Chaque âge a sa force

Anne-Marie Cadieux © Julie Perreault

Anne-Marie Cadieux © Julie Perreault

«Après toutes ces années, le théâtre me semble encore être un lieu essentiel où des gens se retrouvent ensemble dans une salle obscure pour briser leur solitude et tenter de répondre à certaines des grandes questions existentielles : Qui sommes-nous, pourquoi sommes-nous ici, pourquoi souffrons-nous, où allons-nous ? Comme disait Camus, nous sommes «solitaires et solidaires».

Le théâtre est pour certains un miroir de notre époque dans lequel sont reflétés nos travers. Pour d’autres il est politique et donne une voix à ceux qui n’en ont pas. Pour d’autres encore il peut être une aventure esthétique ou poétique, rendant visible ce qui est invisible. Il est aussi, bien entendu, forgeur de notre identité. Mais je crois qu’il est surtout vecteur de changement, éveilleur de conscience, qu’il doit ébranler nos convictions et bousculer les idées reçues. Je crois encore que le théâtre a le pouvoir de nous secouer et de nous transformer. Voilà pourquoi il est primordial de ne pas étouffer la parole des artistes. À cette époque où la culture est menacée, soumise à l’idéologie économique dominante, il est encore le rôle et le devoir de l’état de préserver et nourrir des espaces de résistance et de liberté sans lesquels aucune société ne peut se développer.

Pour ma part, lorsque j’étais jeune, je me disais que si je n’arrivais pas à pratiquer mon métier, j’en mourrais. Le théâtre m’a donc, en quelque sorte, sauvé la vie. Et je crois que c’est une des fonctions de l’art, car il permet, aux individus comme aux collectivités, de sublimer le réel et de rendre la vie supportable.»

Rencontre avec la comédienne québécoise Anne-Marie Cadieux.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Anne-Marie Cadieux ?

Anne-Marie Cadieux. Je suis tout d’abord une comédienne. Enfant, j’étais une grande lectrice et voyais beaucoup de films parce que mon père possédait un cinéma de répertoire. La fiction m’intéressait énormément. Je me projetais dans les histoires que je lisais ou voyais. De plus, ma famille était nomade, nous déménagions fréquemment donc j’ai été habituée à changer d’environnement. Tout cela a certainement contribué à mon désir d’être actrice. À 15 ans, un jour que je me promenais dans la rue, j’ai eu une révélation, un appel, une vocation. Dès cet éclair, j’ai su avec certitude que contre vents et marées je serais comédienne. J’avais la sensation vitale que j’allais mourir si je n’arrivais pas à pratiquer mon métier. J’en éprouvais la nécessité, l’urgence, l’obsession. Jusqu’à un certain point, cela m’a sauvé la vie. Ce sont cette persévérance et cette foi en soi qui font que l’on continue dans le métier, que l’on se situe au bon endroit. Il faut une passion intrinsèque et personne ne peut nous la donner. Il faut être très fort intérieurement pour faire ce métier-là, pour traverser les revers, pour se soumettre au regard des autres et au rejet.

Je suis une féministe, une femme intense et une créatrice passionnée. Le théâtre a pris une place essentielle dans ma vie. C’est parce que j’aime échapper à la tyrannie du réel que j’ai choisi d’être comédienne. C’est aussi parce que j’aime voyager que ce métier de comédienne me convient. On passe d’un projet à un autre, rien n’est réglé d’avance. C’est une vie qui réserve des surprises. C’est aussi une vie de précarité mais j’ai commencé si jeune que je m’y suis habituée. Pour être comédienne, il faut accepter cette incertitude continuelle. Je viens de travailler avec Monique Miller dans la pièce Tartuffe de Molière mise en scène par Denis Marleau. À 82 ans, elle vit encore le doute, le trac et reste ouverte à tous les défis. C’est un métier où l’on peut vieillir et où toutes les générations se côtoient de manière égale. C’est rare et réjouissant.

Je ne suis pas nécessairement attachée aux biens matériels. Je préfère les choses plus abstraites comme le voyage, le travail, la liberté, l’autonomie, le contact avec des œuvres d’art de toutes sortes et le contact humain. Mes activités me permettent des rencontres extraordinaires.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Monique Miller avait déjà une grande carrière quand j’étais adolescente. Elle a commencé très jeune. Je me souviens d’une entrevue dans laquelle elle racontait qu’elle allait à New-York voir des spectacles, qu’elle voyageait et qu’elle était curieuse. J’ai été fascinée par cette curiosité-là et m’y suis identifiée. Un acteur doit s’abreuver à toutes les sources. On ne peut pas «seulement» jouer. Il faut lire, regarder, voir, apprendre à connaître l’art, être curieux et s’intéresser à tout pour pouvoir aller en profondeur et avoir un sens des esthétiques qui ont traversé les médiums artistiques.

Jeune, j’étais fascinée par l’actrice Hanna Schygulla qui était la muse de Fassbinder ou encore par la carrière d’Isabelle Huppert. Cette dernière a eu des rôles exigeants tant au théâtre qu’au cinéma. Elle a toujours travaillé avec des réalisateurs ou des metteurs en scène anticonformistes voire marginaux.

Je veux un théâtre qui m’ébranle. J’ai été interpelée par l’auteure Sarah Kane. Une parole féminine, forte, singulière. Comme Nelly Arcan, elle est morte très jeune et s’est abîmée parce que la création est plus difficile pour les femmes. Pendant mes années avec Robert Lepage, j’ai travaillé avec Marie Brassard qui fait désormais son propre travail et dont j’aime les spectacles. C’est une créatrice hors-normes, extrêmement talentueuse. Elle a l’audace de ne pas chercher à plaire au public. Elle a fait le très beau spectacle La fureur de ce que je pense d’après l’œuvre de Nelly Arcan. J’aime l’intelligence et l’originalité de sa démarche. Marie Brassard est une metteuse en scène et une artiste qui occupe une place unique dans le paysage théâtral québécois. J’ai aussi beaucoup d’admiration pour l’auteure Évelyne de la Chenelière avec qui j’ai travaillé par la suite. J’aime la finesse, l’intelligence et la subtilité de son écriture. Et elle me fascine tout autant comme interprète.

À l’âge de 15 ans, j’ai fait l’une des plus grandes rencontres de ma vie avec la metteuse en scène Brigitte Haentjens qui arrivait de France, une féministe elle aussi. Elle est devenue une metteuse en scène très importante ici en dirigeant le Théâtre français du Centre National des Arts, en dirigeant plusieurs théâtres ainsi que sa propre compagnie de création Sibyllines. Qui aurait cru que nous travaillerions encore ensemble quarante ans plus tard ? Elle m’a offert de nombreux grands rôles : Électre, Elisabeth Ière, Mademoiselle Julie, j’ai joué du Bernard-Marie Koltès, du James Joyce, du Sophie Calle, etc. Elle m’a mise au défi en m’emmenant dans toutes sortes d’univers. Ma rencontre avec elle a été capitale. Brigitte Haentjens a contribué à ma mise au monde comme comédienne – ou du moins à mon existence – en m’offrant des rôles magnifiques dans des mises en scène percutantes. C’est un privilège pour un acteur de rencontrer quelqu’un qui nous permet de nous déployer ou de nous épanouir. Cette complicité entre un metteur en scène et un interprète se reçoit comme un cadeau.

Que signifie pour vous «être une femme, aujourd’hui, au Québec» ?

Quand je pense à la place qu’occupent les femmes dans la société, je nous trouve privilégiées. Au Québec, le féminisme a une large part. Contrairement à d’autres pays dans le monde, nous pouvons travailler, être libres, choisir la vie que nous voulons mener. Il y a eu beaucoup de changements en très peu de temps. Ma mère ne travaillait pas, a dû se marier et avoir des enfants. Jusqu’à un certain point, le féminisme est jeune. Il n’y a pas si longtemps, les femmes ne votaient pas.

Toutefois, je ne crois pas que malgré ces progrès l’égalité hommes-femmes soit encore atteinte. Ne serait-ce qu’en ce qui a trait aux salaires, où il est prouvé qu’à travail égal, les femmes gagnent moins. Dans la psyché, dans l’espace collectif, dans l’imaginaire les femmes ne sont pas encore les égales des hommes. Ce qu’il s’est passé dernièrement avec Safia Nolin montre qu’on exige encore des femmes des choses qu’on n’exige pas des hommes. C’est une lutte à poursuivre. Les évolutions sont quand même rapides mais cela continue de me préoccuper car bien que je ne me sente pas ostracisée, je vois que la parole féminine n’est pas partout. Il faut permettre aux jeunes filles de pouvoir se projeter dans toutes les sphères, dans tous les domaines de travail. Pouvoir rêver à être tout, comme femme. Les femmes doivent occuper une place dans l’imaginaire pour pouvoir s’exprimer, pour sortir de cette aliénation encore présente. Je trouve intéressant par exemple d’instaurer la parité volontaire sur une longue durée.

Que signifie pour vous «être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale» ?

Si par exemple on a à l’écran une majorité d’hommes prenant les décisions, cela aura un impact sur le regard posé sur les femmes. En tant que femme, j’essaye de me battre et d’exister comme je peux. J’ai la chance de travailler encore beaucoup après 35 ans de carrière et j’espère travailler encore longtemps et avoir des rôles complexes, riches et impudiques à défendre. C’est à nous de briser les perceptions, de casser le moule.

Quand je découvre au Festival TransAmériques toutes ces femmes créatrices et ces paroles féminines, j’en vois un reflet du monde dans lequel on vit. C’est en revanche tout l’inverse des programmations des théâtres qui comptent bien moins de femmes, tant à la mise en scène qu’à l’écriture. C’est la responsabilité des directions artistiques de s’assurer de rendre visible le travail des femmes.

C’est pareil au cinéma. On dit généralement qu’Hollywood est l’un des milieux les plus sexistes. Le pourcentage de femmes qui y travaillent est nettement inférieur à bien d’autres milieux professionnels. Or c’est dans cet univers-là que les jeunes filles se projettent. Il faut donner une place de choix aux femmes parce que le regard féminin posé sur les choses n’est pas le même. C’est pourquoi je suis pour le fait d’imposer une parité. Ce serait pertinent de voir ce à quoi cela aboutirait dans vingt ans. Au final, cela peut être très utile. Cela obligerait à développer des paroles qui ne se développeraient peut-être pas autrement. Si on constate une inégalité, il faut pousser un peu l’affaire pour faire émerger une nouvelle parole.

On peut oser espérer comme femme que les générations suivantes vont porter un flambeau. Je vois qu’il y a plus de femmes dans la jeune génération : des Sarah Berthiaume, Annick Lefebvre, Sophie Cadieux, Catherine Vidal, etc. On peut espérer que, de génération en génération, les femmes vont prendre de plus en plus de place jusqu’à atteindre l’égalité. C’est l’objectif. Même dans une société démocratique comme la nôtre, nous devons rester vigilantes. On peut constater dans certains pays une régression, on cherche à étouffer la parole des femmes et réprimer leurs droits.

Le métier d’actrice comporte plusieurs facettes (théâtre, cinéma, télévision, doublage, publicité, etc.). Qu’est-ce qui selon vous les distingue au plan de l’interprétation ?

Jouer c’est toujours jouer. Seuls les médiums varient. Ce sont eux qui imposent une autre façon de faire. Le théâtre demande une technique particulière pour s’adresser à une grande salle de mille personnes. Cela demande de l’ouverture, de la projection. Le rapport au public n’est pas le même qu’avec la caméra qui, elle, exige un rapport intime. Au théâtre, il faut aller porter vers le public ; au cinéma au contraire, il faut que la caméra vienne nous chercher, on n’a rien à offrir ; à la télévision où tout se fait très vite, il faut savoir apprendre des textes et les livrer rapidement. Chaque médium a sa technique mais seule l’échelle du jeu change. Il reste que la vérité doit dans tous les cas être au rendez-vous.

La question de l’acteur reste la même : comment déployer une parole ? L’acteur est toujours la courroie de transmission entre la parole d’un auteur et le public quel qu’il soit. Comment rendre ce lien le plus créatif, le plus cohérent possible ? Là est le défi. Dans ma carrière, j’ai eu des rôles passionnants à défendre sur scène. C’est principalement par le théâtre que j’ai pu le plus explorer et me développer comme actrice. J’y reviens toujours parce qu’il s’agit d’un espace de jeu et de liberté plus grand notamment par ses contraintes financières moindres, par le temps pour creuser en profondeur et par son langage moins naturaliste. Mis à part quelques langages cinématographiques, l’écran impose un certain réalisme uniformisé. Le théâtre connaît toutes sortes de langages : il peut être abstrait, poétique, physique, etc. Au théâtre, ce n’est pas nécessairement la psychologie qui m’intéresse. On peut avoir une autre approche, un autre rapport à l’espace et au corps.

J’aime naviguer d’un médium à l’autre, c’est un avantage, une richesse. On apprend, on navigue dans différents univers, dans différentes énergies. J’aime tout faire. Je serais incapable de choisir un seul de ces médiums. J’adore l’écran car on y plonge, on fait corps avec lui. C’est une autre expérience pour le spectateur. Je dois quand même admettre que mon adrénaline est provoquée par le théâtre (rire). Se trouver face à un public est éprouvant et excitant. Paradoxalement, on est plus nerveux au théâtre qu’à l’écran alors qu’on rejoint moins de gens. Le direct nous donne un électrochoc qui me plaît particulièrement. Je carbure à cette drogue. On ne peut pas l’éprouver si on ne fait pas de scène. Se retrouver avec le public est à la fois violent et enivrant. C’est beau. Le théâtre est ma grande histoire d’amour. C’est un mystère qui prend toute la place. Il me nourrit, me donne beaucoup, m’oblige à me dépasser. Cette profondeur des grands auteurs est riche parce qu’elle nous questionne. Quand on joue une tragédie grecque, on sent le passé, la transmission d’une génération à une autre, le temps qui a été traversé. On est énergisé par ce qu’on porte de plus grand que soi. Il y a une dimension sacrée qu’on ne peut retrouver nulle part ailleurs, une communion avec le public, des moments de grâce qu’on ne peut vivre autrement que sur scène.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une jeune fille ou jeune femme qui veut être comédienne ?

Tout d’abord d’être passionnée, de toujours garder la flamme intacte. De ne pas trop s’éloigner de ses propres convictions et de son désir parce qu’il faut que notre carrière nous ressemble. Il ne faut pas dire «oui» à tout. Évidemment pour être acteur il faut jouer (rire) mais il est important de suivre sa propre trajectoire, de ne pas nécessairement se comparer aux autres et d’avoir la conviction. Cela exige beaucoup de persévérance, de force intérieure en fait. Il faut avoir confiance en soi. Quand j’étais jeune, j’étais fragile, dans le doute, mais il y avait quelque chose de puissant en moi. Je me sentais à ma place. Il faut y croire.

Être curieuse de toutes sortes de choses. S’intéresser à l’art visuel, aller au musée, lire des livres, voyager nous rend plus riche comme interprète. S’intéresser au monde dans lequel on vit, aux autres, aux gens qui ne nous ressemblent pas, faire preuve d’empathie et d’ouverture d’esprit. Observer. Tout ce qui peut nourrir notre instrument et nous rendre encore plus hypersensible. On intègre ce qu’on boit, ce qu’on voit, ce qu’on regarde, ce qu’on lit puis on le métabolise, on l’injecte dans notre jeu et notre approche. S’intéresser aux metteurs en scène, aller voir du théâtre, des spectacles de danse contemporaine, aller tout voir des nouvelles formes. C’est important de questionner notre façon de faire du théâtre. Il y a des artistes comme le collectif flamand Tg STAN qui explorent d’autres formes. On peut décider de chercher de nouvelles façons de jouer et de travailler. On peut tout réinventer. C’est important d’avoir une réflexion sur sa pratique.

Si tu ne travailles pas, tu peux créer tes projets. Si on ne t’appelle pas, écris ! Réunis-toi avec d’autres de ta génération et initiez un projet ! Au Québec, les écoles forment différents types d’acteurs. Certaines forment des acteurs qui vont se fondre au marché du métier, d’autres des acteurs qui vont le critiquer et tenter de le changer. Chaque génération doit essayer d’innover dans le métier, de poser un regard nouveau sur la pratique, de faire voir le théâtre autrement. En s’intéressant à ce qu’il se crée ailleurs, les langages changent et se contaminent l’un l’autre. Cela laisse des traces et nous inspire pour transformer nos propres pratiques.

Chaque acteur est différent. Il y en a qui veulent faire du cinéma, d’autres de la télévision, etc. Il est nécessaire d’aller à la rencontre de ses propres désirs. Voilà pourquoi il faut être fidèle à qui l’on est dans nos volontés artistiques, aux gens avec qui l’on veut travailler, au genre de carrière qui nous fait envie. Il faut que notre parcours, même s’il dévie, nous ressemble sinon on s’aliène face à soi-même. On est amené à faire des projets qui nous plaisent moins parce qu’on a besoin d’argent mais il ne faut pas que cela arrive trop souvent. Veiller à ne pas porter atteinte à notre intégrité, comme artiste ou comme femme. Si je lis un texte qui me choque intellectuellement ou dans lequel je me sens dégradée, je ne le fais pas. Il faut poser des balises sur ce qu’on veut, même en tenant compte des nécessités financières. Même jeune, il m’est arrivée de dire «non». Ce n’est pas parce qu’on a besoin d’argent qu’on doit nécessairement tout accepter. Tu dois aussi penser à long terme. Tu ne peux pas accepter de tout faire. En acceptant un projet, tu dois te demander si celui-ci t’empêchera de faire autre chose par la suite. Il faut avoir une perspective à long terme de ce qu’on veut devenir.

Quel lien faites-vous entre l’âge et l’image ?

Quand j’étais jeune, j’avais l’air plus vieille. Jusqu’à un certain point je crois en l’intemporalité au théâtre. Je ne peux évidemment plus jouer Roméo et Juliette mais je ne pouvais pas non plus jouer Juliette quand j’étais jeune (rire). Je suis une actrice qui vieillit et je m’assume. J’ai joué La Dame aux camélias alors que j’avais une quarantaine d’années. Au départ, je me trouvais trop vieille. Le metteur en scène m’a répondu que l’intérêt n’est pas l’âge mais le fait de voir une actrice en pleine possession de ses moyens. C’est le rapport au public qui compte. Finalement, j’ai adoré jouer ce rôle et jamais personne n’a questionné mon âge. Le théâtre permet un décalage. Je trouve intéressant que, comme femme, je puisse continuer à jouer des rôles en puissance, en complexité. Chaque âge a sa force. Il n’y a qu’à accepter de vieillir. Accepter que comme comédienne, comme dans la vie, on se transforme.

Je trouve cela affreux de dire à une jeune comédienne qu’elle va jouer seulement tel ou tel genre de rôles à cause de son physique. Je pense qu’on peut tout jouer. On ne devrait pas être limité. C’est épouvantable de réduire quelqu’un à son «casting». On doit avoir un espace de liberté, un espace mental où l’on a le droit de se projeter dans tous les rôles. Il ne faut pas se conformer aux limites que les gens veulent nous imposer.

Mes rôles me donnent toujours un peu de courage. Je pense à Sarah Bernhardt dans La Divine Illusion ou à Elisabeth Ière dans Marie Stuart qui étaient des femmes avec beaucoup de tempérament. Alors dans la soixantaine, Sarah Bernhardt avait des jeunes amants. C’est sûr qu’elle ne se posait pas la question de l’âge (rire). Je la trouvais plus libre que moi.

La tyrannie de l’âge pour les femmes était plus grande jadis. Marylin Monroe s’est suicidée à l’âge de 36 ans ; c’était extrêmement vieux pour son époque. Aujourd’hui ça ne l’est plus. On voit maintenant des carrières s’étendre bien plus longtemps. Le regard sur les femmes a changé. Est-ce que des carrières comme celles de Julianne Moore ou de Cate Blanchett auraient pu exister avant ? Probablement pas. Et si on pense à Isabelle Huppert dont je parlais tout à l’heure, qui joue encore à 60 ans des rôles de premier plan extrêmement riches et ambigus, qui n’évacuent pas son pouvoir sexuel, on peut espérer que les choses continuent à changer. Tant qu’on a des rôles intéressants à offrir aux acteurs, ils peuvent exister et se déployer. C’est un métier où l’on peut se permettre de vieillir parce qu’on est censé représenter tous les âges de l’aventure humaine.

Anne-Marie Cadieux
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Décembre 2016 © Mélina Kéloufi

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Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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