Libre d’être moi

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«La parole apaise la colère»

Jeunes textes en liberté est né en 2015, grâce à ses créateurs Penda Diouf et Anthony Thibault. «Il s’agit d’un festival itinérant de lectures de textes contemporains de théâtre. Nous avons deux axes : le premier axe consiste en la valorisation des auteurs de théâtre et des textes contemporains ; le second s’attaque à la question de la diversité, celle de la narration –ce qui est raconté sur les plateaux– et celle de la représentation ethnique. Notre objectif est de composer des équipes artistiques et un comité de lecture représentatifs de la société. Qu’il y ait de la diversité, des hommes, des femmes, des moins jeunes, des plus jeunes, tous types de physiques et de corps sur le plateau. Sans le dire, nous faisons des quotas (rire). Nous voulons toucher particulièrement des gens qui ne fréquentent pas les théâtres.»

Heureuse qui comme Penda Diouf a fait un beau voyage

Le 26 juin 2017, le Théâtre Antoine accueille la troisième édition des Intrépides, soirée organisée par la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques. Six autrices pour un thème : le courage. Ce soir-là, Penda Diouf présente son texte Pistes. C’est l’histoire d’une femme noire voyageant seule en Namibie.

Penda Diouf

«Parler de soi sur scène est une forme de courage, celui d’assumer qui l’on est, ses points forts comme ses faiblesses, les difficultés qu’on a pu rencontrer. S’assumer n’est pas nécessairement héroïque mais est important. Je voulais aussi briser le tabou de la dépression et des tentatives de suicide. Cela arrive à tout le monde. Il peut y avoir des trajectoires, des accidents de vie, des fragilités. Mais ce n’est pas grave, on peut s’en remettre puisqu’on peut ensuite se trouver sur une scène pour en parler. Je m’étais dit : puisque je n’en peux plus au point d’être prête à me suicider, autant réinvestir cette énergie-là dans un projet qui me fasse vraiment plaisir. La Namibie, c’était mon rêve depuis toute petite. J’y ai découvert un pays incroyable, magnifique, qui a en même temps vécu des horreurs dont personne n’a jamais parlé.»

*

Jour de fermeture, les locaux sont déserts. Les rayons solaires s’étalent sur les rayons solitaires de la médiathèque Ulysse, à Saint-Denis. C’est un lieu familier pour Penda Diouf puisqu’elle en est depuis quatre ans la directrice. Son temps non-bibliothécaire, elle le consacre à l’écriture de pièces de théâtre ainsi qu’à la co-organisation du label Jeunes textes en liberté.

Et surtout créer dans le temps
Du plaisir à être ensemble, se connaître, se rencontrer
Du plaisir à écouter les paroles d’un autre et à échanger
Du plaisir à voir le monde représenté tel qu’il est aujourd’hui, par ses histoires et les artistes sur le plateau
«La parole apaise la colère» et c’est notre devoir à nous, artistes, citoyens, spectateurs de rendre ça possible.

Rencontre avec l’autrice Penda Diouf.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Penda Diouf ?

Penda Diouf. Je suis une femme noire, j’ai 35 ans et suis de culture musulmane. J’ai fait des études de lettres modernes et un master 2 en arts du spectacle. J’aime le théâtre et le spectacle vivant. Me trouver dans une salle de spectacle est ce que j’aime le plus au monde. J’aime aussi beaucoup la lecture et les mots. J’aime qu’on me raconte des histoires et j’aime en raconter. J’ai un lien fort avec la littérature et avec l’oralité en général.

Je suis une femme engagée, voire militante. Mon combat actuel se porte particulièrement sur les questions de la diversité et de la représentation. Dans le milieu du doublage notamment, on considère que les voix des comédiens blancs sont universelles et peuvent doubler n’importe qui. Toutefois on considère que celles des comédiens noirs sont graves et ne peuvent doubler que des personnages noirs, de la même façon que les comédiens asiatiques auraient des voix supposément aiguës ne pouvant doubler que des personnages asiatiques. Même quand il n’y est pas question d’accent, les milieux du doublage et du cinéma restent très discriminants. Un-e Noir-e, un-e Arabe, un-e Asiatique peuvent pourtant interpréter n’importe quel rôle sans que cela soit justifié dramaturgiquement. C’est entre autres ce que l’on cherche à valoriser par le biais du label Jeunes textes en liberté. On demande aussi souvent aux comédiens de faire l’accent africain. Ça n’existe pas et l’Afrique n’est pas un pays. La question des rôles proposés pour les racisés m’interpelle également, souvent réduits à des fantasmes (prostituée, femme de ménage, dealer, etc.).

Je me sens également interpellée par la question de la hiérarchie que l’on retrouve entre les narrations. Lorsque j’écris, on m’attribue des fois l’appellation d’artiste «francophone». Je suis pourtant née en France, ai vécu toute ma vie en France et m’exprime en français (rire). Soit nous sommes tous francophones –Français blancs inclus– soit personne ne l’est. C’est comme si la «francophonie» était une section à part de la littérature, mineure. Cela me fait penser au cinéaste Rachid Djaïdani : son film Rengaine a été classé dans le cinéma du Maghreb alors que tout se déroule à Paris et qu’il est lui-même français (rire). Et des exemples comme ça, j’en ai à la pelle.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

En 2003-2004, j’ai vu au Tarmac les spectacles Les Souvenirs de la dame en noir et Bambi, elle est noire mais elle est belle de Maïmouna Gueye. Ce fut un choc pour moi de voir une femme noire sur un plateau, seule en scène, avec une parole aussi libre, audacieuse et impertinente. Le fait qu’elle ait écrit son propre texte, qu’elle l’ait monté et qu’elle soit sur scène pour l’interpréter a secoué beaucoup de choses en moi.

J’ai aussi été marquée par Aminata Zaaria. À travers elle et à travers son roman La Nuit est tombée sur Dakar, j’ai découvert que des femmes noires écrivaient. Lorsque j’ai fait mon mémoire de master 2 sur l’hospitalité dans les pièces de théâtre, j’ai voulu travailler sur sa pièce Consulat zénéral jouée au Théâtre de la Tempête. J’ai eu un véritable coup de cœur tant humain qu’artistique pour cette femme. Quand j’ai rencontré Aminata, elle avait 35 ans et son mari (qui était le metteur en scène) venait de décéder d’un cancer foudroyant. Nous nous sommes ensuite beaucoup fréquentées avant qu’elle disparaisse. Je ne l’ai pas revue depuis mais nous nous sommes retrouvées par mail il y a deux ou trois ans. Elle m’a envoyé le manuscrit de son nouveau roman pour que j’aille le déposer chez Grasset, ce que j’ai fait, mais elle est décédée peu de temps après, l’an dernier. Dans ce manuscrit, elle racontait la difficile histoire de ses dernières années. Dans ce manuscrit, elle parlait de sa bipolarité et de la manière dont la maladie avait été traitée ici puis au Sénégal. Dans ce manuscrit, je reconnaissais sa plume toujours incisive et sans masque.

J’ai été bouleversée par les démarches de Maïmouna Gueye et Aminata Zaaria. Elles m’ont permis d’explorer la voie de l’écriture, de l’exploration de soi, de la revendication. Elles ont ouvert des portes dans mon imaginaire et dans mes projections futures.

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans l’écriture théâtrale ?

Lors de la soirée des Intrépides a été distribuée la dernière édition de la plaquette «Où sont les femmes ?» réalisée par la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques. Il s’agit de chiffres étonnants sur la place des femmes dans le spectacle vivant. Entre 2012 et 2017, les autrices représentent seulement 21% des textes joués. Entre 2012 et 2016, les théâtres nationaux ont compté seulement 12% de femmes à leur direction et 20% pour la direction des Centres Dramatiques Nationaux et Régionaux. Je suis estomaquée. Cette place reste encore à conquérir. J’ai croisé dernièrement Aurore Evain qui réalise un travail colossal sur la réhabilitation du terme «autrice» et sur les femmes artistes de l’Ancien Régime. Ces dernières ont été mises de côté, oubliées, et Aurore Evain les sort de l’oubli. Rappeler que ces femmes ont existé, qu’elles ont écrit et qu’elles ont été délibérément oubliées est un combat passionnant et nécessaire.

Le constat est amer, certes, mais nous sommes là, bien présentes. Face à cette domination masculine et blanche, il faut se retrousser les manches. Il faut décupler son travail, son énergie, sa motivation, sa confiance en soi, pour présenter ses créations et monter des projets. Je crois profondément en la sororité, en la solidarité entre femmes et en l’idée que nous pouvons nous organiser, essayer de trouver des clés ensemble et travailler, nous aussi, sur l’empowerment.

Que signifie pour vous être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale ?

Être une femme dans la création artistique est une façon de prendre la parole, car les femmes ne l’ont pas souvent. Il n’y a qu’à regarder les plateaux lors de débats télévisés : on n’y présente que des hommes, et lorsqu’il y a des femmes on leur coupe sans cesse la parole. La création est un espace où l’on peut dire ce qui nous touche, nous heurte, nous plaît, nous bouleverse, nous fait plaisir. Je suis reconnaissante d’avoir cet espace-là car tout le monde n’y a pas nécessairement accès. La création est une façon de parler de choses qui me sont très intimes. Je ne parle bien que de ce que je connais bien et c’est pourquoi je pars d’abord de moi, de mon expérience, de mon quotidien. J’essaye ensuite de tendre vers un écho plus universel.

Depuis quelques temps, j’ai pris le parti d’écrire des pièces ne comptant que des personnages féminins noirs. Nous aussi, femmes noires, avons beaucoup à dire (sourire). Ainsi mes écrits tournent-ils souvent autour des questions de la place dans la société, du regard de l’autre sur soi, d’intersectionnalité. Comment être soi. La liberté d’être soi.

Que signifie pour vous être une femme, aujourd’hui, dans le monde ?

Étant née dans un pays occidental comme la France et bien que la situation soit loin d’être idéale, je bénéficie de privilèges que bon nombre d’autres femmes dans le monde n’a pas. Nous devons approfondir nos buts et nos combats dans un souci d’inclusion maximale, en veillant à ne pas exclure certaines femmes sous prétexte qu’elles sont croyantes ou portent le voile par exemple. Il existe en France des idées qui, sous couvert de féminisme, cachent une véritable islamophobie. La France est très en retard, voire archaïque, dans le rapport à l’autre. Habitant à Aubervilliers et travaillant à Saint-Denis, je côtoie au quotidien des femmes voilées et suis aberrée par les discriminations à leur égard. Elles ne peuvent pas accompagner leurs enfants lors des sorties scolaires, par exemple. Il y a eu dernièrement un projet de loi anti-voile visant à imposer le principe de laïcité dans le foyer des nounous, elle n’a pas été votée. Mais où vit-on ! Cela me heurte. Nous devons travailler sur ces questions-là en France.

Nous devons garder en mémoire que les combats que nous menons ou ont été menés par nos aïeules s’inscrivent sur du long terme. Nous devons avancer, bien sûr, mais ne pas oublier que certaines choses prennent du temps. Certaines choses doivent se faire aujourd’hui pour que puissent en jouir les futures générations. Par ailleurs, nous devons nous remettre en cause et remettre en cause nos privilèges. Nous ne savons pas tout, nous ne savons pas tout mieux que tout le monde. Il ne faut pas chercher à essayer de sauver la pauvre petite malienne d’on-ne-sait-où et de l’aider avec notre science (rire). Non. Simplement accepter les autres femmes telles qu’elles sont et essayer de faire un bout de chemin ensemble. Sans jugement. Nous recevons déjà suffisamment de jugement de la part des hommes et de la société en général (rire) ! Si l’on se met à se juger entre nous, on ne s’en sort plus.

Être femme aujourd’hui dans le monde, c’est avoir de nombreux défis à relever. Je crois profondément aux initiatives individuelles. Il existe partout autour de la planète des femmes qui agissent, qui créent. En cela, les réseaux sociaux sont de formidables outils car ils permettent de donner de la visibilité à nos actions. Bien plus qu’avant, les choses sont dites. Cela me fait plaisir de voir des femmes prendre leur destin en main et l’exprimer. Je me sens alors plus forte car je me dis que je ne suis pas seule. Il y a des possibilités communes d’échanger, de travailler, d’apprendre les unes des autres.

Nous avons une conscience éveillée de qui nous sommes et des oppressions que peuvent subir les femmes. Les défis à relever sont encore nombreux mais puissante demeure l’envie de dire les choses et d’agir ensemble.

Si j’étais ministre de la culture…

Si j’étais ministre de la culture, j’instaurerais une politique de quotas. Les institutions commencent à s’interroger sur la parité mais c’est insuffisant. Cela permet certes de constater, de comptabiliser, de mettre en lumière les discriminations sexistes, mais cela ne mène à rien sans une politique volontariste forte. Rien ne bougera si l’on se contente chaque année du même constat. C’est pourquoi je prône une politique de quotas. Je l’élargirais d’ailleurs à d’autres champs. En effet, ce qui s’applique à la question du féminisme s’applique de la même façon aux questions du handicap ou de l’ethnicité. Il faut engager une politique volontariste forte en imposant des quotas plus représentatifs de la société d’aujourd’hui. Il ne faut pas oublier que les théâtres, et les structures culturelles de manière générale, bénéficient des fonds publics et sont financés par les impôts de tous. Quand je retrouve continuellement sur scène les mêmes comédiens, blancs, de moins de 40 ans, je me demande où va notre argent. Le fait de ne pas se retrouver en miroir dans la littérature, dans les écrans de télévision, au cinéma et au théâtre empêche le développement d’une bonne estime et d’une bonne constitution de soi. C’est comme si l’on était nié, comme si l’on n’existait pas. Cela me fait penser aux quotas de 20% de HLM imposés aux municipalités : certaines villes préfèrent payer une amende plutôt que d’en construire. Il faudrait que l’amende soit si élevée qu’elle en devienne complètement dissuasive, que les gens se sentent obligés. J’ose espérer qu’à force les choses bougeront de fait, que l’on ne se posera même plus la question tant ce sera devenu une évidence. Et j’ose espérer que l’on ira jusqu’à se passer de quotas car tout sera «rééquilibré».

Si j’étais ministre de la culture, je collaborerais avec les musées pour que soit symboliquement effectué un travail autour des œuvres, notamment celles qui ont été pillées. Les musées français en regorgent. Le Bénin a porté plainte contre l’État français pour récupérer les œuvres qui ont été volées et qui devraient se trouver au Bénin plutôt qu’en France. Les biens mal-acquis. Pour résoudre cette question, ne pourrait-on pas établir un système de prêts ? Puisqu’elles appartiennent au patrimoine mondial, pourquoi les œuvres ne pourraient-elles pas circuler partout dans le monde ? Ce serait plus égalitaire. Ou alors on pourrait régler la question en effectuant une restitution pure et simple de ces œuvres –ce qui exigerait probablement un travail colossal mais pourquoi pas ? Ou alors il faudrait verser des compensations financières. (Temps) Ces questions me travaillent un peu en ce moment. Je ne vais plus au Quai Branly par exemple, cela m’énerve trop (rire).

Si j’étais ministre de la culture, je tâcherais d’organiser autrement les politiques de visas. Je pense à tous ces artistes qui ne peuvent pas venir en France pour y honorer des spectacles, des concerts, des rendez-vous. Lors de la Black Fashion Week, des créateurs n’avait pas pu s’y rendre pour de bêtes questions de visa. Je serais largement plus ouverte (rire). Même si les visas ne sont pas gérés par le ministère de la culture, je tenterais du moins d’y exercer une influence.

Si j’étais ministre de la culture, je veillerais à ce que les autrices soient davantage étudiées dans les programmes scolaires. J’accentuerais également les passerelles entre l’école et les lieux culturels. Puis je doterais d’un budget plus élevé les bibliothèques (rire). Si j’étais ministre de la culture, je me questionnerais sur la réappropriation culturelle (musique, vêtements, mode, etc.). Les gens ont tendance à aimer les productions sans vouloir voir les créateurs qui en sont à l’origine. Cela m’interroge. Enfin, si j’étais ministre de la culture, on me verrait souvent sur le terrain. Je ne resterais pas enfermée dans un ministère à prendre des décisions. Je discuterais avec les acteurs du milieu culturel pour leur demander quelles sont leurs volontés et leurs attentes. J’essaierais de construire des projets avec eux.

Penda Diouf
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Juillet 2017 © Mélina Kéloufi

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Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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