Assoiffées

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Les Fées ont soif

Sophie Clément, Louisette Dussault et Michèle Magny lors de la création de la pièce Les Fées ont soif au TNM (Montréal) en novembre 1978. © La Presse

«Certains jours, pendant cinq minutes, nous avons confiance en nous. Des événements précieux et capiteux nous dégagent du quant-à-soi. C’est ce qui est arrivé un après-midi d’automne, sur la rue Saint-Denis, où je croisai l’actrice Michèle Magny qui a eu l’idée d’un projet : « Avec Sophie Clément, après avoir lu Retailles, nous nous sommes dit que ta poésie irait bien au théâtre. Nous aimerions faire un projet avec toi si tu voulais. Jean-Luc Bastien, le metteur en scène, serait avec nous. Nous pouvons organiser une rencontre. » J’ai répondu oui tout de suite.» Ainsi naît en 1978 la pièce Les Fées ont soif de Denise Boucher que Jean-Louis Roux, alors directeur du Théâtre du Nouveau Monde (Montréal, Québec), accepte de présenter sur les planches de son institution.

«Tout semblait aller pour le mieux. Mais quand toute la neige eut fondu, il y eut débâcle sur notre rivière. Le Conseil des arts de la région métropolitaine, par la voix de son président, le juge Vadeboncoeur, refusait de subventionner le TNM pour la production de cette pièce en l’accusant de ne pas être du théâtre et d’y abuser d’un langage impropre, vulgaire, obscène, ordurier, sacrilège et blasphématoire. Ce qui provoqua une série d’articles orduriers dans les journaux. Avec l’équipe, nous avons commandé une conférence de presse pour cibler la censure, la dénoncer. Nous refusions d’en être les victimes […]. Tout le printemps et tout l’été, le sujet de la pièce qui n’avait pas encore été produite suscitait des débats dans les pages des journaux et sur les ondes. Pendant ce temps, nous devions nous protéger pour continuer de peaufiner le texte et le répéter, parce que, malgré la subvention refusée, Jean-Louis Roux et le TNM maintenaient leur décision de faire jouer Les Fées programmées pour novembre.»

Denise Boucher © Olivier Lalonde

L’équipe du TNM et des Fées ont soif font corps face à la tentative de censure. La pièce est présentée à partir du 10 novembre 1978 et reçoit du public un accueil triomphal. «Quand une formation portant le nom de Jeunes Canadiens pour une civilisation chrétienne entreprit de faire circuler une pétition contre nous à travers le Québec en ramassant deux cent mille signatures, nous avons été sonnés.» Cette formation, financée par des propriétaires terriens du Brésil, obtient alors auprès de la Justice une série d’injonctions contre le texte de la pièce. Denise Boucher apprend que l’affaire coûte au TNM plusieurs dizaines de milliers de dollars en avocats.

Au même moment, le recteur de l’Université d’Ottawa demande à la rencontrer. Cet homme lui apprend que les Jeunes Canadiens pour une civilisation chrétienne sont les tenants de l’idéologie fasciste d’un philosophe brésilien, Correira. Il lui apprend également que ces propriétaires terriens ont retenu Mgr Camara prisonnier dans son propre palais cardinalice à cause de son soutien au mouvement pour la libération qui combat les tyrans fascistes des pays d’Amérique du Sud. Or Mgr Camara est un ami de l’archevêque de Montréal. Denise Boucher contacte alors l’archevêque de Montréal et obtient d’être reçue dans ses bureaux en mission diplomatique. «Ma plaidoirie allait dans le sens suivant : « Vous et moi, nous avons un adversaire commun, les Jeunes Canadiens, qui, avec le concours des propriétaires terriens du Brésil et son gouvernement, maintiennent en réclusion Mgr Camara. Chaque fois que vous organisez une assemblée de Mouvement et Paix dans vos églises, ils viennent y semer le trouble en manifestant contre vous. Devant cet adversaire commun, je voudrais que nous devenions alliés. Sinon, je vous tiendrai responsable de la faillite financière du TNM à qui ils font dépenser des sommes énormes pour nous défendre contre eux. » L’argument était bon. L’intérêt de l’Église n’était pas de ruiner un théâtre aussi important. Je lui dis qu’au moins deux mille intellectuels et artistes étaient prêts à signer un document où ils se débaptiseraient et le publieraient. Il ne voulait pas d’un pareil événement.» Grâce à son influence dans la communauté religieuse, l’archevêque de Montréal réussit –en secret– à obtenir des associations chrétiennes s’étant ralliées à la cause des militants fascistes des Jeunes Canadiens, de se désolidariser.

«Le 25 janvier 1979, la juge Gabrielle Côté, après quatre injonctions, leva l’interdit de vente du livre et refusa aux Jeunes Canadiens de les entendre en procès. Pour quel motif ? Elle avait demandé à l’avocat des requérants qui il représentait. Il répondit : « Jésus et la Sainte Vierge. » Avait-il un mandat signé par eux ? La réponse était si évidente qu’ils furent déboutés. Ils présentèrent leur requête en Cour suprême. Les juges mirent fin à leur harcèlement en la déclarant irrecevable.»

Ce récit raconté par l’autrice et poétesse québécoise Denise Boucher elle-même dans Une voyelle, c’est le récit de l’aventure parcourue par sa pièce Les Fées ont soif qui met en scène trois archétypes –la Mère, la Sainte-Vierge et la Putain– décidant de quitter leur carcan et de devenir libres.

Sophie Clément © Michael Slobodian

Notre entrevue a lieu en février chez Denise Boucher, entre ses propres murs sur lesquels ne sont accrochées que des œuvres de femmes peintres. Sa grande amie Sophie Clément, qui a incarné la prostituée Madeleine à la création des Fées ont soif en 1978, est aussi présente. Se retrouver à la même table que ces deux femmes, c’est se retrouver au cœur d’une fosse aux lionnes. Mais ces lionnes-ci sont indomptables. De même que les fées en Bretagne ont refusé d’arrêter de chanter à l’arrivée du Christ et de ses apôtres, Denise Boucher et Sophie Clément refusent d’arrêter de rugir face aux apôtres de ce monde.

Rencontre avec deux désobéissantes, rebelles et libres assoif-fées.

Théâtrices. Quelles femmes êtes-vous ?

Sophie Clément. Je suis une actrice mais je suis aussi plus que cela. Je suis une mère, une grand-mère.

Denise Boucher. Tu es une femme de famille.

Sophie. Je suis une ex (rire), une amie pour quelques personnes importantes. Je suis une metteure en scène, une professeure, une auteure de théâtre et de télévision. Je suis multiple.

Denise. Je suis une femme de 81 ans.

Sophie. Qu’est-ce qu’une femme de 81 ans ?

Denise. Cette réponse viendra à travers celles qui suivront. C’est une mise en place (rire).

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Denise. Petite et adolescente, je jouais avec mes sœurs, nous montions des pièces. La formation que nous avons eue est intéressante. Nous, les femmes, avons reçu notre éducation chez les religieuses. Celles-ci voulaient absolument que nous devenions des femmes formidables, elles étaient ambitieuses pour nous. J’ai eu deux professeures de théâtre, des sœurs franco-américaines qui étaient aussi poètes et compositrices de musique. Elles montaient ce que l’on appelait des «pageants». Le pageant est ce qui a précédé la comédie musicale aux États-Unis (c’est de ce style dont Bertolt Brecht s’est inspiré pour créer son théâtre). Avec les religieuses, nous explorions différentes cultures car nous jouions aussi bien des pageants que du Racine.

Sophie. Aucune femme ne m’a vraiment influencée sinon ma mère. Elle était très drôle, un vrai clown. Elle a eu une jeunesse invraisemblable : orpheline de mère, elle a fui la maison de son père à pieds avec ses frères. Elle a traversé tant d’épreuves difficiles dès l’enfance qu’elle a décidé de choisir le bonheur et la bonne humeur. Elle m’a amenée vers le théâtre. Alors que j’avais environ 14 ans, nous avons déménagé et j’étais déprimée car il avait fallu s’éloigner de toutes les personnes que j’aimais. Ma mère a alors fait la connaissance de Réjane Nantel, une femme qui dirigeait une troupe de théâtre amateur à Montréal-Nord. Ma mère l’a convaincue de me faire jouer dans sa troupe et c’est ainsi que j’ai commencé le théâtre. C’est également ainsi que j’ai rencontré Denis André, étudiant à l’École Nationale de Théâtre que Réjane Nantel avait engagé pour la mise en scène, qui m’a incité à intégrer l’ENT. C’est donc par ma mère que tout a commencé. Par la suite, elle l’a regretté infiniment.

Denise. Oui, parce que ça a marché (rire) ! Quelle belle histoire. J’ai toujours voulu que tu écrives ta mère.

Sophie. Je le voudrais bien mais je trouve cela difficile, l’écriture.

Selon vous, la pièce Les Fées ont soif trouve-t-elle encore une résonance aujourd’hui ?

Sophie. Il y a trois ans, j’ai dirigé une lecture des Fées ont soif à la Grande Bibliothèque à Montréal. Les spectateurs et spectatrices répondaient exactement comme en 1978, réagissaient aux mêmes endroits. Cela signifie que le propos est encore percutant aujourd’hui. Avec tout ce qu’il se passe en ce moment –la remise en question du droit à l’avortement, le discours de Donald Trump et de toute sa bande de trous d’cul de Républicains sur les femmes, la prière du «Notre Père» de Melania Trump avant l’intervention de son mari, etc.– je considère qu’il est urgent de remonter Les Fées ont soif voire même d’y ajouter une postface.

Denise. Voici ce que l’on trouve dans les pages des tendances mode de la revue Le Point datée du 16 février 2017 : Dolce & Gabbana propose des vestons masculins décorés de la Sainte-Vierge. Les mâles ont besoin de vierges.

Sophie. C’est incroyable, c’est un sketch ! Voilà pourquoi Les Fées ont soif est un must. La pièce dit : imagine si on était égaux.

Denise. Imagine comme on va avoir du plaisir.

Sophie. Et quarante ans plus tard, on régresse. J’ai vu circuler dernièrement sur Facebook la photo d’une femme, certainement octogénaire, portant une pancarte sur laquelle était inscrit : «I can’t believe I still have to protest this fucking shit» (rire). En prenant la parole en tant que femme, on ne peut plus se permettre de dire n’importe quoi. On ne peut plus faire un spectacle cute, un spectacle sympathique. Il faut recommencer à être enragées.

Denise. Mai 2017 sera un mois dans la rue. Aux États-Unis, le peuple est tout le temps dans la rue. Les médias n’en parlent pas toujours car Trump dévore l’espace des nouvelles. Que l’on soit pour ou contre lui, il est entré dans la tête de tous.

Sophie. Oui, c’est obsédant. Alors selon toi, est-ce que Les Fées ont soif a encore une résonance aujourd’hui ?

Denise. Je déteste cette question que tout le monde pose et qui voudrait que les œuvres des femmes n’aient plus le droit d’existence. C’est une fixation antiféministe. Non seulement rien n’a changé mais en plus, depuis les Trente Glorieuses, on n’a jamais vécu pareilles atteintes qu’aujourd’hui.

Sophie. C’est vrai. Les femmes sont attaquées. Il faut absolument qu’elles reprennent la parole. Tu as raison, Denise. On ne devrait pas poser cette question de la pertinence.

Que signifie pour vous «être une femme, aujourd’hui, au Québec» ?

Denise. Je suis d’un tempérament très optimiste. Je pense toujours que le meilleur va m’arriver alors je ne suis jamais prête au pire (rire). Je suis assez surprise quand le pire arrive or là je sens que nous sommes dans le pire. Nous traversons l’un de ces moments dans l’Histoire où nous vivons entre deux mondes. Notre esprit est suspendu au-dessus d’un vide.

Ma jeunesse a eu lieu pendant les Trente Glorieuses. C’était une époque où tout était possible, où rien ne nous enfermait, où nous avions les moyens de penser autre chose que la soumission. Nous étions une génération privilégiée. Les Trente Glorieuses correspondent à la période de l’après-guerre jusqu’à l’année 1982, année lors de laquelle les banques ont pris le pouvoir. Avant 1982, si l’on mettait 100$ à la banque, ils nous rapportaient 10%, les banques nous payaient pour qu’on y place notre argent ; à partir de 1982, il fallait payer pour mettre son argent à la banque. Ce fut la grande bascule. Ce fut le début du néo-libéralisme, ferment de la droite et de ce que nous vivons actuellement. Partout où il y a des sous, il y a des requins qui passent pour les ramasser. Lorsque Jean Chrétien s’est servi de l’argent de la Caisse d’assurance chômage pour essuyer toutes les dettes du Canada, le monde entier l’a admiré. Pourtant il a volé l’argent que nous avions payé nous-mêmes. Lorsque Québec a annoncé récemment sa décision de retirer aux personnes de 65 ans et plus leur crédit d’impôts de 500$, il y a eu des protestations. Le gouvernement a fini par céder à moins d’une semaine de la mise en place de ce projet. Les choses passent vite (temps). Et c’est là que je suis une femme de 81 ans. Comme j’ai 81 ans, je sais toutes ces choses.

Sophie. Quand je pense à la situation des femmes dans le monde, je deviens enragée. Pourquoi n’est-on pas dehors ? Moi je suis allée dehors, ce n’est plus mon tour ! On a marché dans les rues, on a gueulé, on l’a fait ! Comment se fait-il que personne ne soit dehors aujourd’hui ? Quand les Islandais ont appris que leur Premier ministre faisait de l’évasion fiscale, ils sont tous sortis dans la rue ; il a démissionné deux jours plus tard. Comment se fait-il que nous, nous ne le fassions pas ? Allons marcher ! Allons marcher pour arrêter de voir nos droits acquis remis en question ! Moi, je l’ai fait alors allez-y à votre tour ! Cela me choque. Voilà comment je me sens de nos jours. Tout le monde cherche à être poli, à être gentil, comme si la rébellion était du passé. Rebellons-nous ! (Temps) Quand j’avais 20 ans, on me considérait toujours comme une hystérique car je parlais fort, je disais ce que j’avais sur le cœur.

Denise.  L’impulsion de vie, c’était ça !

Sophie. Exactement. Je passais pour le diable. Eh bien je trouve qu’en ce moment, ça manque de diables. Ça manque de rebelles, de personnes prêtes à marcher devant et à dire «réveillons-nous» !

Que signifie pour vous «être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale» ?

Sophie. Je considère qu’en création, il faut avoir quelque chose de vraiment important et clair à exprimer sinon ce n’est pas la peine. Il faut s’investir profondément. Il n’est pas question de s’investir uniquement de la fesse gauche, il faut avoir le cul dedans au complet. Si c’est pour être banal, cela n’a aucun intérêt.

Denise. L’urgence et la nécessité produisent les meilleures œuvres et les plus importantes.

Sophie. Absolument. En cela, la pièce Pourquoi tu pleures… ? de Christian Bégin dans laquelle j’ai joué dernièrement est une bonne pièce parce qu’elle met le doigt sur quelque chose. Le message est très clair, il dit : on sait tout ce qu’il se passe dans le monde et on ne fait rien, mais on grappille les sous. En même temps, le texte parle à tout le monde. Il faut que ce soit à la fois pointu et compréhensible de tous.

Denise. Dans ma vie, j’ai écrit trois pièces de théâtre : Les Fées ont soif, Les divines et Jézabel. Je ne me suis attaquée qu’à un sujet : Dieu. L’idée de Dieu a toujours été mon moteur. Dieu est mon adversaire principal. Quand je vois par exemple comment les musulmans sont menés par Dieu…

Sophie. Pas seulement les musulmans ! Les Irlandais ont toujours eu des guerres de religions par exemple. Ce que fait la religion catholique aux femmes est tout aussi terrible. C’est religieux partout dans le monde. C’est effrayant.

Denise. Dans Les divines, je m’étais attaquée au bouddhisme. J’ai beaucoup d’amis qui s’y sont convertis et qui me disent que ça n’est pas une religion. Or l’histoire de Bouddha est exactement semblable à toutes les histoires de dieux dans le monde : la mère de Bouddha, comme la mère de tous les dieux, est vierge. Un jour qu’elle se promène dans un jardin rempli de fleurs, de plantes et de parfums, elle ferme les yeux, s’endort et rêve qu’elle est traversée par six défenses d’éléphants. Lorsqu’elle se réveille, elle est enceinte. Neuf mois plus tard, alors qu’elle est assise dans un jardin merveilleux plein de papillons et d’oiseaux, Bouddha vient au monde. Il naît âgé de 4 ans et sait déjà parler. Il dit à sa mère : «Regarde ce monde, nous allons le changer et le rendre meilleur». Il dit cela alors qu’ils se trouvent tous deux dans un endroit bucolique et charmant (rires) ! Voilà l’histoire de Bouddha.

Je suis une spécialiste des religions. J’ai été si obsédée et si écœurée par les religions que j’ai cherché à savoir pourquoi. Pourquoi on nous étouffait. Ces histoires sont l’Histoire mais elles appartiennent aux hommes.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une jeune fille ou jeune femme qui veut être comédienne ?

Sophie. Les jeunes comédiennes qui travaillent beaucoup sont déjà des stars dans les écoles : les professeurs les trouvent formidables et leur font une publicité d’enfer dans le milieu. Celles-là réussissent à travailler entre une à dix années après leur sortie de l’école. D’autres arrivent ensuite et poussent celles qui étaient déjà là. Il faut donc avoir une détermination absolument faramineuse car le métier est devenu extrêmement difficile. Les autres jeunes comédiennes et comédiens n’ayant pas eu la faveur «populaire» de leurs enseignants, n’ayant pas eu droit à de la publicité gratuite, forment des petites compagnies. Ceux-là travaillent tout le temps. Ils ne vivent pas richement, certes, mais ils sont déterminés et ont une véritable vocation. Ils ne gagnent pas beaucoup d’argent mais sont heureux car ils vivent en faisant ce qu’ils aiment.

Chaque année, il sort environ soixante-dix étudiants des écoles (du Conservatoire de Québec, du Conservatoire de Montréal, du Cégep Lionel-Groulx, du Cégep Saint-Hyacinthe, de l’École Nationale de Théâtre). Soixante-dix, cela fait une pléthore d’acteurs pour un endroit comme le Québec.

Denise. Le Cégep de Saint-Hyacinthe est-il une bonne école ?

Sophie. Toutes les écoles sont bonnes. Tout le monde pense que l’école fait l’acteur or c’est l’acteur qui fait l’école. En fait ce qui fait l’acteur, c’est lui-même. L’école, c’est comme un supermarché : tu prends ce dont tu as besoin sur les étagères. Il m’est arrivé par exemple de rater régulièrement les cours de diction et de voix car j’avais une diction parfaite et une voix de stentor. Il n’est pas difficile d’enseigner aux étudiants talentueux. À ceux qui ne sont pas très bons, en revanche, il est difficile de leur apprendre quelque chose, de leur faire comprendre le paradoxe de l’acteur, de leur faire comprendre que l’on ne se met pas dans la peau du personnage –le personnage n’a pas de peau !– mais plutôt que l’on met le personnage dans sa propre peau.

Outre le talent et la détermination, il faut aussi prendre en compte le facteur chance. J’ai enseigné à une étudiante qui était formidable, une vraie beauté, très douée, d’une générosité extraordinaire et qui n’a jamais travaillé dans le théâtre institutionnel. Je ne comprends pas pourquoi personne ne l’a encore jamais «découverte». C’est mystérieux. Parfois il s’agit tout bonnement de se trouver au bon endroit au bon moment.

Denise. En littérature, toute l’économie de l’écriture est dominée par les professeurs. Les écrivains au Québec sont aussi, pour une grande majorité, des enseignants. Ils sont tous publiés et contrôlent l’économie des bourses.

Sophie. Dans le milieu théâtral, tous les professeurs ne sont pas nécessairement des praticiens. Les professeurs qui jouent un rôle sur l’évolution d’un jeune acteur ou d’un autre sont les artistes ayant aussi un pied dans le métier, le pratiquant.

Quel lien faites-vous entre l’âge et l’image ?

Denise. C’est une question pertinente dans le sens où l’on ne trouve plus beaucoup d’actrices pour jouer les vieilles.

Sophie. Parce qu’elles se font lifter (rire). Sauf les Anglaises.

Denise. En effet, les Anglaises, elles s’assument.

Un jour, j’ai participé à l’émission Le Cercle de minuit animée par Michel Field. Catherine Deneuve faisait partie des invités et tout le monde semblait particulièrement excité à l’idée de la recevoir. Ce jour-là, je voulais réciter un poème. Je demandai au caméraman en chef : «À qui dois-je dire ce poème ?» Il me répondit : «Récitez-le à Catherine Deneuve, il y aura une caméra derrière elle.» Le moment venu, je plongeai mes yeux dans les siens et dis mon poème. Arriva ensuite le moment où Michel Field entama son interview de Catherine Deneuve. Le corps de l’actrice était droit, en contrôle ; seules ses jambes étaient tremblantes de trac. Mon regard continuait d’être planté dans le sien et inversement. Là, Michel Field lui demanda : «Qu’est-ce que ça fait de vieillir quand on est si belle comme vous ? Comment envisagez-vous la vieillesse ? Est-ce que la vieillesse vous fait peur ? Pensez-vous que vous allez tolérer vieillir ?» Catherine Deneuve lui répondit : «Monsieur, je suis une actrice, je peux jouer les jeunes, je peux jouer les vieilles. Je voudrais que vous vous souveniez que je suis une actrice.» Après qu’elle dit cela, ses jambes cessèrent de trembler.

Sophie. Quand on voit un homme vieux, on parle d’un «beau vieux». Quand on voit une femme vieille, on parle rarement d’une «belle vieille». Parfois on dit qu’elle vieillit bien, parfois on dit qu’elle est liftée. Dans ce visage qui est le mien aujourd’hui, il y a ce que j’ai vécu, mes éclats de rire, mes peines. Cela vaut-il vraiment la peine de tout effacer pour ne garder que l’image ? Je n’en suis pas certaine. Je vois ces femmes de mon âge qui, retouchées, ont certes l’air d’avoir dix ans de moins que moi mais ont tout de même un côté «poupée en caoutchouc».

Denise. Et de grandes, grandes bouches.

Sophie. Et la racine de leurs cheveux qui commence trop loin derrière l’oreille ou leur nez droit devenu retroussé à force d’avoir été trop tirée (rire).

Denise. Moi, l’âge, je fais avec.

Sophie. Bien sûr, on fait avec.

Denise. On n’y pense pas tout le temps.

Sophie. Vanessa Redgrave a l’âge qu’elle a et elle demeure pourtant toujours aussi belle et aussi extraordinaire. Pourquoi pas nous ?

Denise. Les Anglaises sont un beau modèle, n’est-ce pas ? Helen Mirren, par exemple.

Sophie. Oui. Judi Dench, Maggie Smith… Elles sont merveilleuses.

Denise. Cela permet de très beaux personnages.

Sophie. Au Québec, les auteurs ont tendance à écrire pour les très jeunes actrices. Ils oublient que les personnes qui regardent la télévision sont bien plus âgées. Je préfère écouter la télévision anglaise parce qu’on y trouve du «vrai monde».

Lors d’une interview, Nanette Workman –une femme splendide ayant gardé son visage d’il y a vingt ans– a dit : «Vous voyez bien que ce n’est pas naturel. Tout est réparé.» Elle l’affirme, elle l’assume. Comme Cher, par exemple. Je trouve cela extraordinaire. En revanche les femmes qui feignent de n’avoir rien fait refaire, celles-là sont un peu «toutounes». Et puis les hommes aussi le font ! Finalement, la question du lien entre l’âge et l’image n’est pas si intéressante.

Denise. Il est quand même intéressant de raconter comment, dans les yeux des hommes, Catherine Deneuve représentait une image qu’ils allaient perdre. C’étaient les hommes qui craignaient la perte d’une belle image, pas elle.

Sophie. Le fait de vieillir a donné à Catherine Deneuve une liberté extraordinaire. Elle joue des rôles qu’elle n’aurait jamais joués jeune, elle accepte le ridicule. Dans le film Le Tout Nouveau Testament dans lequel elle joue une femme amoureuse d’un gorille, elle est fantastique et drôle à mourir. On sent que Catherine Deneuve s’amuse. Elle s’est libérée du souci plastique. Cesser de penser à soi comme un être parfait, c’est libérateur.

Si j’étais ministre de la culture…

Denise. Comme l’a dit une ministre française de la culture : «Allez au théâtre, allez-y tous les soirs et dites toujours que c’est beau.» Si j’étais ministre de la culture, je n’irais pas voir exclusivement le théâtre officiel que je finance, j’irais voir l’autre théâtre. Je me rajeunirais à chaque fois.

Sophie. Si j’étais ministre de la culture, j’encouragerais les artistes qui réalisent des graffitis. Les graffitis ne détruisent pas la ville, au contraire, ils l’enrichissent.

Denise. À l’époque des premiers tags à Paris dans les années 1990, il y avait une escouade pour surveiller les œuvres des graphistes sur les murs car la nuit, les banquiers venaient découper les pans de murs. Si j’étais ministre de la culture, j’irais voir ce que les banquiers vont voir.

Sophie. Ah ? Moi non. Si j’étais ministre de la culture, j’encouragerais aussi les générations montantes dans tous les domaines artistiques.

Denise. Une partie du budget est toujours consacrée à la relève.

Sophie. Oui mais c’est une part minuscule, des peanuts ! Je ferais cela avec un budget raisonnable, plus gros que le budget actuel. De plus, je ferais en sorte que les juges choisissant les projets de bourses ne soient pas des intellectuels ou des frustrés. Je ne nommerais ni des personnes attirées par la paye ni des pisse-vinaigres. Je nommerais des artistes en plein épanouissement, des artistes qui pratiquent leur métier et ont du succès.

Denise Boucher / Sophie Clément
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Juin 2017 © Mélina Kéloufi

 

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