Archives de Catégorie: Femmes du monde

Assoiffées

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Les Fées ont soif

Sophie Clément, Louisette Dussault et Michèle Magny lors de la création de la pièce Les Fées ont soif au TNM (Montréal) en novembre 1978. © La Presse

«Certains jours, pendant cinq minutes, nous avons confiance en nous. Des événements précieux et capiteux nous dégagent du quant-à-soi. C’est ce qui est arrivé un après-midi d’automne, sur la rue Saint-Denis, où je croisai l’actrice Michèle Magny qui a eu l’idée d’un projet : « Avec Sophie Clément, après avoir lu Retailles, nous nous sommes dit que ta poésie irait bien au théâtre. Nous aimerions faire un projet avec toi si tu voulais. Jean-Luc Bastien, le metteur en scène, serait avec nous. Nous pouvons organiser une rencontre. » J’ai répondu oui tout de suite.» Ainsi naît en 1978 la pièce Les Fées ont soif de Denise Boucher que Jean-Louis Roux, alors directeur du Théâtre du Nouveau Monde (Montréal, Québec), accepte de présenter sur les planches de son institution.

«Tout semblait aller pour le mieux. Mais quand toute la neige eut fondu, il y eut débâcle sur notre rivière. Le Conseil des arts de la région métropolitaine, par la voix de son président, le juge Vadeboncoeur, refusait de subventionner le TNM pour la production de cette pièce en l’accusant de ne pas être du théâtre et d’y abuser d’un langage impropre, vulgaire, obscène, ordurier, sacrilège et blasphématoire. Ce qui provoqua une série d’articles orduriers dans les journaux. Avec l’équipe, nous avons commandé une conférence de presse pour cibler la censure, la dénoncer. Nous refusions d’en être les victimes […]. Tout le printemps et tout l’été, le sujet de la pièce qui n’avait pas encore été produite suscitait des débats dans les pages des journaux et sur les ondes. Pendant ce temps, nous devions nous protéger pour continuer de peaufiner le texte et le répéter, parce que, malgré la subvention refusée, Jean-Louis Roux et le TNM maintenaient leur décision de faire jouer Les Fées programmées pour novembre.»

Denise Boucher © Olivier Lalonde

L’équipe du TNM et des Fées ont soif font corps face à la tentative de censure. La pièce est présentée à partir du 10 novembre 1978 et reçoit du public un accueil triomphal. «Quand une formation portant le nom de Jeunes Canadiens pour une civilisation chrétienne entreprit de faire circuler une pétition contre nous à travers le Québec en ramassant deux cent mille signatures, nous avons été sonnés.» Cette formation, financée par des propriétaires terriens du Brésil, obtient alors auprès de la Justice une série d’injonctions contre le texte de la pièce. Denise Boucher apprend que l’affaire coûte au TNM plusieurs dizaines de milliers de dollars en avocats.

Au même moment, le recteur de l’Université d’Ottawa demande à la rencontrer. Cet homme lui apprend que les Jeunes Canadiens pour une civilisation chrétienne sont les tenants de l’idéologie fasciste d’un philosophe brésilien, Correira. Il lui apprend également que ces propriétaires terriens ont retenu Mgr Camara prisonnier dans son propre palais cardinalice à cause de son soutien au mouvement pour la libération qui combat les tyrans fascistes des pays d’Amérique du Sud. Or Mgr Camara est un ami de l’archevêque de Montréal. Denise Boucher contacte alors l’archevêque de Montréal et obtient d’être reçue dans ses bureaux en mission diplomatique. «Ma plaidoirie allait dans le sens suivant : « Vous et moi, nous avons un adversaire commun, les Jeunes Canadiens, qui, avec le concours des propriétaires terriens du Brésil et son gouvernement, maintiennent en réclusion Mgr Camara. Chaque fois que vous organisez une assemblée de Mouvement et Paix dans vos églises, ils viennent y semer le trouble en manifestant contre vous. Devant cet adversaire commun, je voudrais que nous devenions alliés. Sinon, je vous tiendrai responsable de la faillite financière du TNM à qui ils font dépenser des sommes énormes pour nous défendre contre eux. » L’argument était bon. L’intérêt de l’Église n’était pas de ruiner un théâtre aussi important. Je lui dis qu’au moins deux mille intellectuels et artistes étaient prêts à signer un document où ils se débaptiseraient et le publieraient. Il ne voulait pas d’un pareil événement.» Grâce à son influence dans la communauté religieuse, l’archevêque de Montréal réussit –en secret– à obtenir des associations chrétiennes s’étant ralliées à la cause des militants fascistes des Jeunes Canadiens, de se désolidariser.

«Le 25 janvier 1979, la juge Gabrielle Côté, après quatre injonctions, leva l’interdit de vente du livre et refusa aux Jeunes Canadiens de les entendre en procès. Pour quel motif ? Elle avait demandé à l’avocat des requérants qui il représentait. Il répondit : « Jésus et la Sainte Vierge. » Avait-il un mandat signé par eux ? La réponse était si évidente qu’ils furent déboutés. Ils présentèrent leur requête en Cour suprême. Les juges mirent fin à leur harcèlement en la déclarant irrecevable.»

Ce récit raconté par l’autrice et poétesse québécoise Denise Boucher elle-même dans Une voyelle, c’est le récit de l’aventure parcourue par sa pièce Les Fées ont soif qui met en scène trois archétypes –la Mère, la Sainte-Vierge et la Putain– décidant de quitter leur carcan et de devenir libres.

Sophie Clément © Michael Slobodian

Notre entrevue a lieu en février chez Denise Boucher, entre ses propres murs sur lesquels ne sont accrochées que des œuvres de femmes peintres. Sa grande amie Sophie Clément, qui a incarné la prostituée Madeleine à la création des Fées ont soif en 1978, est aussi présente. Se retrouver à la même table que ces deux femmes, c’est se retrouver au cœur d’une fosse aux lionnes. Mais ces lionnes-ci sont indomptables. De même que les fées en Bretagne ont refusé d’arrêter de chanter à l’arrivée du Christ et de ses apôtres, Denise Boucher et Sophie Clément refusent d’arrêter de rugir face aux apôtres de ce monde.

Rencontre avec deux désobéissantes, rebelles et libres assoif-fées. Lire la suite

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Forces souterraines

Marie-Thérèse Fortin © Julie Perreault

Marie-Thérèse Fortin © Julie Perreault

Notre entrevue prend place dans la salle de réunion d’un théâtre montréalais. Rapidement chassées de la pièce par une réunion imprévue, nous déménageons dans la salle de répétition pour y poursuivre l’échange. Après quelques minutes, un machiniste nous informe qu’il a besoin d’y faire des installations. Nous décidons d’aller nous réfugier dans une loge, certaines de n’y déranger personne et d’y trouver la tranquillité. Mais à nouveau, nous sommes interrompues par des techniciens venus y récupérer du matériel. Plutôt qu’irritée ou impatiente, elle se montre amusée et compréhensive. Ayant dirigé pendant plusieurs années le Théâtre du Trident à Québec et le Théâtre d’Aujourd’hui à Montréal, elle sait ce que c’est. Elle est ainsi, dans l’accueil des événements et des êtres. Rencontre avec la comédienne et metteuse en scène québécoise Marie-Thérèse Fortin. Lire la suite

Every artist is a riot

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Elle est née en Ukraine, berceau du mouvement féministe activiste FEMEN. À l’âge de 12 ans, elle a immigré au Québec avec ses parents. Elle a fait son CÉGEP en «exploration théâtrale» avant un passage au Théâtre d’art de Moscou où elle serait restée si elle n’avait été acceptée à l’École Nationale de Théâtre à Montréal. Après l’ENT, elle est devenue actrice en même temps que diplômée des Hautes Études Commerciales en gestion des arts, maman et militante artiviste au sein du mouvement FEMEN Québec qu’elle a fondé. Elle s’identifie à l’aspect populaire du féminisme de FEMEN : «J’aime m’adresser au gars assis là au bar qui se croit le plus intelligent du monde puis qui n’a même pas fini son secondaire, je veux me planter en lui comme une écharde dans la chair. Pas par volonté de faire mal, mais plutôt pour briser son arrogance.» Selon elle, face au dénigrement constant, les femmes ont deux choix : celui de se poser en victime et se plaindre de l’injustice du monde, ou celui de se battre pour avoir sa place. Elle a choisi la deuxième option. Elle a décidé de se battre contre celles et ceux qui veulent l’assagir. «L’essence de l’artiste est de n’être pas sage, de désobéir et de refaire le monde.»

Xenia Sin

Xenia Sin

Rencontre avec une femme artiste subversive qui porte en elle la révolte : Xenia Sin. Lire la suite

Le doute comme allié

Alexia Bürger © Ulysse del Drago

Alexia Bürger © Ulysse del Drago

Pour se rendre jusque chez elle, on passe devant une rangée de maisons fantômes, tristes, oubliées. Comme une faille temporelle. Le vide des bâtisses voisines contraste avec les pièces habitées de vie de sa maison, leur grisaille avec l’éclat orange de ses clémentines, leur froideur avec la chaleur réconfortante de son thé, leur abandon avec l’inévitable attraction du chocolat qu’elle dépose sur la table. Notre entrevue a lieu dans la cuisine car c’est une tradition au Québec : les conversations finissent toujours dans la cuisine. Elle prend le temps d’articuler sa pensée, de choisir ses mots avant de les lâcher dans l’air entre deux bouffées de cigarette. Rencontre avec l’autrice, comédienne et metteuse en scène québécoise Alexia Bürger. Lire la suite

Chaque âge a sa force

Anne-Marie Cadieux © Julie Perreault

Anne-Marie Cadieux © Julie Perreault

«Après toutes ces années, le théâtre me semble encore être un lieu essentiel où des gens se retrouvent ensemble dans une salle obscure pour briser leur solitude et tenter de répondre à certaines des grandes questions existentielles : Qui sommes-nous, pourquoi sommes-nous ici, pourquoi souffrons-nous, où allons-nous ? Comme disait Camus, nous sommes «solitaires et solidaires».

Le théâtre est pour certains un miroir de notre époque dans lequel sont reflétés nos travers. Pour d’autres il est politique et donne une voix à ceux qui n’en ont pas. Pour d’autres encore il peut être une aventure esthétique ou poétique, rendant visible ce qui est invisible. Il est aussi, bien entendu, forgeur de notre identité. Mais je crois qu’il est surtout vecteur de changement, éveilleur de conscience, qu’il doit ébranler nos convictions et bousculer les idées reçues. Je crois encore que le théâtre a le pouvoir de nous secouer et de nous transformer. Voilà pourquoi il est primordial de ne pas étouffer la parole des artistes. À cette époque où la culture est menacée, soumise à l’idéologie économique dominante, il est encore le rôle et le devoir de l’état de préserver et nourrir des espaces de résistance et de liberté sans lesquels aucune société ne peut se développer.

Pour ma part, lorsque j’étais jeune, je me disais que si je n’arrivais pas à pratiquer mon métier, j’en mourrais. Le théâtre m’a donc, en quelque sorte, sauvé la vie. Et je crois que c’est une des fonctions de l’art, car il permet, aux individus comme aux collectivités, de sublimer le réel et de rendre la vie supportable.»

Rencontre avec la comédienne québécoise Anne-Marie Cadieux. Lire la suite

Longue douce révolte

Mi-octobre, on apprend dans la presse qu’une vague d’intrusions par effraction et d’agressions sexuelles a été perpétrée au sein de l’Université Laval à Québec. Lors du rassemblement de soutien à ces victimes le 19 octobre, Alice Paquet prend la parole devant les manifestants : «Je prends le micro aujourd’hui pour dénoncer une agression que j’ai vécue, et ce n’est pas parce que je ne l’ai pas dénoncée auparavant. C’est juste qu’on a voulu protéger l’agresseur parce qu’il a un siège à l’Assemblée nationale, parce que c’est un homme important, parce que sa carrière est plus importante que l’agression que j’ai vécue.» Elle décide finalement d’aller au bout de sa dénonciation et du processus judiciaire en révélant publiquement l’identité de son agresseur : le député libéral Gerry Sklavounos. L’affaire provoque une onde de choc dans l’opinion publique québécoise. Le 26 octobre, des marches pour dénoncer la culture du viol se déroulent dans différentes villes du Québec. Le 30 octobre, la chanteuse Safia Nolin reçoit le Félix de la révélation de l’année lors du gala de l’ADISQ. Elle vient chercher son prix en tenue de ville et entame son discours de remerciements par : «J’aimerais dire à toutes les filles du Québec que vous avez le droit de faire ce que vous voulez – faire de la musique, faire des jobs de gars, on s’en criss – et que votre corps vous appartient.» Sa tenue vestimentaire et son discours provoquent de vives réactions et font l’objet de nombreux commentaires dans la presse et sur les réseaux sociaux.

Sophie Cadieux © Maude Chauvin

Sophie Cadieux © Maude Chauvin

Le 3 novembre a lieu mon entrevue avec la comédienne et metteuse en scène québécoise Sophie Cadieux. L’échange est ponctué de ses rires, qu’importe si sa bouche est pleine de spaghetti aux champignons sauvages. Aguerrie par son passage remarqué à la Ligue Nationale d’Improvisation, elle ne craint pas la spontanéité. Rencontre. Lire la suite

Exigeante liberté

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Brigitte Haentjens © Mathieu Rivard

Brigitte Haentjens © Mathieu Rivard

Vendredi 20 avril 1945 : Les Russes de l’Armée rouge sont aux portes de Berlin, prêts à se venger des crimes commis par les soldats allemands à leur égard. Les femmes et les filles allemandes sont les premières victimes de ces représailles, subissant famine, humiliations et viols. Ce vendredi-là, la journaliste berlinoise Marta Hillers entame la rédaction de son journal. «Je n’ai pu m’empêcher de penser quelle chance j’avais eue jusqu’alors – dans ma vie, l’amour n’avait jamais été une corvée, c’était un plaisir. On ne m’avait jamais forcée et je n’avais jamais dû me forcer. C’était bon, tel que c’était. Aujourd’hui, ce n’est pas l’excès qui me met à bout. C’est ce corps abusé, pris contre son gré, et qui répond par la douleur.»

1954 : Marta Hillers publie en anglais son témoignage autobiographique Une femme à Berlin.

1997 : Brigitte Haentjens fonde la compagnie Sibyllines.

Septembre 2012 : Brigitte Haentjens est la première femme à prendre la direction du Théâtre français du Centre National des Arts à Ottawa.

Lundi 24 octobre 2016 : Brigitte Haentjens est élue à la présidence du Conseil Québécois du Théâtre.

Mardi 25 octobre 2016 : C’est la première à l’ESPACE GO (Montréal, Québec) de l’adaptation d’Une femme à Berlin mise en scène par Brigitte Haentjens. Sur scène, la parole intime de cette femme est démultipliée en quatre actrices. «Une femme à Berlin ne rend pas seulement compte d’un destin individuel. Le texte témoigne aussi d’un destin collectif, celui du peuple des femmes.»

Jeudi 27 octobre 2016 : Lors d’un entretien public donné à l’ESPACE GO, le dramaturge Paul Lefebvre dit du théâtre de Brigitte Haentjens qu’il «traite de ce qui est occulté, caché, nié dans le féminin.»

Vendredi 28 octobre 2016 : Rencontre avec la metteuse en scène Brigitte Haentjens. Lire la suite