qu’il doit ébranler nos convictions et bousculer les idées reçues. Je crois encore que le théâtre a le pouvoir de nous secouer et de nous transformer. Voilà pourquoi il est primordial de ne pas étouffer la parole des artistes. À cette époque où la culture est menacée, soumise à l’idéologie économique dominante, il est encore le rôle et le devoir de l’état de préserver et nourrir des espaces de résistance et de liberté sans lesquels aucune société ne peut se développer.

Pour ma part, lorsque j’étais jeune, je me disais que si je n’arrivais pas à pratiquer mon métier, j’en mourrais. Le théâtre m’a donc, en quelque sorte, sauvé la vie. Et je crois que c’est une des fonctions de l’art, car il permet, aux individus comme aux collectivités, de sublimer le réel et de rendre la vie supportable.»

Rencontre avec la comédienne québécoise Anne-Marie Cadieux. Lire la suite

Longue douce révolte

Mi-octobre, on apprend dans la presse qu’une vague d’intrusions par effraction et d’agressions sexuelles a été perpétrée au sein de l’Université Laval à Québec. Lors du rassemblement de soutien à ces victimes le 19 octobre, Alice Paquet prend la parole devant les manifestants : «Je prends le micro aujourd’hui pour dénoncer une agression que j’ai vécue, et ce n’est pas parce que je ne l’ai pas dénoncée auparavant. C’est juste qu’on a voulu protéger l’agresseur parce qu’il a un siège à l’Assemblée nationale, parce que c’est un homme important, parce que sa carrière est plus importante que l’agression que j’ai vécue.» Elle décide finalement d’aller au bout de sa dénonciation et du processus judiciaire en révélant publiquement l’identité de son agresseur : le député libéral Gerry Sklavounos. L’affaire provoque une onde de choc dans l’opinion publique québécoise. Le 26 octobre, des marches pour dénoncer la culture du viol se déroulent dans différentes villes du Québec. Le 30 octobre, la chanteuse Safia Nolin reçoit le Félix de la révélation de l’année lors du gala de l’ADISQ. Elle vient chercher son prix en tenue de ville et entame son discours de remerciements par : «J’aimerais dire à toutes les filles du Québec que vous avez le droit de faire ce que vous voulez – faire de la musique, faire des jobs de gars, on s’en criss – et que votre corps vous appartient.» Sa tenue vestimentaire et son discours provoquent de vives réactions et font l’objet de nombreux commentaires dans la presse et sur les réseaux sociaux.

Sophie Cadieux © Maude Chauvin

Sophie Cadieux © Maude Chauvin

Le 3 novembre a lieu mon entrevue avec la comédienne et metteuse en scène québécoise Sophie Cadieux. L’échange est ponctué de ses rires, qu’importe si sa bouche est pleine de spaghetti aux champignons sauvages. Aguerrie par son passage remarqué à la Ligue Nationale d’Improvisation, elle ne craint pas la spontanéité. Rencontre. Lire la suite

Exigeante liberté

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Brigitte Haentjens © Mathieu Rivard

Brigitte Haentjens © Mathieu Rivard

Vendredi 20 avril 1945 : Les Russes de l’Armée rouge sont aux portes de Berlin, prêts à se venger des crimes commis par les soldats allemands à leur égard. Les femmes et les filles allemandes sont les premières victimes de ces représailles, subissant famine, humiliations et viols. Ce vendredi-là, la journaliste berlinoise Marta Hillers entame la rédaction de son journal. «Je n’ai pu m’empêcher de penser quelle chance j’avais eue jusqu’alors – dans ma vie, l’amour n’avait jamais été une corvée, c’était un plaisir. On ne m’avait jamais forcée et je n’avais jamais dû me forcer. C’était bon, tel que c’était. Aujourd’hui, ce n’est pas l’excès qui me met à bout. C’est ce corps abusé, pris contre son gré, et qui répond par la douleur.»

1954 : Marta Hillers publie en anglais son témoignage autobiographique Une femme à Berlin.

1997 : Brigitte Haentjens fonde la compagnie Sibyllines.

Septembre 2012 : Brigitte Haentjens est la première femme à prendre la direction du Théâtre français du Centre National des Arts à Ottawa.

Lundi 24 octobre 2016 : Brigitte Haentjens est élue à la présidence du Conseil Québécois du Théâtre.

Mardi 25 octobre 2016 : C’est la première à l’ESPACE GO (Montréal, Québec) de l’adaptation d’Une femme à Berlin mise en scène par Brigitte Haentjens. Sur scène, la parole intime de cette femme est démultipliée en quatre actrices. «Une femme à Berlin ne rend pas seulement compte d’un destin individuel. Le texte témoigne aussi d’un destin collectif, celui du peuple des femmes.»

Jeudi 27 octobre 2016 : Lors d’un entretien public donné à l’ESPACE GO, le dramaturge Paul Lefebvre dit du théâtre de Brigitte Haentjens qu’il «traite de ce qui est occulté, caché, nié dans le féminin.»

Vendredi 28 octobre 2016 : Rencontre avec la metteuse en scène Brigitte Haentjens. Lire la suite

Refuser le compromis

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Stéphanie Blanchoud

Stéphanie Blanchoud

Elle est à la fois comédienne au théâtre, au cinéma et à la télévision. Elle est à la fois autrice, metteuse en scène et chanteuse. Elle est à la fois belge et suisse. Elle plonge dans toutes ses envies sans modération. Rencontre avec Stéphanie Blanchoud. Lire la suite

Frangines

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Caroline Loeb © Richard Schroeder

Caroline Loeb © Richard Schroeder

Cette entrevue devait avoir lieu il y a un an, au moment où elle présentait son spectacle George Sand, ma vie, son œuvre. Mais les circonstances, mais les aléas. Aujourd’hui, elle s’apprête à présenter au public un nouveau spectacle : Françoise par Sagan. Avant George Sand et Françoise Sagan, elle avait consacré un spectacle à Mistinguett et Madonna. En parlant d’elles, elle parle aussi d’elle. Et de nous, bien sûr. Des spectacles en portraits de femmes libres, d’artistes transcendantes. Comme elle les aime. Elle aussi, elle prend plaisir à faire part du talent de ses amis. Et des autres. Elle regorge d’adjectifs pour qualifier les gens, les choses, les œuvres qu’elle aime. En plus, elle s’amuse à glisser des blagues par-ci par-là, en prenant l’air de ne pas y toucher.

Notre rencontre a lieu, finalement. Au-dehors, il fait un temps à ne pas quitter une tente. C’est dimanche, jour chéri de l’ennui. Rencontre avec une drôle de mistinguette : la comédienne, autrice et metteuse en scène Caroline Loeb. Lire la suite

Invitation aux voyages

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Cultures de femmesDepuis quelques jours et jusqu’au mois de juin se déroule au Proscenium la toute première édition du festival Cultures de Femmes – Invitation au voyage, auquel Marie Boiteux, directrice de ce théâtre parisien du onzième arrondissement, a donné naissance.

Elles s’appellent Zahra Al-Amrani Porte, Rebecca Audebourd, Nathalie Barbier, Caroline Borderieux, Anusha Cherer, Aurélie Cohen, Anne-Charlotte Créac’h, Nora Durojaye, Maÿlis Follea, Nathalie Jean-Baptiste, Sabrina Llanos Tarragona, Emilie Letoffe, Sofia Lopez-Cruz, Maud Martel, Justine Mattioli, Junko Murakami, Marie-Claire Neveu, Carlotta Nevscki, Nelly Quette, Ana Talabard, Léa Wozniak, Caroline Wurth, Jessica Zard, Chiara Zerlini et participent au festival en qualité de comédiennes, metteuses en scènes, autrices. Des théâtrices originaires des huit coins du monde pour présenter huit spectacles : Bohême ; Nina, des tomates et des bombes ; La Malinche ; Shéhérazade, la danseuse philosophe ; Princesse Monokini est née au Japon ; Le Pays de l’amour ; Les femmes de Botany Bay ; Vassilissa. Voyages d’une princesse indienne à bord d’une roulotte, de Nina au côté de Fathawi l’Erythréen, d’une esclave aztèque devenue compagne de conquistador, d’une danseuse philosophe au cœur de l’histoire arabo-maghrébine, de la petite fille de la maison des Geishas à travers ses 351 vies, d’une jeune femme italienne à la conquête de Paris, de six femmes enfermées à fond de cale dans la cellule d’un bateau pour l’Australie, d’une petite fille de 7 ans et demi à travers la forêt. Portraits de femmes hors des sentiers battus.

Marie Boiteux explique dans une entrevue accordée à Toute la culture sa volonté de réfléchir à la place des femmes dans la société et à la manière dont «chaque histoire singulière trouve ses résonances dans l’histoire commune». Elle choisit alors avec ce festival la radicalité d’une programmation exclusivement composée de femmes du monde entier : «Le théâtre que nous voyons est principalement occidental. J’ai donc voulu réunir des artistes issues de différentes cultures et proposer une sorte de tour du monde féminin. Ainsi, chacun des spectacles amène à un voyage et pose, en filigrane, les questions de l’exil, de la transmission de la culture et de l’assimilation ou du choc des cultures entre elles.»

Huit histoires pour autant de cultures à découvrir. Huit univers pour autant d’invitations aux voyages.

Festival Cultures de Femmes - Invitation au voyage
Du 1er mars au 1er juin au Proscenium (Paris, 11e)
Réservations par Internet ou au 07.68.38.32.63