Les petits secrets

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On se donne rendez-vous à Gare de Lyon / non sous la grande horloge près du portillon / mais plutôt au café Minute Papillon.

Marie-Sohna Condé © Zoé Bruneau

Elle ne souhaite pas connaître les questions avant notre rendez-vous ni relire l’entrevue avant sa publication. Sa confiance en l’autre est immédiate. Elle n’appréhende pas l’inconnu comme un piège mais comme une occasion.

Au moment de notre rencontre, elle ne sait pas encore qu’elle participera à la fin du mois de mai au festival des Mises en capsules. Elle ne sait pas encore qu’elle et cinq de ses complices actrices se réuniront à cette occasion pour créer collectivement Bouches cousues, courte forme théâtrale autour du mouvement #MeToo, qu’elle mettra en scène. En attendant de donner à entendre sur le plateau du Ciné 13 Théâtre les paroles libérées de ces femmes, elle ouvre bien grand sa bouche à elle pour s’emparer de son droit à l’expression, se rouler dedans et l’exercer.

La pierre ponce est une roche volcanique très poreuse dont la densité lui permet de flotter à la surface de l’eau. La comédienne et metteuse en scène Marie-Sohna Condé a tout d’une ponce. Rencontre.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Marie-Sohna Condé ?

Marie-Sohna Condé. Je suis une femme qui a la chance de vivre en France et d’appartenir au milieu artistique, c’est-à-dire à un milieu où l’on a le droit de penser, de réfléchir, d’être en désaccord. Je suis une femme qui fait comme elle peut, comme toutes les femmes. Je suis une femme qui regarde avec un grand intérêt comment la société évolue et avance. Je me sens larguée parfois. Je me sens un peu périmée parce que je ne comprends plus tellement les codes de cette société dans laquelle nous vivons, une société du chiffre, du QCM, du oui-ou-non, du manque de nuances. Mais je suis optimiste. Je crois en l’autre.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

La première théâtrice à laquelle je pense m’est une évidence : Pascale Henry. Je travaille avec elle depuis plus d’une dizaine d’années. Autrice et metteure en scène, elle crée à tous les niveaux, elle est la théâtrice absolue. Elle est fascinante parce que son regard sur le monde est toujours d’une grande acuité. Elle touche, parfois même en avance, à des vraies questions de société. Elle est étonnante. Avec elle, on peut aller fouiller tous les recoins de l’âme humaine. Elle me pousse toujours, tout en douceur, dans mes retranchements. Si quelqu’un m’avait dit au début des répétitions avec Pascale Henry que j’aurais fait ce que je finis par faire sur scène, je lui aurais ri au nez. Elle m’amène à me poser des questions et à regarder le monde avec lucidité. Le spectacle Ce qui n’a pas de nom, qu’elle avait écrit et mis en scène et dans lequel je jouais, portait sur la relation femmes-hommes. Comme son titre l’indique, il n’y a pas de nom pour la désigner et c’est ce qu’interrogeait cette création. Elle interrogeait aussi l’effacement des femmes dans l’Histoire, ou encore le fait que les femmes se retrouvent systématiquement dans des positions de «victimes» ou de «putes manipulatrices», qu’elles soient rattachées à des images négatives et qu’elles soient considérées comme des dangers pour les hommes alors qu’il suffirait de s’écouter, de se tendre la main, d’apprendre les uns des autres. À travers Ce qui n’a pas de nom, Pascale Henry posait ces questions avec beaucoup de bienveillance. Ce n’était pas une charge contre les hommes. Pour travailler sur ce spectacle, nous avons parlé de chiffres, du nombre hallucinant de féminicides dans le monde, de la manière dont on se sert des mots, dont on donne un nom «romantique» à un meurtre de femme. Nous nous sommes renseignées, nous avons regardé des reportages, etc. Ce travail de Pascale Henry nous a permis de faire face, d’être lucide devant l’horreur pour pouvoir réfléchir et ne pas simplement être dans la réaction devant l’atrocité. C’est cela le rôle d’une théâtrice : poser des questions, prendre l’autre par la main, inviter l’autre à regarder, à savoir pourquoi, comment et quoi faire. Ce n’est pas donner des leçons. C’est réfléchir ensemble et accepter d’être parfois bouleversé par la réponse que l’autre nous donne.

Avant Pascale Henry, il y a eu Ariane Ascaride qui m’a préparée au concours d’entrée de l’École de la rue Blanche. Elle m’a aidée à croire en moi et m’a appris l’humilité. Puis il y a eu Nada Strancar qui m’a formée à l’École de la rue Blanche pendant deux ans avec beaucoup de bienveillance, de curiosité, sans imposer quoi que ce soit tout en sachant parfaitement où elle voulait nous mener, comme une collaboration.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, en France » ?

Il y a autant de réponses que de femmes. Tout reste à construire. Il serait plus facile de dire ce que signifie être un homme aujourd’hui en France parce qu’il y a pour eux un cadre tel, une obligation telle de résultat que cela leur dessine un certain costume. Pour les femmes, c’est en cours, en devenir. Une femme n’aura pas la même réponse si elle vit dans le 16ème arrondissement de Paris, dans une cité périurbaine parisienne ou alors à Gare de Lyon comme moi. Nous avons quand même la chance d’être dans un pays où l’on peut dire les choses, de plus en plus. Il faut s’emparer de ce droit, se rouler dedans et l’exercer. Et avancer.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale » ?

Je suis lucide et fâchée et en colère. Sur le terrain théâtral comme au cinéma, je vois les combats qu’ont à mener mes consœurs et ils me sont absolument insupportables. Puisque nous avons la chance en France d’avoir des droits, il faut les exercer, sur le terrain artistique plus qu’ailleurs. Je ne suis que comédienne, je parle au nom des créatrices en tant que capitaines de bateaux. Elles sont bien souvent empêchées à tous les niveaux. Elles sont considérées avec une pointe de condescendance comme si c’était leur faire un cadeau que de leur permettre de jouer, de mettre en scène, de créer. Comme si elles devaient s’estimer chanceuses qu’il y ait un peu de place pour elles. Elles se voient attribuées les plus petits lieux, les plus petites enveloppes – quand elles se voient attribuer quelque chose ! On les met dans une position de mendiantes à qui l’on jetterait un petit cadeau. C’est insupportable. Je suis intéressée par la mise en scène mais me sens rebutée à l’idée de devoir fermer ma bouche devant un directeur de Centre Dramatique National paternaliste qui me ferait bien comprendre qu’il ne faudrait pas trop en demander. Cela m’est impossible. Les créatrices sont des héroïnes et elles ne sont vraiment pas aidées. Il faut créer. Mais comment créer ? Elles sont dans la position délicate d’attendre la reconnaissance de leurs pairs. Elles sont coincées parce qu’il faut bien que leurs spectacles se jouent, elles ont donc besoin de tous ces hommes qui occupent les postes de pouvoir. C’est un cercle vicieux monstrueux. Il faut arrêter d’attendre de l’aide. Il faut repenser les choses, oser faire ailleurs ou autrement.

Le métier d’actrice comporte plusieurs facettes (théâtre, cinéma, télévision, doublage, etc.). Qu’est-ce qui selon vous les distingue au plan de l’interprétation ?

Ce sont chaque fois des métiers différents. S’il fallait faire une métaphore sportive, le théâtre serait comme un marathon. L’effort y est constant et repose sur la longueur. Dans le meilleur des cas, on a sept à neuf semaines de répétitions lors desquelles on va dérouler lentement, du début à la fin, pour trouver petit à petit comment interpréter le personnage, comment celui-ci se lie aux autres et comment l’on va réussir à raconter ensemble cette histoire. Au moment de la première, on déploie l’histoire que l’on a créée ensemble pendant les dernières semaines. Au théâtre, c’est la répétition qui fait le spectacle.

À l’écran, c’est comme un sprint, un 100-mètres, et le travail demeure plutôt solitaire. À quelques exceptions près, on se retrouve seul avec son scénario. Avec Audrey Estrougo, la réalisatrice avec laquelle je travaille le plus au cinéma, c’est presque comme du théâtre. On répète beaucoup avant d’arriver sur le plateau. Elle construit au préalable tout ce qui entoure le personnage. Quand on arrive sur le tournage, nous avons tous déjà improvisé et joué ensemble pendant les répétitions. Ainsi nous savons exactement où nous sommes, ce qui a eu lieu avant, ce qui aura lieu après. Ça tourne mais on a été préparé. C’est exceptionnel, cela n’arrive pour ainsi dire jamais. À l’écran, la plupart du temps, on a rencontré la réalisatrice ou le réalisateur et, dans le meilleur des cas, fait une lecture avec les autres comédiens. Notre prochain rendez-vous c’est au moment de tourner, à moins d’avoir un rôle principal présent du début à la fin. Pour ma part, j’ai majoritairement des rôles secondaires –ils peuvent être importants, ils sont néanmoins secondaires– soit une quinzaine ou une vingtaine de jours sur un tournage de cinq semaines, par exemple. Dans ce cas, je me retrouve deux semaines après la lecture à devoir jouer une scène que j’aurais travaillée toute seule en ayant écouté ce qu’avait pu me dire le réalisateur et ce qu’on a pu se dire rapidement lors de la lecture. Et là, j’arrive sur le plateau à devoir jouer une scène qui n’est pas nécessairement la première scène dans le déroulé du personnage car on tourne généralement dans le désordre. Et il faut être bon. Au cinéma, on dit «action» et on dit «coupez». Entre les deux, il faut être très bon. Au cinéma, on a plus de temps qu’à la télévision car il y a plus de budget. C’est-à-dire qu’on peut aller jusqu’à trois, quatre, cinq prises. Si on ne s’est pas trouvé bon ou si le réalisateur n’est pas satisfait, on peut parfois recommencer. À la télévision, c’est de plus en plus rare. Il faut compter deux prises. Je m’apprête actuellement à tourner pour la télévision. Nous devons tourner un épisode de vingt-six minutes par jour ! Autrement dit, il faut avoir beaucoup travaillé en amont parce qu’on n’a pas le temps de le faire sur le plateau. On a intérêt à être bon après «action» et à être content de soi après «coupez» (rire). Aussi, sur un plateau, il y a beaucoup de temps d’attente pour les acteurs. On est au même niveau que tous les autres corps de métier. Pour pouvoir jouer, on doit attendre que la lumière soit prête ou que l’on soit correctement équipé en son.

Le doublage, c’est encore autre chose car il s’agit là de se mettre dans le rythme et dans le corps de quelqu’un qui a déjà joué ce qu’on est en train de voir. C’est très curieux, très étrange. Ce ne sont pas les mêmes métiers d’un média à l’autre. Même si j’ai une préférence pour le théâtre, je me réjouis de pouvoir passer de l’un à l’autre. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de raconter des histoires, des histoires intéressantes pour les gens, pas n’importe quelles histoires.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une jeune fille ou jeune femme qui veut être comédienne ?

Je lui conseillerais de bouquiner, de prendre des cours de théâtre. Je suis un peu vieille école sur la question (rire). J’ai commencé en prenant des cours de théâtre au conservatoire des Lilas, là où j’habitais à l’époque. Le groupe était hétérogène, il y avait des gens de tous les âges, certains ne voulant faire que du théâtre, d’autres l’envisageant comme une simple activité. J’aime que ce soit mélangé. Nous avions une prof à l’ancienne, assez sévère. Comme elle nous faisait un peu peur, nous apprenions très bien nos textes (rire). Elle nous donnait un enseignement rigoureux, pouvant sembler désuet aujourd’hui ; elle nous expliquait les alexandrins, les structures grammaticales, les formes poétiques, etc. Je trouve ça très important. Je n’ai jamais suivi de cours dans une école privée, probablement parce que le fait de vouloir être comédienne n’était pas du tout clair pour moi. Je faisais du théâtre pour faire du théâtre, pour apprendre à raconter des histoires, pour apprendre à les raconter avec d’autres personnes, pour être étonnée à chaque fois de voir comment quelqu’un pouvait évoluer au fil des cours. Il faut commencer par cela. Puis il faut, si possible, se trouver des complices. Le théâtre, c’est avant tout la troupe. C’est avec les autres.

Si c’est une très jeune femme, je lui conseillerais de tenter les concours d’une des écoles nationales. En France, on a du choix en la matière. On a la chance d’être dans un pays où c’est possible d’intégrer une école dans laquelle on va pouvoir consacrer trois années de sa vie à ne faire que du théâtre sans que ses parents aient à se saigner aux quatre veines (rire). Je l’encouragerais à bien s’entourer et à faire, faire, faire. À travailler en dehors de l’école, à s’emparer de n’importe quel texte et essayer de le monter, à créer des petits spectacles devant son entourage. Il faut pratiquer. Il n’y a que ça. Il faut pratiquer, écouter, s’ouvrir, savoir reconnaître les petits secrets que peut nous délivrer quelqu’un, être opportuniste, avoir du pif, s’accrocher aux êtres qui vont nous faire du bien.

Quel lien faites-vous entre l’âge et l’image ?

Je suis sûrement à l’envers de la société dans laquelle nous vivons car je ne fais aucun lien entre l’âge et l’image (rire). En fait je souffre de prosopagnosie, une maladie qui m’empêche de reconnaître les traits du visage. Pour moi, l’apparence d’une personne ne veut donc rien dire puisque je suis même incapable de la décrire. De toute façon, ces considérations enferment. C’est comme les «emplois» au théâtre. C’est terrifiant. En tant que femme noire comédienne, je passe ma vie à essayer de sortir des cases dans lesquelles on essaye de me coincer. Je ne fais pas de lien entre l’âge et l’image du fait de ma prosopagnosie, mais pas seulement. C’est aussi une réaction épidermique, une prise de position nette. Je suis fatiguée de tout ce qu’on peut dire de quelqu’un parce qu’on verrait sa coupe de cheveux, sa couleur de peau, qu’on connaîtrait ses habitudes sexuelles ou qu’on regarderait sa manière de s’habiller. Ce n’est pas possible. Ça suffit. On est en 2018 (rire) !

Si j’étais ministre de la culture…

Si j’étais ministre de la culture, j’imposerais la parité, évidemment. Et quand je dis que j’imposerais la parité, ce serait à tous les niveaux : auprès des directeurs et directrices de salle, sur les plateaux, chez les auteurs et les autrices, etc. Je ne retirerais pas d’argent aux théâtres décentralisés, évidemment. Je créerais des ponts entre le théâtre privé et le théâtre public, évidemment.

Si j’étais ministre de la culture, je veillerais à ce que le festival d’Avignon n’ait pas le monopole des festivals. Je veillerais à ce que les petites compagnies ne s’endettent pas pour jouer dans le OFF, celui-ci étant devenu un marché –dans le sens du grand capital– du théâtre. Même si la responsabilité du OFF ne résulte pas du ministère de la culture, j’irais y glisser un peu mon nez.

Si j’étais ministre de la culture, je ferais en sorte que la culture fasse véritablement partie intégrante de la vie de tout le monde. Je ferais en sorte qu’il y ait des bus pour emmener les enfants, dès leur plus jeune âge, dans des musées et au théâtre. Je replacerais la culture au premier plan.

Marie-Sohna Condé
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Mai 2018 © Mélina Kéloufi

Bouches cousues création collective m.e.s. Marie-Sohna Condé
Les mardis et vendredis du 22 mai au 8 juin
aux Mises en capsules du Ciné 13 Théâtre (Paris, 18ème)
Réservations par Internet ou au 01.42.54.15.12

À propos de Théâtrices

Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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