Notre devoir d’être féministe

Solenn Denis

La fraîcheur de l’automne parisien semble rude pour cette artiste actuellement en résidence de création dans la capitale. Elle me donne rendez-vous près d’un pont qui surplombe des rangées de chemins de fer. À la voir se frigorifier de seconde en seconde, on peut imaginer qu’elle regarde passer les trains avec l’envie brûlante de prendre le prochain qui la reconduirait chez elle, dans le sud, à Bordeaux. Mais sa perspective de chaleur ne dépassera pas les rebords de son assiette de pâtes au saumon qu’elle commande au seul restaurant du coin ouvert ce lundi-là : «Des pâtes au saumon, ça va me tenir chaud. Et ça va me caler. C’est précisément ce qu’il me faut.»

Dans sa voix, on entend une volonté solide dénuée de toute aigreur. Dans son regard, on voit son étonnement permanent et joyeux face à ses observations. Dans son coup de fourchette, l’appétit d’en découdre. Rencontre avec l’autrice, comédienne et metteuse en scène Solenn Denis.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Solenn Denis ?

Solenn Denis. Je l’ignore et n’ai pas nécessairement envie de le savoir. Si j’essayais de réfléchir à la femme que je suis, je finirais par me définir. Si je me définis trop, je m’enferme dans des cases. Je refuse l’enfermement, mais je refuse mais comme un cheval sauvage en fait. C’est à se cabrer à quel point cela me rend dingue. Parce que peu à peu on finit par n’être plus que cela : ce qu’on croit être. On est ratatiné. Je ne peux pas me définir, je peux que m’espérer et me souhaiter et m’appliquer à Être, et chaque jour l’espoir d’être se transforme en mouvements. Oui voilà, je préfère rester en mouvement. C’est la seule définition que je pourrais donner : je suis quelqu’un qui essaye de rester en mouvements.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Je ne saurais citer qu’une seule théâtrice car je pense à une ribambelle de sororité. Je pense à des autrices qui ont commencé à écrire, comme moi, à la fin des années 2000 et dont j’aime le travail. Je pense à Clémence Weill, à Aurianne Abécassis, à Annick Lefebvre, à Céline Delbecq, à Aurore Jacob, à Julie Ménard, à Sonia Ristic. Nous sommes devenues une fratrie, sœurs de beuverie mais d’écriture aussi. En les rencontrant, j’ai découvert qu’elles éprouvaient elles aussi bon nombre de doutes vis-à-vis de ce qu’elles étaient en train de faire et de leur légitimité à être des autrices. En les rencontrant, j’ai découvert que même ces autrices-là que j’adore pouvaient douter et se sentir illégitimes. Leurs propres doutes m’ont permis d’atténuer les miens (rire). Elles m’ont appris que le doute était normal mais aussi qu’il fallait pas lui laisser avoir le dernier mot !

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, en France » ?

Je ne peux pas ne pas dire que je suis féministe. Que c’est obligé en fait. Et pas un gros mot. C’est juste être humaniste. On a besoin de beaucoup d’humanisme envers les femmes aujourd’hui encore, donc on a besoin d’être bien féministe, tous. Femmes et hommes. Parce que si on veut aller heureux ensemble, va falloir s’occuper sérieusement de changer cette société patriarcale vieillissante et pourrie. Et si nous voulons lutter pour nos droits, nous devons assumer nos devoirs en fait. Et nous avons malheureusement le devoir d’être féministe, encore aujourd’hui dans cette France du XXIème siècle. Je dis «malheureusement» car je crois profondément que viendra le temps où nous n’aurons plus besoin d’être féministes et où, toutes et tous, nous serons humanistes. Ce temps, je l’attends de pied ferme et avec joie. En attendant, il s’agit de ne pas juste fanfaronner tout haut en société «je suis féministe», mais d’accorder ses actes intimes à cela, dans les rapports amoureux notamment, et familiaux. Être cohérent.e. Et c’est pas facile tous les jours tant on a été malgré soi infusé de stéréotypes terribles.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale » ?

Une femme qui écrit, ça passe. Elle est chez elle, elle est en pyjama, elle écrit de l’intime (rire). Une femme peut écrire un peu, elle a le droit. En revanche, quand elle commence à vouloir porter des projets, à vouloir participer de manière collective à une mise en scène, à vouloir être autre chose qu’une actrice ou qu’une autrice-qui-fait-des-trucs-sentimentaux-dans-sa-chambre, ça se corse. Pour ma part, je n’ai pas réussi à le faire seule. Je ne me sentais pas assez légitime. Je me suis donc acoquinée avec mon meilleur ami Erwan Daouphars pour monter le Collectif Denisyak où nous mettons ensemble en scène mes textes. Déjà être deux cerveaux c’est merveilleux, mais aussi, en étant un homme et une femme, nous avons une puissante force de frappe. Au début, cela nous dépassait. Nous ne réalisions pas qu’en étant un homme et une femme qui travaillent ensemble, nous avions une arme nucléaire dans les mains. Car, face à nous il y a, selon les moments, des humains rassurés/touchés/sensibles à la présence d’un homme, d’autres à celle d’une femme. Puis nous avons commencé à jouer de tous ces codes de genre. C’est amusant d’avoir réussi de cette façon à détourner ce manque de confiance en soi et ce sentiment d’illégitimité. Ma nécessité de travailler en collectif est partie d’un handicap pour devenir une force et une puissance. Aujourd’hui donc, être une femme dans la création théâtrale signifie pour moi être deux, être une femme et un homme à la fois.

Le métier d’actrice comporte plusieurs facettes (théâtre, cinéma, télévision, doublage, publicité, etc.). Qu’est-ce qui selon vous les distingue au plan de l’interprétation ?

Rien ne les distingue sinon la technique, comme un peintre qui peindrait plutôt à l’huile ou plutôt à la gouache, qui choisirait de faire des aplats ou de délaver sa peinture, etc. Il s’agit de la manière dont il va travailler sa matière. C’est une question de technique picturale. Les différentes techniques, ce n’est pas très compliqué : elles s’apprennent. Puis on choisit celles qui nous attirent. C’est tout. Le reste, c’est de l’humain, de l’observation et de l’intelligence émotionnelle.

Quel lien faites-vous entre l’âge et l’image ?

C’est drôle, je me suis justement posée cette question à la fin de l’été lorsque j’ai réalisé que j’avais des cheveux blancs (rire). Je croyais être la seule parmi mon entourage de trentenaires. Et je me suis alors rendue compte que des tas et des tas de femmes plutôt jeunes en réalité se font des couleurs. J’ai eu l’impression qu’une grande supercherie s’effondrait. J’avais été bien con de croire que l’on n’avait pas de cheveux blancs avant 50 ou 60 ans parce qu’en fait, si ! C’est juste que tout le monde fait semblant que non ! Mais c’est aberrant de se dire que seule la jeunesse représente la beauté et la force de vie. En réalisant cela, j’ai décidé que j’allais les garder. Si je ne veux pas être une femme torturée par ses rides et tout, alors il faut que je sois cohérente et assume que le temps passe. Parce que le temps qui passe peut être sublime. C’est ça la beauté, c’est ce temps qui passe. Il faut l’assumer et l’embrasser.

Si j’étais ministre de la culture…

Je ne serais jamais ministre de la culture ! C’est bien la dernière chose que j’aurais envie de faire ! Je serais incapable de travailler main dans la main avec ces pantins désarticulés que sont les politiques (rire). Je ne leur fais pas confiance. J’ai l’impression que ces politiques m’enculent sans cesse ; je n’aimerais donc pas devenir à mon tour une personne qui encule les gens sans leur consentement (rire). D’autant plus que la ministre de la culture n’a pas véritablement de grande force de frappe aujourd’hui. C’est un peu fake tout cela. Non. Être ministre de la culture ne m’intéresserait pas du tout, du tout, du tout. Quand on voit ce qu’il se passe… Bonjour l’ambiance. Je ne voudrais pas participer à cette ambiance. Je ne voudrais pas de ce pouvoir politique. Non. Cela me dégoûte. En revanche, mon pouvoir politique se situe ailleurs qu’auprès des puissants qui me marcheraient sur la gueule. Moi je sais être au plateau, je sais les mots, je sais façonner, c’est là que je peux être utile. C’est là mon endroit de combat bien plus pertinent qu’un ministère.

Solenn Denis
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Novembre 2017 © Mélina Kéloufi

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Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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