Le crachoir à révolte

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Elle s’apprête à participer à la troisième édition parisienne du festival Jamais Lu au Théâtre Ouvert à Paris. C’est dans ce même festival, lors de l’édition montréalaise de l’année 2009, qu’elle présente en lecture Ce samedi il pleuvait, son tout premier texte dramatique. Elle ne peut se douter de la trajectoire que prendra dès lors son parcours professionnel. Celle qui se destinait initialement à la critique théâtrale se retrouve au fil des rencontres à explorer la fibre de son écriture. Depuis, elle déploie sa plume libre et radicale dans l’univers théâtral québécois.

Annick Lefebvre

C’est par une journée de septembre, le steak à même l’herbe du parc La Fontaine à Montréal, que notre entrevue a eu lieu. Ce jeudi il soleillait. Nous nous sommes retrouvées à l’issue d’une répétition de sa prochaine création, Les Barbelés, qui sera présentée en novembre au Théâtre National de la Colline à Paris avant de retrouver le Québec la saison prochaine.

Rencontre avec la fille qui n’a pas peur de grand-chose. Rencontre avec la fille qui transforme sans crier ses crachats en encriers. Rencontre avec l’autrice québécoise Annick Lefebvre. 

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Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Annick Lefebvre ?

Annick Lefebvre. Je suis une femme qui a de la misère avec le mot «femme». Pourtant, de manière générale, tout ce qui m’apparaît être une étiquette péjorative me stimule et j’aime m’en revendiquer. Par exemple, bien qu’elle soit chargée, l’étiquette de «féministe» que l’on m’appose souvent m’amuse et me plaît. Mais avec le mot «femme», je ressens un malaise que je ne m’explique pas. Même s’il est important dans mon travail de créer des personnages de femmes complexes, je les nomme toujours «la fille qui» plutôt que «la femme qui». Elles ne sont pas des fillettes ni des enfants ni des adolescentes, mais je n’arrive pas à les nommer «femmes». Je devrais peut-être me faire psychanalyser à cet effet (rire).

Je suis une femme qui n’a pas peur de grand-chose, qui aime se donner le vertige et se trouver dans des positions inconfortables. Cela influence ma façon de mener ma carrière et de me présenter au monde du théâtre.

Je suis une femme qui met tous ses œufs sentimentaux dans le panier de l’amitié. Je suis une amie fucking intense. J’ai envie de présenter des histoires dans lesquelles l’amitié a tous les pouvoirs et peut réussir à presque tout sauver. Selon moi, l’amitié –plus que l’amour– est le meilleur scellant social.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Pour devenir autrice, je ne suis pas passée par une école ou par une formation en écriture. Je me suis bâtie seule, en suivant un chemin solitaire. Ainsi, je me sens redevable auprès de toutes les personnes que j’ai pu rencontrer et qui ont nourri mon parcours. Je pourrais nommer cinquante théâtrices mais je vais choisir d’en nommer cinq.

Mon intérêt pour le théâtre vient d’abord de ses auteurs. Tout a commencé l’été de mes 15 ans lors duquel j’ai lu l’intégralité du famélique rayon théâtre de la bibliothèque de Saint-Bruno-de-Montarville. J’y ai fait une rencontre majeure avec la plume de Carole Fréchette. J’ai compris aujourd’hui, en suivant son œuvre, qu’elle écrit des personnages féminins complexes comme j’ai envie d’en voir sur nos scènes. Je suis jalouse de n’avoir pas écrit sa pièce La Peau d’Élisa, un presque-monologue d’une femme dont le corps devient politique. Parmi les œuvres récentes de Carole Fréchette, j’ai aimé voir dans Je pense à Yu une femme troublée par la lecture dans le journal d’un entrefilet évoquant une situation politique dont elle est très éloignée et qui va la mener à s’interroger sur la figure de Mao. Depuis toutes ces années, les personnages de Carole Fréchette continuent de me bouleverser par leur intériorité, par leur rapport au corps et par leur dimension politique hallucinante. Quand on parle du théâtre de Carole Fréchette, on met rarement cela en avant or c’est à travers son écriture que j’ai découvert que le privé était politique et que cela n’avait rien de quétaine.

Puis il y a eu celle qui a facilité mon entrée dans le milieu théâtral : Marcelle Dubois. Marcelle est de seulement six mois mon aînée et pourtant, devant elle, j’ai 8 ans. Devant elle, j’ai tout à apprendre. En plus d’être une femme exceptionnelle, Marcelle Dubois est une autrice qui se permet des choses que peu de gens se permettent. Elle est capable d’assumer de créer, comme dans Habiter les terres par exemple, un univers théâtral qui se joue du réalisme, qui n’a pas peur de l’onirique. Elle se permet dans une même œuvre de déployer différents moyens pour cerner ou pour exprimer un propos –propos qui, souvent, est engagé et vient poser des questions sociales. Ce que Marcelle Dubois fait dans son théâtre, elle le fait aussi et surtout et très concrètement en faveur de la communauté théâtrale, pour le monde des auteurs dramatiques. C’est ce qu’elle a fait en ayant mis sur pied le festival Jamais Lu. Elle a donné une liberté aux auteurs dramatiques. Le Jamais Lu a fait jaillir en moi des projets que je ne me serais jamais crue capable de réaliser ou que je n’aurais jamais eu l’impulsion de réaliser si cet espace de création n’avait pas été possible. Le Jamais Lu m’a donné ma première chance en programmant ma pièce Ce samedi il pleuvait alors que j’étais totalement inconnue dans le milieu théâtral. Cette lecture-là et ses effets boule-de-neige ont même concrètement mené à ma carrière d’autrice. Si le Jamais Lu n’avait pas existé, je ne crois pas que j’aurais décidé d’écrire une pièce pamphlétaire autour de la messe – ce que j’ai fait en 2012 avec La messe en 3D – ni que j’aurais co-écrit et joué avec Olivier Sylvestre en 2015 une auto-fiction sur nos origines. Le Jamais Lu m’a décomplexé à bien des niveaux et a donné à mon écriture un milliard de possibilités. À cet effet, Marcelle Dubois avec son festival et avec sa façon d’aborder l’écriture a été capitale dans ma vie.

À la création de Ce samedi il pleuvait au Théâtre Aux Écuries en 2013, le metteur en scène a engagé une actrice que je ne connaissais pas : Marie-Ève Milot. Cela s’est tellement bien passé que nous avons eu le désir de retravailler ensemble. L’opportunité de la réengager est venue rapidement, à l’occasion des Contes urbains lors desquels chaque auteur travaillait à la mise en scène de son conte urbain. Par ce projet, nous nous sommes rapprochées dans le travail. C’est ensuite devenu une évidence. Marie-Ève semble avoir instinctivement une lecture très juste de mon écriture. C’est comme si nous la comprenions ou la ressentions de la même façon. Par la suite, les projets se sont succédés et j’ai eu envie de lui donner de nouveaux défis. À chaque nouvelle collaboration, les gens me demandent si je ne crains pas d’avoir fait le tour avec Marie-Ève Milot. Non. Il est faux de croire que l’on tombe dans la facilité en travaillant toujours avec les mêmes personnes et faux d’affirmer que cela me facilite la tâche, bien au contraire. Parce que je ne veux pas lui faire jouer la même chose. Et en plus de cela, je veux lui donner des défis supplémentaires. Cela a pour conséquence de me pousser à ne pas écrire la même chose, à explorer des thématiques différentes, mais aussi, à même mon écriture, à varier les rythmes et à écrire des partitions de plus en plus complexes. Je m’amuse à être de plus en plus sadique avec elle (rire). J’écris des choses de plus en plus difficiles à prononcer, où l’on ne sait pas où reprendre son souffle, où les phrases sont de plus en plus déconstruites. Plus ma relation autrice-actrice avec Marie-Ève Milot avance au fil des projets, plus le défi est difficile à relever. Pour cette raison, je m’acharne à essayer de faire valoir ce point auprès des directeurs artistiques et auprès des personnes qui me diffusent ou m’engagent. Je suis toutefois consciente du fait qu’il ne faudrait pas systématiquement travailler avec la ou le même metteur-e en scène par exemple. Cela pourrait nous faire tomber dans une certaine facilité. Le piège serait de ne pas renouveler l’équipe qui travaille autour de nous. Pour le moment et pour encore longtemps je pense, la présence de Marie-Ève dans l’équation m’est extrêmement bénéfique. Par ailleurs, Marie-Ève Milot est bien plus qu’une comédienne. Elle est aussi autrice. Et elle est une féministe assumée, informée, qui a énormément réfléchi sur la question, dont la compagnie théâtrale défend un mandat féministe clair et dont l’œuvre se pose radicalement ces questions-là. J’ai envie de m’engager avec elle dans un chemin de pensée féministe. J’admire aussi son ouverture et son acuité lorsqu’on aborde des sujets sociaux. Parmi ses autres nombreuses qualités, Marie-Ève n’a pas un gros ego. En tant qu’actrice, elle se lance corps et âme dans tout ce qu’on lui demande d’essayer. Avec elle, j’ai l’impression de me trouver devant une personne extraordinaire. Elle est ma référence depuis le début.

Cette possibilité de dialogue intellectuel que je partage avec Marie-Ève Milot, je la partage également avec Sara Dion. Sara Dion est conseillère dramaturgique au CEAD [ndlr : Centre des Auteurs Dramatiques] mais aussi conseillère dramaturgique de production sur Les Barbelés, ma prochaine création. Je me suis beaucoup battue pour qu’elle fasse partie de l’équipe officielle de production et qu’elle participe à l’échange artistique que nous aurions autour de ce projet-là. Je ne voulais pas qu’elle m’accompagne seulement via le CEAD. L’importance du conseiller dramaturgique est d’abord arrivée du fait que je n’ai pas eu de formation théâtrale. En devenant membre du CEAD, j’avais besoin de conseils sur la mécanique de l’écriture, sur la structure d’un texte. J’avais besoin d’aller chercher certains outils auprès d’un conseiller dramaturgique. Comme avec Marie-Ève Milot, j’ai eu pour Sara Dion un coup de foudre platonique (rire). Elles font de moi une meilleure personne dans la sphère intime de nos vies et une meilleure créatrice en permettant d’avoir des échanges artistiques francs. Il est rare et précieux de trouver dans ce milieu des espaces et des personnes en qui l’on peut avoir entièrement confiance et être certain de leur franchise. Dans notre relation de conseillère dramaturgique à autrice, je partage ce pacte de confiance avec Sara Dion, de la même manière que ce pacte d’interprète à autrice existe entre Marie-Ève Milot et moi. J’ai eu envie de travailler avec Sara Dion parce qu’elle me challenge, notamment sur certains enjeux sociaux ou sur nos façons de voir le monde. J’ai 37 ans, Sara en a 30. Nous n’appartenons pas tout à fait à la même génération. Le point de vue différent qu’elle amène m’est précieux. Je saurais difficilement expliquer comment nous travaillons concrètement ensemble, d’autant plus que notre relation se réinvente à chaque nouveau projet. Pour moi, cette relation fait partie de ma façon de créer. L’écriture de mes textes s’inscrit dans leur contexte de création et je considère le fait de travailler avec telle ou telle personne comme de l’écriture. Parmi mes outils d’écriture préférés, parmi ce qui donne du galon à mon écriture, il y a donc Sara Dion.

Je me sens choyée d’appartenir à cette gang d’auteurs et d’autrices dramatiques. Je nous trouve particulièrement unis et complémentaires. La gang est le fun (rire) ! Je suis fière et touchée du succès de mes collègues. C’est trippant d’écrire à la même époque que Sarah Berthiaume, que Catherine Léger, que Fanny Britt et bon nombre d’autrices québécoises. C’est galvanisant de voir des artistes comme Rachel Graton, comme Marianne Dansereau et comme Catherine Chabot prendre les armes à leur tour. Et à travers cette foule de créatrices que j’aime et que j’admire, il y a aussi la fierté pour moi d’écrire à la même époque que Rébecca Déraspe. Tout m’intéresse dans son écriture. Mais ce qui me séduit tant et me rend si admirative, c’est que Rébecca Déraspe sait écrire tout ce que je ne sais pas écrire. Elle a un sens extraordinaire du dialogue. Elle est une fille de mécanique, de mathématique, de précision, tandis que je suis une fille de gros flots, de grandes emportées et de théâtre qui déborde de partout. Rébecca Déraspe écrit des pièces à l’humour caustique ravageur. Tout cela me challenge. Au-delà de ça, je n’évoquerais pas Rébecca Déraspe si elle avait «seulement» un talent fou. Je ne la citerais pas si elle n’était pas une humaine extraordinaire et si je ne l’admirais pas aussi pour la personne qu’elle est. Rébecca Déraspe est une autre de mes amours platoniques (rire).

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans l’écriture théâtrale ?

Les autrices prennent leur place et celle-ci est indéniable. Nous traversons actuellement une période de revendication dans laquelle nous exigeons des théâtres qu’ils tendent vers la parité. C’est bien que nous le fassions. J’ai l’impression à la fois d’être déjà fatiguée de me positionner sur cette question et en même temps d’être face à un mal nécessaire qu’il faudra soutenir dans les années à venir. Comme nos prédécesseures l’ont fait. La question n’est pas nouvelle mais elle ressurgit.

Il est plus facile selon moi d’écrire à partir de ce que l’on est et de qui l’on est. Si nous voulons que l’ensemble de la création théâtrale actuelle reflète la réalité sociale, les femmes doivent investir cette sphère de l’activité théâtrale qu’est l’écriture. Je ne pense pas qu’il y ait d’effort à fournir pour mener les femmes à l’écriture. D’un point de vue statistique, les chiffres parlent d’eux-mêmes : la parité est réelle au sein des membres du CEAD, par exemple. Le problème ne se situe pas à ce niveau-là. Là où le bât blesse, c’est sur les scènes. En raison d’une multitude de facteurs, les textes des femmes ne se rendent pas nécessairement jusqu’aux plateaux. Or l’importance des femmes est cruciale, ne serait-ce que pour créer des modèles de fiction. Je ne prétends pas que les hommes ne sont pas capables d’écrire des personnages féminins ni que les femmes ne sont pas capables d’écrire des personnages masculins. En revanche, on ajoute dans l’écriture une couche supplémentaire de compréhension lorsqu’on écrit pour le genre auquel on appartient. Voilà pourquoi les femmes doivent persister à écrire.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, au Québec » ?

Au Québec, à travail égal, le salaire n’est pas égal. Or dans une société capitaliste comme la nôtre, le combat monétaire m’apparaît fondamental. Le fait de gagner cette lutte pour l’égalité des salaires –c’est-à-dire de toucher à la fibre monétaire des gens– est ce qu’il y a de plus important aujourd’hui puisque le pouvoir, c’est l’argent.

Être une femme au Québec, en comparaison à d’autres endroits, c’est vivre dans un contexte relativement ouvert et reconnaître notre situation privilégiée. Toutefois, il ne faut pas s’asseoir sur son steak en disant que tout est beau, que tout est réglé et en niant ce qui demeure problématique. Il ne faut pas faire l’autruche. Si nous sommes lucides vis-à-vis de cela, nous serons à même de mener des combats à notre mesure et à notre échelle.

Si j’étais ministre de la culture…

Si j’étais ministre de la culture, je ferais un burn-out. Ce n’est pas une métaphore. Je ferais un burn-out sur la place publique pour témoigner d’une certaine fatigue et du sentiment permanent d’insécurité lié à l’absence d’un filet social pour les artistes. Nous nous trouvons dans le devoir qu’il ne nous arrive jamais rien (bruit de sirènes aux alentours). C’est amusant qu’une ambulance passe au moment où j’évoque un burn-out ! Peut-être ferais-je dans un deuxième temps, si mes revendications ne fonctionnent pas, une tentative de suicide. Sur la place publique. Une activiste des années 1970 sommeille en moi (rire). S’il faut poser un geste concret pour que les consciences s’éveillent, je le ferais, quitte à mettre la vie de quelqu’un en péril –à condition que l’on m’octroie une position de pouvoir et une visibilité suffisamment importantes pour qu’un tel geste soit commis. Si j’étais ministre de la culture, je me taillerais peut-être les veines à l’Assemblée nationale. Mais il faudrait tout de même qu’un discours clair précède mon suicide public. Le danger de ces gestes-là, c’est qu’ils sont souvent mal interprétés et deviennent l’objet de récupérations politiques. Ainsi, si j’étais ministre de la culture, je m’enfermerais dans un bureau afin de trouver les bons mots et d’écrire le bon manifeste qui accompagnerait un geste radical, violent et public en faveur des artistes. L’objectif serait de leur permettre d’acquérir dans un premier temps des avantages sociaux de base puis, dans un second temps, des conditions de création minimalement décentes et acceptables. Voilà ce que je ferais en tant que ministre de la culture (rire). Considérant le contexte actuel des artistes, je vais devoir travailler toute ma vie puisque je n’aurai pas accumulé d’argent. Alors si l’on me conférait un pouvoir politique, je ferais don de ma vie, je le fais déjà de toute façon !

Les Barbelés d'Annick Lefebvre m.e.s. Alexia Bürger
Du 8 novembre au 2 décembre 2017
Du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h
au Théâtre National de la Colline (Paris, 20e)
Réservation par Internet ou au 01.44.62.52.52

Annick Lefebvre
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Octobre 2017 © Mélina Kéloufi

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Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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