Longue douce révolte

Mi-octobre, on apprend dans la presse qu’une vague d’intrusions par effraction et d’agressions sexuelles a été perpétrée au sein de l’Université Laval à Québec. Lors du rassemblement de soutien à ces victimes le 19 octobre, Alice Paquet prend la parole devant les manifestants : «Je prends le micro aujourd’hui pour dénoncer une agression que j’ai vécue, et ce n’est pas parce que je ne l’ai pas dénoncée auparavant. C’est juste qu’on a voulu protéger l’agresseur parce qu’il a un siège à l’Assemblée nationale, parce que c’est un homme important, parce que sa carrière est plus importante que l’agression que j’ai vécue.» Elle décide finalement d’aller au bout de sa dénonciation et du processus judiciaire en révélant publiquement l’identité de son agresseur : le député libéral Gerry Sklavounos. L’affaire provoque une onde de choc dans l’opinion publique québécoise. Le 26 octobre, des marches pour dénoncer la culture du viol se déroulent dans différentes villes du Québec. Le 30 octobre, la chanteuse Safia Nolin reçoit le Félix de la révélation de l’année lors du gala de l’ADISQ. Elle vient chercher son prix en tenue de ville et entame son discours de remerciements par : «J’aimerais dire à toutes les filles du Québec que vous avez le droit de faire ce que vous voulez – faire de la musique, faire des jobs de gars, on s’en criss – et que votre corps vous appartient.» Sa tenue vestimentaire et son discours provoquent de vives réactions et font l’objet de nombreux commentaires dans la presse et sur les réseaux sociaux.

Sophie Cadieux © Maude Chauvin

Sophie Cadieux © Maude Chauvin

Le 3 novembre a lieu mon entrevue avec la comédienne et metteuse en scène québécoise Sophie Cadieux. L’échange est ponctué de ses rires, qu’importe si sa bouche est pleine de spaghetti aux champignons sauvages. Aguerrie par son passage remarqué à la Ligue Nationale d’Improvisation, elle ne craint pas la spontanéité. Rencontre.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Sophie Cadieux ?

Sophie Cadieux. Cela fait 39 ans et demi que j’essaye de répondre à cette question (rire). J’aime beaucoup les mots et les mots en action, lorsqu’ils prennent corps en moi. Ma passion des mots est ce qui définit le mieux ma pratique de mon métier d’actrice. Je suis une lectrice avec trop d’énergie, une actrice qui réfléchit.

Je célèbre quinze ans de carrière cette année. Je suis heureuse d’être devenue femme. À ma sortie du Conservatoire, j’ai souvent joué les jeunes premières au théâtre et à l’écran. On m’associait à la jeunesse ; j’ai encore une voix très jeune d’ailleurs (rire) ! Je me suis demandée si j’allais réussir à franchir ce cap et je me réjouis aujourd’hui de voir que mon métier se complexifie, se densifie, car j’ai la chance de le pratiquer encore activement.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Il y a beaucoup d’auteures ou de metteures en scène qui m’ont amené à voir ma féminitude à travers un prisme particulier. Je leur en suis très reconnaissante. Toutefois, celles qui furent pour moi des modèles fondateurs sont des actrices libres, des actrices curieuses et créatrices qui m’ont montré le chemin vers la liberté qu’une actrice peut avoir. Je pense autant à Patricia Nolin, ma professeure au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, qu’à Sylvie Drapeau, Anne-Marie Cadieux et Violette Chauveau.

Jeune, j’avais un côté garçon manqué. Je faisais de l’improvisation, n’avais pas l’habitude de porter des robes, étais peu familière avec les notions de sensualité et de féminité. De plus, je venais d’un milieu très «banlieue», très «vie rangée». Je n’avais pas eu beaucoup de contact avec l’art avant mon entrée au Conservatoire. Patricia Nolin m’a amené à aborder les personnages avec une féminitude, avec un corps, avec une énergie sexuelle. Elle m’a permis de découvrir toutes sortes de facettes de moi dont j’ignorais l’existence et cela a teinté l’actrice que je suis devenue. Avec Patricia Nolin, j’ai fait des cahiers d’images pour nourrir mes personnages. Elle m’a même appris une façon de travailler. Cela a été très inspirant pour moi.

Quant à Sylvie Drapeau, Anne-Marie Cadieux et Violette Chauveau, ce sont de grandes techniciennes mauvaises élèves (rire) : elles donnent l’impression de s’amuser à déjouer les règles ; elles ont des parlés très particuliers, leur propre musique ; elles font des choses qu’on nous déconseille de faire à l’école de théâtre sous prétexte que «ça ne sonne pas juste». Ce sont des actrices qui me surprennent constamment dans leur manière d’interpréter les personnages. J’aime leur jeu physique, leur construction, leur jeu avec les différents niveaux de réalité. Elles peuvent s’amuser à construire tout en restant toujours branchées sur quelque chose de vrai. Je suis impressionnée par les libertés qu’elles se permettent de prendre.

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans la mise en scène ?

Quand on regarde les saisons théâtrales, on a tendance à souligner la présence des femmes. Je me demande ce qu’on ressent quand son travail est toujours qualifié de travail «de femme». Ça doit être fatigant (rire).

Des mises en scène des femmes que je vois, j’aime ce souci du détail, de l’esthétique. Lorraine Pintal, Brigitte Haentjens, Marie Brassard ou encore Catherine Vidal sont des esthètes.

Le métier d’actrice comporte plusieurs facettes (théâtre, cinéma, télévision, doublage, publicité, etc.). Qu’est-ce qui selon vous les distingue au plan de l’interprétation ?

Ça part de la même blessure ou du même rire mais n’emprunte pas le même canal d’expression. Le théâtre est en amont un travail de longue haleine et en aval une énergie survoltée qui doit traverser notre corps pour pouvoir exister. C’est une explosion.

Le travail en cinéma et en télévision est une implosion. C’est le même type de réflexion mais une façon d’être habitée plus impressionniste. À l’écran, les données sont extrêmement malléables au temps présent tandis qu’au théâtre, même si chaque représentation est unique, le temps présent est en quelque sorte façonné, construit.

C’est par le chemin de l’improvisation que j’en suis arrivée à auditionner pour le Conservatoire. J’injecte ce travail d’improvisation dans les différentes facette de mon métier. C’est mon hygiène mentale (rire). L’improvisation est à la fois l’absence de préparation et une préparation perpétuelle grâce à l’observation quotidienne du monde. J’essaye d’amener cela dans mon métier autant en théâtre qu’en cinéma.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une jeune fille ou jeune femme qui veut être comédienne ?

Être curieuse. La technique – bien parler, bien bouger, etc. – peut s’apprendre. Mais ce que j’ai le plus appris au Conservatoire, c’est cette absence de jugement à prime abord et cette nécessité d’être curieuse des gens, des textures, des images qui nous entourent, des histoires écrites depuis 400 ans autant que de celles parues hier soir. Plus on possède l’Histoire, plus on peut la déconstruire. J’essaye toujours de rester la fille la plus curieuse qui soit. Plus tu vois de films, tu vas au théâtre, tu lis, plus tu peux t’imbiber du monde et devenir interprète du monde à ta manière, à travers ton prisme, alors les liens se font et tu deviens unique.

Ne pas prendre personnel ce métier. Être comédienne c’est travailler avec soi. Une grande fragilité est engagée là-dedans. Mais notre travail consiste en accepter d’offrir quelque chose de nous sans que ce soit entièrement nous. On soumet une proposition. Si cette proposition est rejetée, cela ne signifie pas que l’entièreté de qui l’on est se trouve rejetée. J’ai vu tant de gens être détruits par le regard des autres… C’est un métier insidieux, celui qui valide et celui qui rejette. On façonne tout ce qu’on fait avec ce que l’on est mais on n’est pas entièrement ce que l’on façonne. Tu n’es pas contenu dans toutes tes propositions à 100%. Entre moi qui ouvre les valves et Sophie Cadieux, il y a un pourcentage auquel personne n’a accès. Même si j’y mets tout mon cœur, il y a un rempart entre moi et le monde (rire).

Quel lien faites-vous entre l’âge et l’image ?

Lors de ma résidence au théâtre ESPACE GO ici à Montréal voici quelques années, j’ai travaillé sur La fureur de ce que je pense, un spectacle autour de l’œuvre de Nelly Arcan. Nous étions plusieurs actrices et Marie Brassard mettait en scène le projet. Nelly Arcan est une romancière québécoise qui s’est prostituée pendant ses études de littérature à l’université. Elle a toujours mélangé la fiction à sa réalité. Son œuvre est principalement axée sur une sexualité, sur une angoisse face au fait de vieillir et sur le corps – son corps était entièrement refait avec des faux seins, du Botox, etc. Elle avait une plume incroyable et a mis des mots sur cette douleur de l’image. Ses écrits m’obsèdent. On pointe souvent du doigt, à raison, le poids que posent les hommes sur les épaules des femmes par rapport à leur image. Chaque fois que j’aborde ce thème, je trouve toutefois important de dire que les femmes sont aussi des louves pour les femmes, envers les autres et envers elles-mêmes. L’intransigeance de Nelly Arcan envers son corps, son envie de perfection et sa compétition constante avec les autres filles sont le résultat d’une grande blessure et d’un manque de confiance en elle. Ce qu’elle a vécu est extrême mais témoigne de la façon dont les femmes tente de survivre à cette quête éternelle de jeunesse, de cette image souvent associée, dans notre métier, à une beauté, à une sensualité. Parfois, ce sont les femmes qui sont les plus difficiles envers les autres femmes à ce sujet-là. On devrait s’aider entre nous.

Avoir vingt ou trente ans de métier, c’est comme un bon vin : ça a beaucoup de valeur. C’est le signe d’une densité, d’une expérience. J’espère que mon milieu professionnel et ma conscience me permettront de continuer à faire ce métier-là, que l’on continue à vouloir me regarder avec mon expérience et ma ride de lion (rire). J’espère ne pas succomber à un diktat ou à une peur d’être plus vulnérable vis-à-vis de mes choix. Je ne veux pas devenir plus craintive ou prendre moins de risques sous prétexte que je vieillis.

Dans son livre intitulé How to Be a Woman, une suite de chroniques humoristiques, la journaliste Caitlin Moran dit des femmes qu’elles sont courageuses parce qu’elles donnent naissance, portent la vie et les responsabilités familiales, s’accomplissement, défient l’ordre que les hommes donnent parfois à leurs rôles, poussent des barricades, etc. Puis elle ajoute (en substance) : «Ce que je vois à prime abord chez une femme ayant fait une chirurgie esthétique au visage pour paraître plus jeune, c’est sa peur. Tu ne peux pas duper que tu revêts le masque de ta peur, le masque de tes doutes.» Je n’ai jamais eu comme actrice à jouer les rôles de femme séduisante ou de bombe sulfureuse. J’ai toujours pratiqué mon métier avec mon talent ou mon outil. On me choisit pour jouer. Cela me préserve du diktat de la beauté.

Que signifie pour vous «être une femme, aujourd’hui, au Québec» ?

Ces temps-ci, c’est beaucoup de stock (rire).

Quand j’ai commencé ma résidence pendant trois ans à l’ESPACE GO – théâtre dit féministe, féminin, issu du Théâtre Expérimental des Femmes qui était dans les années 1970-80 extrêmement revendicateur – j’avais de longues discussions avec la directrice artistique Ginette Noiseux, d’une vingtaine d’années mon aînée. À l’époque où elle avait 20 ans, il y a eu des mouvements. Je suis née avec énormément d’acquis de sa génération. Dans ma famille, on ne parlait pas de la place des femmes dans la société et j’avais le droit de faire les mêmes choses que mon frère. Jusqu’au Conservatoire, ma mère m’a élevée comme un humain (rire). C’est en arrivant au Conservatoire et en rencontrant Patricia Nolin que j’ai ouvert mes yeux d’adulte. J’ai constaté qu’il y avait encore de nombreuses inégalités, du travail à faire sur la place des femmes et sur cette équité qui ne passe pas forcément par les bons canaux. Cela a changé ma perspective.

Être une femme aujourd’hui c’est avoir, sur papier, toutes les libertés. Pourtant il existe encore des chasses gardées, des milieux auxquels les femmes ont difficilement accès. Dans le milieu théâtral par exemple, les femmes sont moins nombreuses que les hommes à occuper les plateaux, à la mise en scène comme au jeu comme à la technique. Je ne peux pas croire qu’encore aujourd’hui, sur une même production, les comédiennes soient moins payées que les comédiens. Au Québec, on a fait la Révolution tranquille lors de laquelle il y eut un grand mouvement féministe puissant, salvateur et exemplaire. Là je me rends compte avec mes yeux d’adulte qu’il y a encore au Québec des mentalités à changer et des actions à poser. Mais on se complaît dans un certain confort. C’est une longue douce révolte.

Je n’en reviens toujours pas de ce qu’il s’est passé avec Safia Nolin ou du mouvement d’agressions non-dénoncées ou des comparaisons entre un vol de voiture et un viol. Je viens de lire un article de la journaliste Judith Lussier au sujet des nombreux commentaires sur la sortie de Safia Nolin. La majorité de ces commentaires proviennent d’autres femmes, c’est terrible. Cela rend plus difficile de revendiquer notre volonté d’individualité, notre envie de vivre et laisser vivre, notre choix de suivre nos désirs. Il nous reste encore beaucoup de chemin à faire, collectivement, les femmes ensemble.

Si j’étais ministre de la culture…

On a beaucoup de choses à régler dans le milieu du théâtre. On pourrait avoir plus d’aides aux créateurs. Il faut vraiment aider les individus plutôt que les structures. On injecte de l’argent dans la construction du béton avant de finalement cesser de soutenir les humains qui essayent d’habiter ce béton puis on laisse le tout mourir. Alors on a une nouvelle idée de béton (rire) puis après trois ans, on ne donne pas les moyens aux artistes d’habiter le béton. C’est absurde. On se targue tout le temps d’être définis par nos projets, par le rayonnement de nos artistes, par notre Quartier des Spectacles à Montréal, centre névralgique des produits culturels… Mais par quoi est-il habité ? On vend cette idée alors qu’à l’intérieur, les personnes qui font les choses n’en ont pas nécessairement les moyens et ne sont pas mieux rémunérés. Comme ministre de la culture, j’y serais vigilante.

Si j’étais ministre de la culture, je mettrais en place un partenariat avec le ministre de l’éducation. La culture n’est pas qu’une production culturelle, qu’un rendement économique. La culture est une façon de définir les individus qui vivent collectivement ensemble. Aujourd’hui l’idée de culture nationale et de langue unique explose parce que le monde est en grand mouvement. On doit forger une culture avec les gens qui grandissent et vivent ensemble. Cela commence à l’école en permettant aux enfants d’être en contact avec la musique, le théâtre, la danse, d’aller en voir. Et ce sans nécessairement que ça devienne de la «médiation culturelle», sans qu’on leur explique ce que signifie une chose, une œuvre. On n’a même pas besoin de leur demander ce qu’ils en pensent ni d’en parler. On peut simplement leur laisser vivre ces expériences artistiques ensemble. Ce contact avec l’art donnerait le goût à tout un peuple, à toute une génération, d’être sensible à la nécessité vitale de la culture dans le façonnement de l’individu et de la société.

Il est fréquent de croiser des gens qui disent : «J’ai vu un spectacle quand j’avais 15 ans, je n’aime pas le théâtre.» C’est rare d’avoir cette intransigeance-là avec la littérature ou le cinéma. On ne dit pas : «J’ai lu un livre quand j’avais 12 ans, je n’aime pas la lecture» ou «J’ai vu un film en 1998, je n’aime pas le cinéma.» Il faut comprendre qu’il y a autant de façons de faire l’art que de gens qui le vivent. Et si on les invitait par exemple à aller voir cinq spectacles différents ? (rire)

L’accès à la culture est un privilège réservé aux convertis, à celles et ceux qui ont la chance et les moyens de baigner là-dedans. Si j’étais ministre de la culture, je faciliterais l’accès à la culture aux moins nantis – comme certaines initiatives en France – en adaptant les prix.

Dans les dernières années, le Québec a connu un grand débat sur les passations de pouvoir. Plusieurs institutions célébraient leurs 20-25 ans d’existence, des compagnies ou des créateurs qui ont eu accès à d’énormes moyens financiers et qui ont gardé chaque année ce fonctionnement-là. Et comme les enveloppes financières au sein des conseils des arts ne grossissent pas, les nouveaux n’ont droit qu’aux miettes. Plusieurs de ces compagnies ayant entamé des processus de passation de pouvoir, le milieu culturel a remis en question la façon de distribuer l’argent et la légitimité de l’ancienneté. Est-ce parce qu’une compagnie reçoit de l’argent depuis vingt ans qu’elle devrait continuer à en avoir pour toujours ? En faisant cela, on sacrifie une génération. Ce débat que nous avons eu était très intéressant car il a permis des mouvements. Il y a eu une refonte de programmes de subventions suite à cette discussion-là. Si j’étais ministre de la culture, j’offrirais les moyens d’équilibrer davantage les parts.

Sophie Cadieux
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Novembre 2016 © Mélina Kéloufi

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