Annick Bergeron

Annick Bergeron : comédienne | Cultiver la bienveillance

Le programme dépend toujours du gouvernement au sein duquel on se trouve. Avec le gouvernement Couillard [ndlr : Philippe Couillard, actuel Premier ministre du Québec], je serais bien embêtée. Quoi qu’il en soit, je pense que nous vivons à une époque difficile.

Si j’étais ministre de la culture, je ferais un forum des générations, toutes disciplines artistiques confondues. J’irais consulter les réalités des plus jeunes compagnies, des plus jeunes artistes et des institutions plus pérennes. J’essaierais de voir où le lien s’est brisé. Parce qu’il y a quelque chose de brisé et ce n’est vrai pas qu’en culture. Les plus jeunes générations veulent monter des spectacles tout de suite, maintenant, et faire entendre leur voix, leur parole, créer leur dramaturgie comme si on leur avait dit que pour exister, il fallait fermer les vieux théâtres pour faire place nette. Comme s’il fallait fermer les lieux et les plus vieilles compagnies, même celles qui n’ont pas de lieu. Il y a eu dans les années 1980 un moratoire important sur les lieux théâtraux au Québec. Rien ne s’est construit. Par conséquent, des compagnies de théâtre – même après des années d’existence, même après voir fait de nombreux spectacles avec un bon succès, même en ayant un public – n’ont jamais eu de lieu «à elles» pour se développer. La situation ne bouge plus depuis ce temps-là. La position des gouvernements a toujours été de dire qu’il n’y avait plus d’argent et que les artistes devaient s’arranger entre eux. Cela crée un climat de malveillance, comme s’il fallait manger ses parents (rire) pour pouvoir exister. Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas. C’est impossible. La culture est de toute façon une entreprise trop fragile pour qu’elle puisse durer avec ce conflit de générations. Les jeunes compagnies ont l’impression que des vieilles compagnies leur volent l’argent qui devrait leur revenir. On devrait plutôt se battre tous ensemble pour qu’il y ait plus d’argent pour plus de culture.

Si j’étais ministre de la culture, je développerais des réseaux de tournées au Québec. On a un territoire vaste et peu peuplé. Quand j’ai commencé il y a trente ans, on allait jouer toutes sortes de pièces dans toutes sortes d’endroits même très loin au Nord. Il y avait des aides pour cela et un travail des personnes sur le terrain dans le développement de publics. Cela a été démantelé sans raison. Sinon on fait deux Québec : Montréal-Québec et le reste. Le reste a la télévision, les humoristes, les antennes satellites. Premièrement, c’est méprisant pour le reste du Québec ; deuxièmement, il s’agit d’une gestion à très courte vue ; troisièmement, cela crée une pression bien trop forte sur les grands centres. Enfin, ça n’a pas de sens. C’est anormal qu’on ne puisse pas jouer un spectacle dans des petits théâtres, des petites villes, à quelques centaines de kilomètres de Montréal. Il faut développer l’accessibilité, les transports, le réseautage. Avec des bonnes planifications de tournée, c’est tout à fait réalisable sans rejeter une quantité effrayante de dioxyde de carbone. De nos jours, il n’y a aucune raison de ne pas mettre l’intelligence humaine au profit de cette diffusion plus large de la culture. Toutes disciplines confondues, la décentralisation n’a pas été faite. C’était sur le point d’aboutir quand tout a été coupé. C’est idiot parce qu’il aurait seulement fallu maintenir le cap. Cela aurait fait une grosse différence.

Si j’étais ministre de la culture, je parlerais avec mon collègue de l’éducation et ferais remettre les cours d’Histoire à tous les niveaux du cursus scolaire. Ce sont dans les cours d’Histoire que les clés qui manquent au public plus jeune pour comprendre toutes sortes de pièces et d’œuvres se trouvent. Ces cours portent forcément davantage à polémique que d’autres, c’est pourquoi ils ont été remplacés à certains niveaux par des cours généraux de bienséance et de «citoyenneté joviale». Je ne vois pas pourquoi on traiterait nos enfants comme des abrutis incapables de vivre avec les paradoxes et les contradictions. On a retiré les guerres des cours d’Histoire sous prétexte qu’il s’agit de violence. C’est devenu niaiseux et méprisant pour nos enfants. Le monde n’arrêtera pas de tourner quand nous, les vieux, allons mourir. Le monde va continuer. Nous sommes responsables de léguer l’Histoire, la vraie Histoire et les vraies histoires. C’est le problème actuel de l’Occident. On n’a pas confiance en nos jeunes. On ne leur fait pas confiance. En France, c’est frappant : il faut avoir un Bac +1000 – et encore – pour obtenir un petit boulot de merde. Les jeunes sont pris avec des stages non-rémunérés après lesquels ils courent comme des malades. La France devrait reconnaître la valeur de sa jeunesse, sinon ça sera terrible. Chez nous, le problème du chômage est moins criant car la société est structurée autrement mais on trouve quand même cette attitude envers les jeunes. On retrouve sans doute cela aussi dans ce fameux conflit générationnel entre les artistes. Ils connaissent mal l’Histoire. Nous sommes là et nous tenons le phare ; eux ont l’impression que nous leur fermons la porte. Nous ne sommes pas assez sensibles à leurs réalités, à leurs difficultés. Au lieu de se battre les uns contre les autres, il faudrait se battre ensemble pour que la culture soit plus présente, plus près des gens. Pour que l’art et la culture rayonnent, nous avons aussi besoin des grandes institutions qui en jettent. Chaillot, avec toute sa splendeur, sa grandeur, c’est historique. Lorsqu’on y entre, on croise la galerie des portraits avec Jean Vilar, Antoine Vitez, etc. Ils sont tous là. C’est aussi fait pour impressionner. En entrant dans Chaillot, les jeunes se disent qu’il y a eu des choses avant eux, que ce n’est pas un détail et qu’ils sont la suite de ce monde. Il faut absolument tisser ce lien. La rupture risque sinon d’être extrêmement désolante.

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