Frangines

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Caroline Loeb © Richard Schroeder

Caroline Loeb © Richard Schroeder

Cette entrevue devait avoir lieu il y a un an, au moment où elle présentait son spectacle George Sand, ma vie, son œuvre. Mais les circonstances, mais les aléas. Aujourd’hui, elle s’apprête à présenter au public un nouveau spectacle : Françoise par Sagan. Avant George Sand et Françoise Sagan, elle avait consacré un spectacle à Mistinguett et Madonna. En parlant d’elles, elle parle aussi d’elle. Et de nous, bien sûr. Des spectacles en portraits de femmes libres, d’artistes transcendantes. Comme elle les aime. Elle aussi, elle prend plaisir à faire part du talent de ses amis. Et des autres. Elle regorge d’adjectifs pour qualifier les gens, les choses, les œuvres qu’elle aime. En plus, elle s’amuse à glisser des blagues par-ci par-là, en prenant l’air de ne pas y toucher.

Notre rencontre a lieu, finalement. Au-dehors, il fait un temps à ne pas quitter une tente. C’est dimanche, jour chéri de l’ennui. Rencontre avec une drôle de mistinguette : la comédienne, autrice et metteuse en scène Caroline Loeb.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Caroline Loeb ?

Caroline Loeb. Il est difficile de se définir soi-même. Je suis passionnée, curieuse, combative, têtue, avide de culture. Comme Woody Allen je suis athée, mais je crois en l’art. L’art me tient debout, me fait vibrer, m’est essentiel, fondamental.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Ariane Mnouchkine est notre plus grande metteuse en scène, tous genres confondus. Elle a insufflé une vision extraordinaire, un théâtre à la fois formellement très fort et en même temps au cœur des textes. Je suis émue chaque fois que je me rends à la Cartoucherie, bouleversée même de la voir déchirer les billets, de voir ce lieu si magique qu’elle a créé, ces murs peints en référence au spectacle proposé, les gigantesques bouquets de fleurs, cette nourriture merveilleuse. Dans ce lieu, tout est fait autour du théâtre, tout est théâtre. J’aime beaucoup cet endroit.

Deborah Warner, la plus grande metteuse en scène anglaise, est une autre femme de théâtre qui a compté pour moi. J’ai été absolument scotchée par sa mise en scène de Medea avec Fiona Shaw, par la profondeur de sa direction d’acteurs. Avec elle, chaque mot est incarné, chaque mot a un sens. C’est incroyable. Ce spectacle a été pour moi l’un des grands chocs de théâtre de ces dernières années.

Je pense à la chanteuse-comédienne Emeline Bayart. J’ai adoré son spectacle D’Elle à Lui qu’elle a récemment joué au Théâtre du Rond-Point, c’est un stradivarius, je suis allée le voir plusieurs fois. Elle a un talent que je n’ai jamais vu. Elle est exceptionnelle, sait tout faire, ose tout, est incroyablement drôle, bouleversante. Elle fait un extraordinaire travail sur les mots en incarnant chacun d’eux, en les faisant vibrer. C’est rare de voir une comédienne investissant à ce point le sens, le sens de chaque mot, chaque virgule, chaque point.

En ce moment, il y a une autre fille que je trouve absolument géniale : Andréa Bescond pour son spectacle Les Chatouilles ou la danse de la colère. Pour moi, cela a été la claque du Festival d’Avignon l’an dernier. C’est un spectacle important, essentiel, courageux, brillant, drôle, bouleversant. Il existe des spectacles qui vous changent et Les Chatouilles est l’un d’eux. Elle explore avec une remarquable finesse un sujet délicat, celui de ses abus sexuels. Et tout y est du déni, le déni qui est marié avec l’abus sexuel. Le déni est l’une des parties les plus violentes et les plus importantes de l’abus et Andréa Bescond réussit très bien à le montrer.

Sacrées gonzesses !

Pourquoi écrire George Sand, ma vie, son œuvre et Françoise par Sagan aujourd’hui ?

Le spectacle Françoise par Sagan s’inscrit dans la continuité du spectacle George Sand, ma vie, son œuvre. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est l’écriture et comment être une femme autrement que d’après le «carcan» dans lequel on nous enferme souvent. J’ai ce rêve de liberté.

Ma rencontre avec George Sand sort de l’ordinaire. Au départ, je la connaissais mal et elle me passionnait peu. Puis j’ai commencé à lire les premières biographies. J’ai alors été fascinée par cette femme qui a eu mille vies en une, qui a tout assumé, qui a tout osé, qui avait une fantastique vitalité, qui se trouvait à la fois dans l’écriture, dans la nature, dans la vie, dans l’amour, dans la beauté de chaque instant. Le destin de George Sand est fort. C’est une femme très inspirante. Quand on l’a rencontrée, on ne la quitte plus. Elle a une humanité si riche, si généreuse, qu’elle finit par nous accompagner toujours par la suite. Dans le spectacle, je disais de George Sand qu’elle était «la Madonna, la Sagan de l’époque».

J’ai rencontré Françoise Sagan par George Sand. Un jour que je me trouvais dans la cuisine d’Alex Lutz (mon metteur en scène dans George Sand, ma vie, son œuvre), j’ai pris un livre posé là. Il s’agissait de Je ne renie rien, un recueil d’interviews de Françoise Sagan publié chez Stock. Alex Lutz m’a lu un passage. C’était tellement drôle. Bref, on rit et je repose le livre sur le comptoir de la cuisine. Trois mois plus tard, lors du Festival d’Avignon, je me retrouve coincée dans une tente sous des trombes d’eau, d’éclairs et de tonnerre, en compagnie de Bodo, mon attachée de presse pour mon premier album [ndlr : Piranana, sorti en 1983]. Nous venions pour l’anniversaire d’un ami. Nous ne pouvions pas quitter la tente. Au-dehors, c’était diluvien et Bodo était terrifiée par l’orage. Elle m’a alors offert le paquet initialement destiné comme cadeau d’anniversaire à notre ami. Il s’agissait de Je ne renie rien de Françoise Sagan. À mon retour d’Avignon, je l’ai lu et eu un coup de foudre –c’est le cas de le dire !– pour ce livre. Il y avait de quoi faire un monologue alors j’ai lu, relu, noté ce qui me plaisait et constitué un montage des passages qui me parlaient le plus.

Je considère Françoise Sagan et George Sand comme mes frangines. Il y a chez Françoise Sagan beaucoup de choses dans lesquelles je me reconnais. Je prends beaucoup de plaisir à transmettre cette parole qui me parle de manière forte et intime. Elle a un extraordinaire rapport à l’écriture, un rapport physique. Elle dit des choses magnifiques sur l’écriture en l’exprimant avec des mots très simples et pourtant très justes. Elle a un humour merveilleux, l’air de ne pas y toucher.

Comme George Sand, je parle d’elle au présent. Les grands écrivains ne meurent pas. Avec les grands artistes, j’ai toujours l’impression qu’on s’adresse à moi au présent, que cela demeure très vivant. Ils sont le contraire des ampoulés, de ceux qui posent, qui se la pètent ou qui jouent à l’artiste. Les grands artistes parlent d’homme à homme, de femme à femme, d’être humain à être humain. Françoise Sagan dit sur le sexe, au sujet des gens jouant au plaisir, à la possession, à l’égarement : «Je me demande lequel va se comporter en être humain». Elle a véritablement conscience de la vérité des rapports. Je pourrais citer tout le texte…

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans l’écriture théâtrale ?

Les femmes qui écrivent sont nombreuses. C’est curieux, cette histoire de genre qu’on évoque parfois sur l’existence d’une écriture féminine ou non. À mon sens, il y a seulement de bons artistes et de mauvais artistes. À partir du moment où l’on écrit, on transcende son genre. Les grands écrivains ont une part féminine très forte et les grandes écrivaines ont une part de virilité. Quand on est artiste, on est à la fois homme, femme, jeune et vieux.

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans la mise en scène ?

Il y a des bonnes metteuses en scène et des mauvaises metteuses en scène. Cela ne change rien. Soit on est un bon artiste, soit on est un mauvais artiste. C’est tout.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, en France » ?

Il faut continuer à se battre. Et puis c’est important d’être féministe, c’est important d’assumer son féminisme. Je trouve curieux – et c’est très français – que des femmes revendiquent le fait qu’elles doivent se battre dans leur travail ou dans leurs relations avec les autres mais se croient obligées de dire qu’elles ne sont pas féministes. Or il est important de l’être. Heureusement, des hommes aussi sont féministes. Alex Lutz par exemple, avec qui je travaille, est plus féministe que bien des femmes. Je connais des hommes formidables qui sont féministes.

Si j’étais ministre de la culture…

J’ignore quel serait mon programme si j’étais ministre de la culture. La culture est évidemment essentielle. Elle est le cœur de tout. La culture et l’éducation sont vitales.

Il faudrait mettre des cinémathèques dans les écoles. Il faudrait que les gamins aillent au théâtre plus souvent, mais pas pour aller voir n’importe quoi. J’ai récemment vu un spectacle lors duquel bon nombre d’élèves étaient présents et c’était si mauvais que ça m’a rendu folle. Si on leur montre du mauvais théâtre comme celui-là, me suis-je dit, ils vont détester le théâtre. Contrairement au cinéma, le théâtre ne supporte pas la médiocrité. Un mauvais film, ce n’est pas bien grave. Mais le mauvais théâtre, c’est pire que tout. Et le bon théâtre, c’est mieux que tout (sourire).

Il est si important de lire les classiques. Le système dans lequel nous vivons prône le principe du reader’s digest, des compilations. La beauté d’À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, ce sont ses douze volumes. La beauté ne réside pas dans l’histoire ni dans le résumé. J’ai l’impression que tout, de nos jours, fonctionne en résumé. Je m’aperçois qu’à cause d’Internet, mes moments de concentration sont devenus très courts. Je décroche vite alors que je pouvais lire des heures, des heures, des heures. L’ennui, c’est très important. Il faut accepter l’ennui car on se nourrit aussi de l’ennui. Aujourd’hui on ressemble à des junkies avec nos téléphones, on attend le nouveau like, le nouveau post, le nouveau buzz. C’est le contraire de l’émotion, de la réflexion et de l’envie de créer.

Caroline Loeb
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Juin 2016 © Mélina Kéloufi

Françoise par Sagan d'après Je ne renie rien de Françoise Sagan 
m.e.s. Alex Lutz
À partir du samedi 11 juin au Théâtre du Marais (Paris, 3e)
Réservations par Internet ou au 01.71.73.97.83
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À propos de Théâtrices

Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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