Carole Thibaut

Carole Thibaut : autrice, metteuse en scène, actrice, directrice du Théâtre des Îlets – Centre Dramatique National | Passage de relais

Tout citoyen devrait avoir la prétention d’être ministre de la culture et de réfléchir réellement aux questions de politique culturelle. Moi, j’aurais un tas d’envies. Le problème, c’est que le mouvement de la société va depuis des années dans le sens d’un libéralisme à tous vents, dirigé uniquement par les diktats de la société de consommation, vers le tout-rentable à court terme. Et défendre la culture comme étant économiquement rentable équivaut à se tirer quatre balles dans le pied. Il faut absolument éviter cela, même si par ailleurs c’est aussi vrai. Beaucoup de gens dans ce milieu se comportent comme des néolibéraux mais avec de l’argent public, le comble. J’ai parfois l’impression d’être un dinosaure, d’avoir des envies et des convictions politiques complètement à contre-courant.

Si j’étais ministre de la culture, je ferais en sorte de renverser la relation de pouvoir avec les artistes. On les infantilise, on les instrumentalise de plus en plus. On en retire certains de leur vivier pour les faire éclater à la lumière quelques mois, quelques années, avant de les renvoyer là d’où ils viennent. On a fait des artistes des enfants, des mendiants venant demander l’obole à des super-administratifs qui jugent de la qualité ou non, qui jugent de la pertinence ou non. Qui jugent. À partir de quoi ? Bon. En même temps cela a certainement toujours été ainsi. Avant, l’Église le faisait, la royauté le faisait. Ce qui est hallucinant, c’est que cela continue d’exister alors que nous sommes dans une société démocratique.

Avant, dans les DRAC [ndlr : Directions régionales des affaires culturelles], les artistes étaient soutenus dans leurs projets au titre de la «création dramatique». C’est devenu la «production dramatique». On a changé les mots et ça n’est pas rien, ce que ça raconte de notre système qui pourtant fonctionne avec de l’argent public. On fait maintenant de la «production», on fait de la «diffusion», on fait de la «programmation». Et nous avons un ministère de «la» culture et de «la communication». Tout d’abord, la culture et l’art sont deux choses différentes. Quant à la communication, n’en parlons pas. Ma première mesure serait donc de débaptiser le ministère pour l’appeler «le ministère des arts et des cultures».

J’aurais de toute façon du mal à être ministre de la culture car je crois de plus en plus que l’anarchie est le seul endroit possible de maturité de l’être humain. Ce serait compliqué, pour être ministre de la culture (rire). Il faudrait commencer par rendre collégiale cette fonction. Le pouvoir ne devrait pas être incarné par une seule personne. Les problèmes commencent dès l’instant où l’on fait «incarner» le pouvoir. Comme «incarnation» de Dieu. Si j’étais ministre de la culture, je finirais sans doute, les freins bousillés, contre un platane, car j’aurais beaucoup trop d’ennemis (rire). Ou alors le lobbying de la presse et du milieu serait tel que je ne tiendrais pas très longtemps.

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