Every artist is a riot

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Elle est née en Ukraine, berceau du mouvement féministe activiste FEMEN. À l’âge de 12 ans, elle a immigré au Québec avec ses parents. Elle a fait son CÉGEP en «exploration théâtrale» avant un passage au Théâtre d’art de Moscou où elle serait restée si elle n’avait été acceptée à l’École Nationale de Théâtre à Montréal. Après l’ENT, elle est devenue actrice en même temps que diplômée des Hautes Études Commerciales en gestion des arts, maman et militante artiviste au sein du mouvement FEMEN Québec qu’elle a fondé. Elle s’identifie à l’aspect populaire du féminisme de FEMEN : «J’aime m’adresser au gars assis là au bar qui se croit le plus intelligent du monde puis qui n’a même pas fini son secondaire, je veux me planter en lui comme une écharde dans la chair. Pas par volonté de faire mal, mais plutôt pour briser son arrogance.» Selon elle, face au dénigrement constant, les femmes ont deux choix : celui de se poser en victime et se plaindre de l’injustice du monde, ou celui de se battre pour avoir sa place. Elle a choisi la deuxième option. Elle a décidé de se battre contre celles et ceux qui veulent l’assagir. «L’essence de l’artiste est de n’être pas sage, de désobéir et de refaire le monde.»

Xenia Sin

Xenia Sin

Rencontre avec une femme artiste subversive qui porte en elle la révolte : Xenia Sin.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Xenia Sin ?

Xenia Sin. Pour citer un spectacle de Brigitte Haentjens : «Nomade, farouche, visionnaire, cinglée, pleine de sève et d’énergie explosive.»

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Brigitte Haentjens, pour son esprit créatif et intellectuel unique sur la scène théâtrale. Elle est par son obstination un modèle exemplaire d’une femme de théâtre.

Micheline Lanctôt, pour sa persévérance en tant que cinéaste et pour sa volonté de transmission du savoir cinématographique.

Oxana Shachko, qui est l’artiste peintre du mouvement FEMEN, pour sa conviction que tout art doit être révolutionnaire et son total engagement dans une démarche artistique authentique. Elle ne s’inscrit pas dans l’institution, ne fait aucun compromis avec quelque producteur ou distributeur que ce soit. Elle est fidèle à elle-même et ne laisse pas son travail être influencé par l’opinion des autres. Rares sont les artistes qui, comme elle, ne cherchent pas à plaire à tout prix ni à correspondre aux attentes de la société.

Frida Kahlo, pour l’expressivité explosive de son monde intérieur. Elle est considérée comme une femme artiste subversive et c’est ainsi que j’espère être définie à la fin de ma vie. L’art de Frida Kahlo me parle parce que sa peinture est percutante.

Romy Schneider, pour l’essence même de l’âme d’une actrice. Elle est mon icône, il n’existe pas à mon sens de grande actrice contemporaine du même calibre. Romy Schneider était une femme très forte, très entêtée, très paradoxale. Romy Schneider est la seule à laquelle je m’identifie parce qu’elle avait une réflexion qu’on ne retrouve plus chez les actrices d’aujourd’hui dont la serviabilité m’écœure. Voilà pourquoi je n’aime pas le métier d’actrice et n’ai jamais aimé l’image de la marionnette que l’on nous attribue. Ce n’est pas parce qu’on est interprète que l’on n’a rien d’autre à dire ou à penser, que l’on n’a pas à se responsabiliser de ce que l’on joue. J’ai choisi d’être actrice pour jouer différentes femmes (femmes opprimées, femmes oubliées par l’Histoire, femmes martyres), pour m’exprimer à travers elles ou pour leur permettre de s’exprimer à travers moi. À titre d’activiste, je fais la même chose : je me mets au service de la parole des femmes.

Mademoiselle du Parc, pour son entêtement à devenir l’actrice qui mérite un rôle-titre (celui d’Andromaque de Racine) au détriment de la pensée commune qui ne la voyait qu’à titre de danseuse lors des entractes ou comme celle qui joue les servantes dans les pièces de Molière ou tout simplement comme prostituée à cause de sa beauté. Le film Marquise de Véra Belmont relate son histoire, celle d’une actrice de la troupe de Molière, créatrice du rôle d’Andromaque et morte tragiquement. Son histoire de femme est très inspirante. Elle s’est battue pour que son métier soit respecté.

Pina Bausch, pour la fusion visuelle et sensorielle entre le corps et l’esprit. Avant de devenir actrice, j’étais danseuse. Comme je ne parlais pas français, je m’exprimais à travers le corps. Je faisais des créations de danse et souhaitais me professionnaliser car j’étais douée mais mes parents me l’ont interdit. Ce fut mon rêve brisé d’enfant.

Maria Tarnowska, pour sa puissance et sa domination sur les hommes. Je rêve de jouer le rôle de cette femme qui a vraiment existé. Romy Schneider était supposée l’incarner, Luciano Visconti lui avait écrit un scénario, Le procès de la Tarnowska. Maria Tarnowska était une Ukrainienne connue partout en Europe parce que les hommes tombaient en amour avec elle et ils s’entretuaient (rire). Elle est devenue le prototype de la femme fatale qui a aussi très bien su comprendre la psyché masculine. Ce genre de rôles n’existe pas. Luciano Visconti lui-même l’a dit : après le rôle de Scarlett O’hara dans Autant en emporte le vent, seul le rôle de Tarnowska donne l’opportunité d’incarner une femme dans toute la splendeur et la complexité de l’âme féminine. C’est un rôle qui offre la possibilité d’exprimer toutes les facettes de la féminité. De nos jours, on associe toujours la féminité à la sexualité. Pourtant la féminité c’est une certaine vision du monde très différente de celle des hommes. Vivre les menstruations ou la maternité, par exemple, crée automatiquement une autre perception du monde.

Grisélidis Réal, écrivaine et prostituée, pour une parole novatrice terriblement méconnue mais qui n’est qu’au début de sa propagation. Ses écrits sont percutants et éblouissants. Elle n’est malheureusement pas mainstream parce qu’elle s’est affichée comme prostituée, révolutionnaire, extrêmement politisée, écrivaine et peintre.

Marina Tsvetaïeva, pour une poésie d’une exilée (écrite entre la vaisselle et les devoirs d’école de ses enfants) qui finalement se transmettra de génération en génération. Marina Tsvetaïeva est une des plus grandes poétesses russes. Elle n’était pas reconnue de son vivant, et maintenant on vend des t-shirts à son effigie. Cela m’écœure. C’est tragique.

Virginie Despentes, pour la brutalité, l’arrogance nécessaire et sa parole de femme irrévérencieuse.

Que signifie pour vous «être une femme, aujourd’hui, dans le monde» ?

Le paradoxe : la douleur, la peine, le doute constant, l’angoisse jusqu’à la névrose tout comme une force phénoménale de survie, de rage de vivre et de s’imposer dans sa féminité véritable et son identité propre à chacune.

Que signifie pour vous «être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale» ?

La créativité ne fait pas l’amour avec le confort. J’ai participé à la création en 2013 d’un spectacle intitulé Rouge Mékong dans lequel plusieurs arts se mêlaient : médias interactifs, performance, cinéma immersif, etc. Le spectacle n’entrait dans le cadre d’aucune subvention. L’argent des recettes a servi à payer la technique. Le spectacle fut un succès et pourtant je n’ai presque rien touché, ni comme conceptrice de l’immersion ni comme interprète. Ce n’est pas normal. Avant que la photographie devienne la photographie, ce n’était rien ; avant que le cinéma devienne le cinéma, ce n’était rien… On parle d’innovation mais on ne se la permet pas, on ne la finance pas parce qu’on se demande si le public va aimer. L’innovation est marginalisée.

J’ai toujours été reconnue dans ma vocation artistique et dans mon talent. Ce n’est pas de la vantardise mais de l’affirmation : je connais ma valeur, mes compétences, mes limites aussi, je sais ce que je peux jouer, ce que je ne peux pas jouer, ce à quoi je ne veux jamais toucher. Je suis peinée d’être rejetée sans explication par mes pairs. J’ai décidé de prendre le risque de la création. Que les gens le veuillent ou non, ma vie est de continuer à exister à travers l’art. Être une femme aujourd’hui dans la création théâtrale signifie pour moi le manque d’enracinement à titre d’immigrante stéréotypée, l’instabilité constante, l’incapacité de se consacrer totalement à son art pour cause de pauvreté, mais l’obstination de le faire quand même.

Le métier d’actrice comporte plusieurs facettes (théâtre, cinéma, télévision, doublage, publicité, etc.). Qu’est-ce qui selon vous les distingue au plan de l’interprétation ?

Tout est servitude. Le théâtre procure une catharsis à l’actrice, pratiquement une satisfaction orgasmique dans sa vocation d’actrice. C’est le seul médium qui lui procure aussi un total contrôle sur sa performance. Le cinéma l’idolâtre ou la robotise. La télévision, le doublage et la publicité peuvent satisfaire un besoin de créer mais à la base sont une formule capitaliste qui ne rime pas avec l’art même si cela peut aussi aider à trouver des formes percutantes de création technologique.

Dans ses Lettres à une jeune cinéaste, Micheline Lanctôt affirme que du point de vue de l’interprétation, il n’y a absolument rien de satisfaisant à être une actrice de cinéma. Le seul moment où l’on prend son pied en jouant peut facilement être coupé à cause d’une erreur d’éclairage, d’une affaire de raccords ou tout simplement parce que l’interprète qui nous donne la réplique n’est pas tout à fait présent-e. Tandis qu’au théâtre, tout le monde est dans le coup : si on saute d’une falaise, on n’a pas le choix de sauter ensemble. C’est ce qui rend si excitantes et si épeurantes les générales et les premières.

J’ai tant d’énergie qu’une existence théâtrale m’est nécessaire pour l’extérioriser. Ce besoin est difficile à exprimer car peu de gens le comprennent. Ce sens de la dévotion des acteurs et actrices n’est pas du tout partagé au Québec. Je n’ai aucun plaisir à être une actrice au Québec, cela me fait mal. Les choix de devenir maman ou de devenir militante m’ont permis de combler mes envies théâtrales. Lors de mes performances militantes, mon cerveau bouillonne de créativité car il ne s’agit pas simplement d’aller dans la rue pour protester mais de trouver des formes subversives et artistiques qui vont bombarder le patriarcat. Cela me satisfait d’autant plus que je ne peux pas bombarder le patriarcat à titre d’actrice puisque je dois y correspondre et le servir ! Une actrice est par excellence une figure de servitude, d’obéissance, censée interpréter des rôles écrits par des hommes. Je peux comprendre que les spectateurs ne soient pas prêts à voir à l’écran une figure controversée incarner d’autres personnages, mais au théâtre c’est différent. Au théâtre, une femme plus vieille peut jouer une femme beaucoup plus jeune, elle peut se métamorphoser. Je ne comprends pas pourquoi la contestation est autorisée dans le cadre d’une scène institutionnelle alors qu’elle a des conséquences si on défend le même discours dans le cadre extérieur. La contestation ne connaît aucune conséquence lorsque l’artiste est payé par l’institution car ces paroles contestataires ne circulent pas vraiment, ne provoquent rien, sont inutiles. Je ne comprends pas. Tout artiste est révolutionnaire puisque tout artiste cherche à avoir un impact, à créer le pont avec les spectateurs.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une jeune fille ou jeune femme qui veut être comédienne ?

Je ne peux pas donner des conseils car je me bats pour ma propre survie à titre d’artiste qui ne veut pas abandonner ce pour quoi elle a été prédestinée, choisie, formée et respectée. Je me considère aussi comme une actrice singulière qui n’aime pas obéir aux ordres et aussi comme celle qui ne veut pas séduire. Je suis incapable de faire du network, d’aller dans les premières, discuter, être l’amie de tout le monde pour essayer de se faire engager. Je n’aime pas passer des auditions. Je suis incapable de me vendre. On ne peut pas me rétorquer que ce métier n’est pas pour moi car ce n’est pas cela, être une actrice, être artiste.

Quel lien faites-vous entre l’âge et l’image ?

Je m’en contrefous. Surtout en tant qu’actrice. J’ai choisi ce métier pour être toutes les femmes. L’âge et l’image ne devraient jamais être un problème pour une actrice qui est au service du vécu et de la parole d’autres femmes. Plus une actrice est au naturel, plus elle est métamorphosable. D’ailleurs, les meilleures actrices le sont !

Si j’étais ministre de la culture…

Ceci est un fantasme utopique (rire), mais ma philosophie se tient toujours au fait que seuls nos rêves sont notre paradis, alors je commencerais par ceci :

1. Une subvention annuelle à chaque femme qui s’est illustrée dans son parcours artistique à travers une forme de créativité originale et percutante.

2. Des stages rémunérés à tou-te-s les finissant-e-s des écoles de théâtre dans des compagnies et institutions existantes.

3. Des congés de maternité payés pour toutes les actrices à partir de son arrêt de travail obligé à cause de la visibilité de sa grossesse (rire). C’est toujours le dilemme : est-ce que je deviens maman ou est-ce que je reste actrice ?

4. Un salaire pour chaque audition. C’est injuste de considérer les auditions comme des entrevues d’embauche. On investit beaucoup de travail et souvent de l’argent à créer le personnage recherché. De plus, les directeurs de casting s’inspirent parfois de notre travail sans nous choisir. Notre créativité d’actrice est exploitée et on n’en reçoit aucune récompense monétaire.

5. Des cours gratuits obligatoires de gestion de vie financière en tant que travailleuse autonome.

6. Un programme centré sur la culture dans les écoles primaires et secondaires. Qui va au théâtre ? Qui ? On dirait que cela n’intéresse plus personne (c’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles je me suis engagée dans le militantisme). Si l’art ne provoque plus rien, si «l’art n’emmerde plus personne», alors l’art est inutile.

Xenia Sin
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Janvier 2017 © Mélina Kéloufi

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