Forces souterraines

Marie-Thérèse Fortin © Julie Perreault

Marie-Thérèse Fortin © Julie Perreault

Notre entrevue prend place dans la salle de réunion d’un théâtre montréalais. Rapidement chassées de la pièce par une réunion imprévue, nous déménageons dans la salle de répétition pour y poursuivre l’échange. Après quelques minutes, un machiniste nous informe qu’il a besoin d’y faire des installations. Nous décidons d’aller nous réfugier dans une loge, certaines de n’y déranger personne et d’y trouver la tranquillité. Mais à nouveau, nous sommes interrompues par des techniciens venus y récupérer du matériel. Plutôt qu’irritée ou impatiente, elle se montre amusée et compréhensive. Ayant dirigé pendant plusieurs années le Théâtre du Trident à Québec et le Théâtre d’Aujourd’hui à Montréal, elle sait ce que c’est. Elle est ainsi, dans l’accueil des événements et des êtres. Rencontre avec la comédienne et metteuse en scène québécoise Marie-Thérèse Fortin.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Marie-Thérèse Fortin ?

Marie-Thérèse Fortin. Fondamentalement, je suis avant tout une comédienne. Je suis arrivée dans ce métier avec le désir de jouer plus que de mettre en scène ou diriger des lieux. J’aime me mesurer à des textes, porter une parole, me retrouver en salle de répétition avec d’autres artistes et mêler ma vision à la leur, me faire déranger, me faire détourner de mes propres convictions, remettre perpétuellement en question les choses que l’on considère acquises et les notions sur lesquelles j’ai été formée à l’école. Le jeu des acteurs m’intéresse plus que tout, en dépit de la forme proposée. Ultimement, ce sont toujours la présence et le travail de l’acteur qui viennent me happer et qui retiennent mon attention tout le long d’un spectacle.

Il est difficile de parler de soi. On est souvent aveugle à soi-même. Je pratique ce métier depuis près de 35 années et me rends compte en vieillissant que ce n’est pas moi qui apporte au théâtre mais au contraire le théâtre qui m’apporte, qui me façonne. Mon regard sur le monde s’est forgé grâce à l’accumulation de sensibilités, d’ouvertures et de questions traversées par mes rôles. J’ai aussi appris en fréquentant des œuvres et en regardant travailler des artistes que je conviais dans une saison lorsque je dirigeais des théâtres. Je ne mesure pas l’empreinte que j’ai pu laisser sur mon parcours de théâtre. En revanche je mesure celle que mon parcours de théâtre a pu laisser sur moi.

Je pratique ce métier parce que j’aime notamment la collégialité, me frotter à ce que les autres choisissent de mettre en branle à travers leur démarche artistique. Je suis curieuse de ce qui les anime dans leur quête de sens, curieuse de ce qui provoque leur créativité. Je suis ouverte à toutes sortes d’approches et d’esthétiques si la question au centre d’un projet est une vraie question. J’aime le croisement de différentes trajectoires, de différentes générations, de différentes sensibilités, lorsque celles-ci s’additionnent pour converger vers un même objet, vers cette chose qui finit par appartenir à tout le monde. Cela me fascine toujours autant. Je crois beaucoup à ces petits miracles qui sont le fruit d’une rencontre. Pour construire un résultat, il est important d’avoir une disposition d’esprit, une générosité, une ouverture, une transparence dans le travail qu’on fait car on est au service d’un projet commun. C’est aussi pour cela que j’ai dirigé des lieux. Pour l’expérience de pouvoir réunir des gens, choisir un projet et des équipes, les accompagner du mieux possible, leur donner les moyens de réaliser ce qu’ils portaient en eux.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

J’ai eu la comédienne Denise Gagnon comme professeure de diction au Conservatoire de Québec où j’ai été formée. Je souhaitais toujours la rendre fière de ce qu’elle arrivait à faire avec moi (rire). Je me trouvais dans ce désir de la satisfaire parce qu’elle m’impressionnait. Je la trouvais si investie, toujours en questionnement, toujours dans le doute, grande lectrice, cultivée, très soignée dans son travail, très sensible, jamais lasse de nous écouter ânonner nos premiers textes. J’aimais sa façon de nous regarder quand on travaillait. Il y avait un tel feu en elle, une telle volonté de nous faire grandir que cela m’est resté et m’a beaucoup aidé par la suite. J’ai essayé de reproduire cela quand j’ai enseigné à des étudiants.

Il n’y avait pas de théâtre là où j’ai passé mon enfance. J’y avais seulement accès par la télévision qui diffusait des pièces de théâtre (ce qu’on appelait les télé-théâtres). J’y ai vu Janine Sutto, Monique Miller, Andrée Lachapelle, Denise Filiatrault, Hélène Loiselle, Kim Yaroshevskaya, Michelle Rossignol, etc. C’était mon Hollywood à moi. Elles incarnaient un rêve. D’une façon très sourde et intuitive, elles ont compté pour beaucoup dans le fait que je sois devenue comédienne. Je suis sincèrement admirative d’un grand nombre d’actrices d’ici. Au Québec, les grandes actrices sont légions (rire). Ce qui a lieu quand elles sont sur scène dépasse le simple savoir-faire ou la simple maîtrise d’un métier. On se trouve devant un geste artistique, avec une présence qui échappe à la vigilance intellectuelle. Comme de remarquables forces souterraines interagissant et émanant d’elles. Je suis aussi fortement interpellée par la démarche de plusieurs femmes auteures et metteures en scène. Evelyne de la Chenelière, Jennifer Tremblay, Annick Lefebvre, Catherine Vidal, Angela Konrad…

Comme beaucoup de femmes de ma génération, j’ai été marquée par le travail d’Ariane Mnouchkine ou Pina Bausch dont la démarche est absolue, plus grande que nature. Ce sont des femmes qui ont écrit une œuvre. Certaines contingences de la réalité de la pratique au Québec rendent cette démarche-là extrêmement compliquée. Je suis assez envieuse de savoir qu’elles peuvent passer des mois et des mois à répéter avec la même troupe, avec des moyens dépassant de loin ceux dont on dispose ici.

Je suis toujours très sensible à ce que les filles et les femmes entreprennent artistiquement. On entre souvent dans une zone bien plus mystérieuse, plus profonde, moins convenue. Il se pourrait que la difficulté que certaines femmes peuvent avoir à occuper plus de place dans des rôles majeurs du domaine artistique vient du fait que l’on n’est peut-être pas toujours armé pour bien lire ce que comporte une œuvre écrite ou mise en scène ou interprétée par une femme. Qu’on le veuille ou non, on traîne un bagage ancestral porté, défendu, nourri, organisé, enrégimenté par des hommes dans l’avancée de l’Histoire. C’est pourquoi une parole de femme crée parfois un désarroi (rire). On se retrouve dans des zones mal maîtrisées, mal connues, une sorte de «flou artistique». Ne sachant pas trop quoi penser, les programmateurs préfèrent s’abstenir. Or tout l’intérêt d’un geste artistique féminin vient à mon sens de cette étrangeté, de cette singularité, de cette approche hors des codes connus ou convenus de l’acte théâtral. On a tout à gagner à faire de plus en plus de place à cette parole pour développer une boussole, une sensibilité, une curiosité pour un geste relativement neuf dans notre Histoire.

Que signifie pour vous «être une femme, aujourd’hui, au Québec» ?

J’ai déjà pensé qu’être une femme était une malédiction. Pas seulement en raison de ma condition de nord-américaine mais en regard de la place des femmes, du sort des femmes dans certaines parties du globe. Je n’étais pas toujours sûre d’être née dans le bon camp. Pourtant c’est quand même le camp qui me semble le plus intéressant (rire). Il ne faut pas sombrer dans le cynisme ou le renoncement. Il faut continuer d’avancer. On n’a pas le choix. J’encourage les jeunes actrices à forger leur propre place même si cela réclame de la patience, c’est extrêmement important. Les filles doivent se méfier de leur autocensure. Elles se remettent en question, doutent, peinent, se tourmentent, se triturent l’esprit pour parvenir à des choses souvent déjà très bien faites et maîtrisées. C’est aussi une question d’éducation. Je suis la mère d’une fille et d’un garçon. Avoir une fille aujourd’hui dans le monde c’est faire face à d’autres considérations que celles de mon époque. À travers ce avec quoi ma fille se débat, ses tourments, ses influences, ses questionnements et ses réactions, je vois la jeune femme que j’étais. C’est très confrontant. Avoir un fils aujourd’hui dans le monde c’est le regarder de la même façon en se demandant comment on l’a façonné. Vais-je en faire un jeune homme qui aura la bonne attitude, l’écoute et l’ouverture nécessaires face à ces questions-là ?

D’un point de vue politique et économique, il règne au Québec une certaine hypocrisie. On se donne un cadre d’apparence égalitaire mais, dans les faits, l’égalité n’est pas atteinte. Ne serait-ce que pour permettre à l’équité salariale de voir le jour, les femmes ont dû renoncer à un rattrapage financier qui aurait pourtant été légitime. On a collectivement entériné un principe qu’on peine encore à appliquer. Il faut toutefois reconnaître que de véritables combats ont été livrés au Québec pour acquérir des droits et s’affranchir des entraves sociales et religieuses. Même les générations qui n’ont pas mené ces combats reconnaissent leur importance, tiennent le fort, préservent les acquis et se réclament de l’approche féministe. Elles partagent l’assentiment de ne pas vouloir reculer.

Étant femme au Québec, on ne peut pas non plus s’abstraire de la réalité du monde, vraiment plus préoccupante et même tragique à bien des égards. Plusieurs régions du monde connaissent un vrai recul. La difficulté aujourd’hui consiste à savoir comment agir. Nous sommes dans un grand désarroi car les enjeux et les moyens de poser des gestes qui comptent nous échappent. Même la confiance manque parfois envers des instances ou des organismes supposés être les chiens de garde de ces causes ! Il y a quelque chose pour moi de très déstabilisant de penser à ma situation de femme au Québec face aux situations que subissent d’autres femmes à travers le monde. Malgré tout, la société québécoise reste assez progressiste sur la question du droit des femmes. D’où l’importance de mettre ces problématiques au centre de la création. Chaque fois qu’on pose la question des femmes, à l’intérieur d’un spectacle ou d’une démarche, on fait œuvre utile. En posant un geste artistique, on s’adresse au cerveau archaïque du monde (rire) qui résiste souvent à une nouvelle compréhension des êtres, du féminin et du masculin.

Que signifie pour vous «être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale» ?

C’est un atout majeur (rire). Les femmes recèlent une très grande force intérieure parce qu’elles ont continué à être et à faire les choses, à être des épouses, des amantes, des mères, des créatrices en dépit de toutes les entraves mises par l’Histoire sur leur route. Elles se sont forgées dans cette adversité. Ce qui m’intéresse c’est cette force, cette force de vie forcément subversive.

En abordant un rôle, je cherche toujours à révéler ce qui gronde sous les mots. Le texte est un moteur, et le travail de l’interprète, l’étincelle pour l’allumage. C’est important pour moi d’incarner des personnages en prise sur leur vie et de sortir des ornières d’une conception convenue ou réductrice du féminin. Que l’on joue un classique ou une pièce contemporaine, nous avons la responsabilité de défendre les personnages féminins en regard de toute l’Histoire, de les inscrire dans la réalité d’aujourd’hui, de les mettre dans un espace critique par rapport au monde présent.

Nous devons aussi être curieuses, solidaires, faire une place aux jeunes artistes, avoir un préjugé favorable à leur égard, provoquer les rencontres et les occasions de créer des liens, des ponts. Nous devons porter une attention particulière aux jeunes femmes qui en sont à leur premier geste artistique.

Le métier d’actrice comporte plusieurs facettes (théâtre, cinéma, télévision, doublage, publicité, etc.). Qu’est-ce qui selon vous les distingue au plan de l’interprétation ?

Le théâtre est ma base, mon premier métier. Pendant vingt ans, je n’ai fait strictement que cela lorsque j’étais à Québec. J’ai pu explorer tous les registres, c’était formateur. Avec la caméra, il faut avoir conscience de ce qui est proposé de regarder. La caméra est totalitaire, on «cadre» ce qui doit être vu. Mais le cadre offre aussi un bel espace de création. Que ce soit sur scène ou à l’écran, c’est le même travail d’interprète. Tout est question de regard. Il s’agit de laisser entrer (au cinéma, à la télévision) ou d’aller porter (au théâtre).

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une jeune fille ou jeune femme qui veut être comédienne ?

Dans un texte de René-Daniel Dubois qu’on avait produit au Théâtre d’Aujourd’hui, un personnage dit : «N’attends rien mais ne renonce jamais !» C’est exactement ça. Il y a une part de notre métier qui est assujetti au regard de l’autre, dans un rapport au désir et à la séduction. Quand on veut faire ce métier, il faut s’armer de détermination et de patience. Il ne faut rien attendre et il ne faut pas renoncer à ses idéaux, à ce qui brûle en soi. Par la création, on peut amener les autres à nous regarder différemment, à se débarrasser des étiquettes. S’engager dans ses propres projets est très important.

Dans ce métier, les rencontres sont primordiales, on ne peut pas s’isoler. Il faut marcher vers une parole qui nous interpelle vraiment. On sort d’école avec une formation, des codes, des outils mais tout reste à acquérir. On apprend ce métier en le pratiquant.

Jeune comédienne, j’ai été dirigée dans un Molière par le metteur en scène Jean-Pierre Ronfard. J’étais angoissée car j’avais le souci de bien faire. Je voulais l’impressionner car il m’impressionnait et cela l’énervait, l’impatientait (rire). Il m’a alors dit gentiment mais fermement : «Quand tu travailles bien sur les choses, il faut s’attendre à ce que les choses travaillent bien sur soi.» Ça m’a calmé le pompon et je me suis mise au travail. Le travail est la meilleure arme contre l’angoisse, contre l’inertie de l’angoisse.

Quel lien faites-vous entre l’âge et l’image ?

Quand j’étais étudiante, j’étais la plus jeune de la classe et jouais les mères de tout le monde. À 40 ans, j’ai fini par rejoindre l’âge que j’ai toujours eu l’air d’avoir. C’est ainsi. J’ai un emploi. On nous sent correspondre à un certain type de rôle, de femme, de sensibilité. Nous sommes soumis jusqu’à un certain point à la perception que les autres ont de nous. J’essaye le plus possible d’en tirer parti. Et lorsque je me lasse de ces étiquettes, je prends des risques, je tente quelque chose qui m’amènera ailleurs et forcera les gens à me voir autrement.

J’aime mieux prendre le pari d’avancer dans mon métier avec l’âge que j’ai sans essayer de faire croire autre chose que ce qui est (rire).

Si j’étais ministre de la culture…

Chaque fois qu’il y a eu des mouvements significatifs dans l’Histoire du Québec, c’est parce que le ministre de la culture était proche du Premier ministre donc du Conseil du trésor. Si j’étais ministre de la culture, j’exigerais donc d’être au Conseil du trésor (rire).

Si j’étais ministre de la culture, je mettrais en place des mesures pour emmailler les programmes éducatifs et le Conseil des arts et des lettres dans une démarche commune afin d’intégrer l’art dans l’école. Il ne s’agit pas seulement de le montrer aux enfants ; il s’agit de leur faire fréquenter les lieux artistiques, leur enseigner l’Histoire de l’art et la mémoire artistique du Québec. Qui chez les jeunes gens d’aujourd’hui connaissent exactement ce qu’est le Refus Global et quels artistes y ont été liés ? Qui pourrait nous parler de façon claire du travail accompli par Marie Chouinard, par Robert Lepage ou par Wajdi Mouawad ? Comment assurer une connaissance de la pratique et de la mémoire artistiques du Québec sans l’inscrire dans la formation de l’élève ? Nos hommes politiques ne savent même pas eux-mêmes ce qu’il en retourne de ces connaissances-là – mais ils devraient savoir qu’ils ont la responsabilité de palier à ces manquements pour les générations futures. Il faut investir plus largement et urgemment dans l’éducation en général et conséquemment dans la formation artistique pour constituer un bagage de connaissances qui permette aux étudiants la fréquentation des diverses formes artistiques.

L’intégration d’un «curriculum artistique» dans la formation scolaire répondrait à une question centrale de la pratique théâtrale : le public, son développement et sa fidélisation. Qui est le public ? Y a-t-il un public ou des publics ? À qui et comment s’adresse-t-on à eux ? Lorsque je vais voir des spectacles, la salle est parfois composée aux deux tiers d’artistes. Je m’interroge sur le danger de faire des spectacles pour nous, sur nous, entre nous.

Marie-Thérèse Fortin
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Février 2017 © Mélina Kéloufi

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Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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