Exigeante liberté

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Brigitte Haentjens © Mathieu Rivard

Brigitte Haentjens © Mathieu Rivard

Vendredi 20 avril 1945 : Les Russes de l’Armée rouge sont aux portes de Berlin, prêts à se venger des crimes commis par les soldats allemands à leur égard. Les femmes et les filles allemandes sont les premières victimes de ces représailles, subissant famine, humiliations et viols. Ce vendredi-là, la journaliste berlinoise Marta Hillers entame la rédaction de son journal. «Je n’ai pu m’empêcher de penser quelle chance j’avais eue jusqu’alors – dans ma vie, l’amour n’avait jamais été une corvée, c’était un plaisir. On ne m’avait jamais forcée et je n’avais jamais dû me forcer. C’était bon, tel que c’était. Aujourd’hui, ce n’est pas l’excès qui me met à bout. C’est ce corps abusé, pris contre son gré, et qui répond par la douleur.»

1954 : Marta Hillers publie en anglais son témoignage autobiographique Une femme à Berlin.

1997 : Brigitte Haentjens fonde la compagnie Sibyllines.

Septembre 2012 : Brigitte Haentjens est la première femme à prendre la direction du Théâtre français du Centre National des Arts à Ottawa.

Lundi 24 octobre 2016 : Brigitte Haentjens est élue à la présidence du Conseil Québécois du Théâtre.

Mardi 25 octobre 2016 : C’est la première à l’ESPACE GO (Montréal, Québec) de l’adaptation d’Une femme à Berlin mise en scène par Brigitte Haentjens. Sur scène, la parole intime de cette femme est démultipliée en quatre actrices. «Une femme à Berlin ne rend pas seulement compte d’un destin individuel. Le texte témoigne aussi d’un destin collectif, celui du peuple des femmes.»

Jeudi 27 octobre 2016 : Lors d’un entretien public donné à l’ESPACE GO, le dramaturge Paul Lefebvre dit du théâtre de Brigitte Haentjens qu’il «traite de ce qui est occulté, caché, nié dans le féminin.»

Vendredi 28 octobre 2016 : Rencontre avec la metteuse en scène Brigitte Haentjens.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Brigitte Haentjens ?

Brigitte Haentjens. Passionnée, entière, exigeante, disciplinée. La passion est probablement ce qui me définit le mieux car celle-ci implique tout le reste, un engagement total dans ce que j’entreprends. Cela comprend aussi par exemple la difficulté à pratiquer des conversations mondaines ou superficielles. Je préfère le contact en profondeur avec les choses et avec les êtres. Je suis assez cérébrale. J’aime les extrêmes et déteste la routine. Tout ce qui est quotidien m’ennuie. J’ai beaucoup de mal avec le concret des choses de la vie normale (rire).

L’art occupe toute ma vie. Je suis une spectatrice passionnée et j’ai la chance rare de pouvoir me consacrer uniquement aux projets qui me tiennent vraiment à cœur. Je n’ai jamais été obligée de m’impliquer dans un projet artistique pour des raisons alimentaires. J’ai toujours fait mes spectacles parce que j’en avais la nécessité intérieure. J’ai absolument besoin de liberté pour créer et pour commenter. J’aime avoir le contrôle sur l’ensemble de la création, pas seulement sur le contenu. La liberté m’est essentielle.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Outre Ariane Mnouchkine, il n’y avait pas tant de femmes que cela à pratiquer ce métier à l’époque où j’avais 20 ans. C’était difficile d’avoir des modèles. Dans le fond j’ignorais complètement que l’on puisse faire de la mise en scène. De plus, je ne savais pas grand-chose d’Ariane Mnouchkine car on parlait plutôt du Théâtre du Soleil. Elle n’était pas si présente médiatiquement. J’ai été davantage influencée par certaines figures littéraires comme Simone de Beauvoir ou Marguerite Duras car celles-ci étaient plus accessibles que les metteuses en scène. Simone de Beauvoir représentait pour moi une sorte d’idéal, un mélange de classe extérieure, d’assurance et de parole forte. Chez Marguerite Duras, c’est surtout le contenu de son œuvre qui m’a touchée et impressionnée.

Pourquoi monter ce texte aujourd’hui ?

J’ai toujours beaucoup aimé mettre en scène des paroles féminines. Ce n’est pas par militantisme mais simplement parce que ces paroles me touchent et que je ne les trouve pas forcément ailleurs, sur d’autres scènes. Sylvia Plath, Louise Dupré, Ingeborg Bachmann, Sarah Kane, Virginia Woolf, Marguerite Duras… Elles parlent de sujets qui m’importent. Or si cela m’importe, je me dis que cela doit importer à d’autres personnes.

La parole de Marta Hillers est importante car elle consiste en nommer l’innommable. C’est forcément d’actualité. Même si son récit se situe en 1945 dans un contexte étranger et alors que la réalité de la guerre est absente de l’imaginaire collectif montréalais, ce que la journaliste décrit est présentement en train de se dérouler ailleurs dans le monde à travers toutes les guerres, notamment en Afrique. Les mots peuvent agir sur le spectateur indépendamment du contexte dans lequel a lieu le récit. Rendre vivant est le principe du théâtre.

Ce que j’aime particulièrement dans Une femme à Berlin c’est le désir de dignité de cette femme. Je suis frappée par la lucidité de son écriture et ai le désir de la partager. Je déteste que l’on pose les femmes en victimes. En revanche, j’adore analyser les principes de l’oppression et les façons dont on peut lutter contre.

Que signifie pour vous «être une femme, aujourd’hui, dans le monde» ?

Je fais partie de la première génération de femmes à avoir été éduquée en masse, où il n’était plus rare pour une femme d’étudier à l’université. Être une femme dans le monde est un long combat qui passe par toutes sortes d’affranchissements. Des progrès ont été réalisés : des femmes ont acquis l’indépendance financière, l’accès au marché du travail et à l’éducation. Elles sont même généralement beaucoup plus éduquées que les hommes puisqu’elles constituent la majorité du public de théâtre (rire). C’est un peu inquiétant car on se demande de quoi les hommes et les femmes peuvent bien parler s’ils ne lisent pas les mêmes livres et ne vont pas voir les mêmes spectacles.

Il reste toutefois beaucoup de chemin à faire pour se désengager du regard masculin. La soumission au regard masculin est encore extrêmement présente. La dépendance émotionnelle aux hommes reste très forte. C’est surprenant. Je suis révoltée de voir des femmes ayant acquis une autonomie financière dépenser des sommes considérables pour des injections de botox, pour de la chirurgie esthétique. Tout cela pour courir après une jeunesse stéréotypée désirée par les hommes, avec des seins, des visages lisses, etc. Je trouve ça fou. C’est du gâchis. C’est le témoignage d’une forme d’aliénation. Pour qui fait-on tout cela ? C’est la question. Le fait-on pour être bien ou parce qu’on répond à certaines idées de ce qui séduit ? Pour écraser les autres femmes ? Qu’est-ce que c’est, au juste ? Cette course à une sexualité travestie m’écœure un peu.

Dans la sphère politique, les femmes sont très peu présentes. C’est compliqué pour elles d’accéder aux cercles de pouvoir sans singer les comportements masculins parce que les modèles féminins ne sont pas vraiment mis en avant. Je n’aime pas que les femmes soient obligées de se comporter comme des hommes en politique. C’est terrible ! Le regard posé sur Hillary Clinton est quand même d’une injustice totale par rapport à celui qu’on pose sur un homme politique. On est encore loin du compte égard à la force, l’intelligence, la solidarité des femmes.

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans la mise en scène ?

En Europe, très peu. Lorsque j’ai regardé le programme du festival d’Avignon il y a deux ans, je n’y ai vu aucune femme. J’ai entendu un metteur en scène dire «qu’il ne faudrait pas, sous prétexte de favoriser les femmes, ne pas tenir compte de la qualité des spectacles». Comme si la qualité était une valeur possédée uniquement par les hommes… C’est un cercle vicieux. En France, c’est hallucinant de voir le bal des changements de direction des théâtres nationaux. Ils tournent en rond, se passent les postes. Ce sont toujours les mêmes. Même si une nouvelle génération a pris le pouvoir, ça reste toujours masculin. Ici, les femmes sont plus présentes car la société québécoise est traditionnellement plus féministe, plus engagée du côté des femmes.

La mise en scène est au théâtre le territoire masculin par excellence. On peut toujours être actrice parce qu’on dépend du regard du metteur en scène, mais la mise en scène c’est la parole. Or les femmes prennent moins la parole dans la sphère publique que les hommes.

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans la direction des institutions théâtrales ?

Les femmes à la direction artistique occupent une plus grande place ici qu’en France. Le Théâtre du Nouveau Monde, le Théâtre Prospero, l’ESPACE GO, le Théâtre français du Centre National des Arts à Ottawa sont dirigés par des femmes. En France, à ma connaissance, toutes les grandes maisons sont dirigées par des hommes. Pas une seule femme n’est à la tête d’un théâtre national. On les envoie dans des centres dramatiques en région. C’est quand même incroyable !

Dans l’exercice de vos fonctions à la direction du Théâtre français du Centre National des Arts, quelle place faites-vous aux femmes ?

J’ai toujours fait beaucoup de place aux femmes et encouragé des filles. Elles ont toujours fait partie de mon univers. On peut constater en regardant la saison du Théâtre français du CNA qu’il y a nettement plus de femmes qu’ailleurs, tant pour la parole que pour la mise en scène. Cette année, quatre spectacles sont mis en scène par des femmes. C’est beaucoup. Tout le monde ne peut pas en dire autant (rire). C’est naturel pour moi. Ce n’est pas volontaire. Et même si c’était militant ça serait bien. Ça devrait l’être partout, non ?

Si j’étais ministre de la culture…

S’il n’y a pas de budget qui y est attaché, la culture ne veut rien dire. La culture ne peut exister sans un budget, sans un pouvoir. Être ministre de la culture ne m’intéresse pas si c’est – comme disait le général de Gaulle – pour «inaugurer des chrysanthèmes» ou faire acte de présence et de mondanité. Le développement de la culture ne peut se faire sans une injection massive de fonds. C’est notable partout dans le monde : chaque fois que de l’argent a été investi dans le développement, on a obtenu des résultats considérables (je pense par exemple à l’Allemagne ou la France sous Jack Lang). Au Québec, c’est beaucoup moins valorisé qu’en Europe. Les grands théâtres de Montréal ont la nécessité d’aller constamment chercher des fonds dans le privé. Le sous-financement du théâtre aboutit à ce que nous voyons aujourd’hui : une course folle après un public aussi large que possible et des programmations qui vont de pair. Il est impossible d’agir autrement quand seulement 30% du budget d’un établissement est fourni par les subventions. Il n’y a pas de secret. La réduction progressive des budgets appauvrit la scène artistique. Cela a des conséquences sur le temps qu’un artiste peut consacrer à un projet, sur la possibilité d’explorer l’art en profondeur, sur le contenu même des spectacles. Si j’étais ministre de la culture, je ne le serais qu’à condition d’avoir le budget suffisant (rire).

Si j’étais ministre de la culture avec le budget qui conviendrait, j’injecterais dans tous les domaines de la création artistique. Je privilégierais la démarche artistique plutôt qu’une culture du divertissement. La culture du divertissement prend beaucoup de place au Québec.

J’investirais dans le développement des publics car c’est extrêmement dispendieux. C’est un travail qui consiste à aller chercher d’autres publics que celui qu’on trouve actuellement dans les salles. Il n’y aura bientôt plus que des vieux, c’est inquiétant. On ne peut pas se limiter aux adultes à la retraite, «blancs caucasiens». Ce développement des publics passe par un travail auprès des classes sociales les plus défavorisées, des immigrants et de la jeunesse. C’est important d’être en contact avec l’art très tôt dans sa vie. Les chocs que l’on a enfant font une grosse différence. Je garde un souvenir marquant du Marat-Sade de Peter Brook que j’ai vu à 14 ans, même si je n’ai absolument rien compris. Ce contact avec l’art est primordial. La présence de l’art dans l’éducation ne se favorise pas seulement en envoyant des artistes dans les écoles ; il faut aussi provoquer chez les jeunes un choc par rapport à la pratique de l’art. Je pense notamment au film Les Rêves dansants qui raconte le projet dans lequel la chorégraphe allemande Pina Bausch décide de remonter son spectacle Kontakthof avec des adolescents. Ce qu’il y a de magnifique dans ce film, c’est le choc artistique. Il montre comment les jeunes, en pratiquant l’art, se transforment.

Le marketing prend de plus en plus le pas sur l’art. Même les musées privilégient des expositions populaires, généralement on diminue le contenu pour le rendre plus digeste. Cette démarche ne passe jamais par le développement de l’art tel qu’il est, ni par la qualité du regard qu’on pose sur l’art. Apprécier le théâtre demande une certaine culture, il faut le reconnaître. Ça passe parfois par le fait de le vivre soi-même, de le pratiquer. Pratiquer un instrument de musique peut changer un être humain. Hier soir, la salle de l’ESPACE GO était pleine de jeunes. Je trouve ça fantastique. Qu’importe s’ils ont aimé ou non la pièce, qu’importe si ça les a fait suer, ce n’est pas grave, ça va les marquer (rire).

Brigitte Haentjens
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Novembre 2016 © Mélina Kéloufi

Une femme à Berlin

Une femme à Berlin d'après Marta Hillers m.e.s. Brigitte Haentjens
Le mardi à 19h, du mercredi au samedi à 20h et en matinée le samedi à 16h
à l’ESPACE GO (Montréal, Québec)
Réservations par Internet ou au 514-845-4890
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À propos de Théâtrices

Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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