On y va

Laura Perrotte

Laura Perrotte

« On est le 22 novembre 2015, les attentats à Paris ont une semaine. Et je pense à toutes ces femmes dans le monde qui n’ont pas la chance d’être à ma place.​ » Rencontre avec la comédienne et metteuse en scène Laura Perrotte.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Laura Perrotte ?

Laura Perrotte. Je suis de la génération des Nuls et la première réponse qui me vient c’est : une femme Barbara Gourde​. Blague à part, je suis une femme qui peut parler des heures de son travail, ou de moi dans le travail, mais de moi tout court… je trouve ça difficile. Disons que je suis une femme de bientôt quarante ans qui a changé de vie il y a deux ans pour essayer de vivre ses rêves de théâtre et, jusqu’à aujourd’hui, je m’en félicite. Je suis aussi une femme qui avait de la colère plus jeune et qui prend le chemin du respect de soi-même et d’autrui et c’est un beau chemin, avec ses flaques de boue et ses cailloux, mais un beau chemin.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Je dois avouer que plein d’êtres de talents m’ont influencée. Beaucoup d’hommes puisqu’ils sont très représentés, les romanciers en particulier qui m’ont aidé à mieux comprendre le monde et les êtres. Chez les femmes j’admire l’indépendance d’une George Sand, la liberté de parole jusqu’à la cruauté d’une Simone de Beauvoir, le courage d’une Simone Veil d’avoir porté la loi qui a dépénalisé l’avortement. Et chez mes contemporaines créatrices, Ariane Mnouchkine m’a fasciné avec Le Dernier Caravansérail d’une beauté formelle et émotionnelle incroyable il y a dix ans ; chaque semaine Agnès Delachair, une comédienne mime qui a une énergie et une sensibilité merveilleuses me transmet son savoir et c’est formidable. Et plus récemment, j’ai été épatée par Sirènes mis en scène par une jeune femme dont j’ai l’intention de suivre le travail : Pauline Bureau.

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans la mise en scène ?

​J’ai assisté à la soirée HF de la rentrée (le mouvement HF est une association militant pour une meilleure représentation des femmes aux postes clés dans la culture), le bilan de la représentativité des femmes dans nos institutions n’est pas brillant. Mais je pense que parmi les jeunes femmes qui se lancent depuis une dizaine d’années, elles ne se posent pas la question de leur sexe ou «genre» comme on dit aujourd’hui. Moi je n’y ai pas pensé. On veut faire de la mise en scène, on y va et c’est tout. La question se complique sur les grosses productions où l’on trouve moins de femmes, parce qu’on y a plus difficilement accès mais également parce qu’on n’ose pas je pense. On a plus besoin qu’un homme de se sentir légitime. Mais un jour, sur ce point-là aussi on se comportera comme les garçons.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une jeune fille ou jeune femme qui veut être comédienne ?

​Se former avec des gens compétents, sur le corps, le jeu, la voix. Ne rien lâcher, travailler​ beaucoup, être très exigeante et rester fidèle à soi-même.

Quel lien faites-vous entre l’âge et l’image ?

Il y a plusieurs façons de comprendre cette question. Un angle qui m’intéresse serait celui-ci : dans les grottes de Lascaux on peignait des taureaux et des ours et aujourd’hui on poste des photos sur Instagram. Le rapport à l’image a beaucoup évolué, elle est devenue omniprésente. Will Self, un auteur anglais, dit dans ses interviews : « C’est pathétique de condamner le cours des choses. On n’arrête pas le futur. » Il le formule avec provocation, c’est son style, mais c’est très juste. On est vite désemparé face au changement. Le monde est en mutation perpétuelle, il faut s’adapter, être mobile sinon on se sclérose. Et c’est cette mutation perpétuelle qui rend la vie si passionnante. Halte au «c’était mieux avant», ou alors transformons-le en «ce sera mieux demain» et œuvrons dans ce sens. Aujourd’hui dans beaucoup de métiers on est obligé de réfléchir à son image, sa visibilité, d’aborder la communication de son travail sous un angle professionnel, avec un œil marketing. Pour une pièce par exemple, on travaille l’image dès la mise en scène avec la scénographie, les costumes, les éclairages, comme ça s’est toujours fait, mais il faut aussi soigner le fond et la forme de son dossier de presse, avoir de belles photos pour les réseaux sociaux, une vidéo à la fois fidèle au spectacle et séduisante, etc. Qu’on aime cela ou non, si on veut donner sa chance à une pièce d’être vue, il faut en passer par là. Avoir une bonne pièce ne suffira pas.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, en France » ?

​C’est être une femme dans un pays où, même si tout n’est pas gagné, les choses progressent. J’aimerais que ce soit le cas dans tous les pays du monde. On est le 22 novembre 2015, les attentats à Paris ont une semaine. Et je pense à toutes ces femmes dans le monde qui n’ont pas la chance d’être à ma place.​ Pour ce qui est du monde occidental, je me considère féministe. Je suis vigilante aux discours imbéciles qui me cloisonnent en tant que femme mais aussi ceux qui cloisonnent les êtres en général. Je fais du théâtre pour réunir et pas pour séparer. Le monde, les êtres, sont complexes ; dire « les hommes sont… les femmes sont… les gens sont… » est toujours terriblement réducteur. La scène me permet de prendre la parole, une parole publique dans laquelle j’engage ma responsabilité. Je ne pense pas changer le monde mais je peux participer un peu au mieux-vivre ensemble.

Si j’étais ministre de la culture…

Le problème du ministère de la culture est que c’est trop cloisonné. On cloisonne toujours trop dans la vie. Ses idées, la façon de percevoir son corps, la société. Il faudrait un grand ministère jeunesse/sport/éducation/culture. Que ces  ministères une fois regroupés créent de vraies synergies. On pourrait savoir où réside le talent de chaque enfant. Parce qu’un enfant peut ne pas être très bon à l’école mais exceller en musique, ou dans un sport. Et quand on a décelé son talent, on sort de l’échec, du mal-être et on devient meilleur dans d’autres matières parce qu’on prend confiance en soi. Parce que la culture doit nous faire réfléchir, nous émouvoir, nous interpeller et aussi nous aider à mieux vivre ensemble. Mais elle ne peut le faire qu’en étant en interaction avec d’autres forces. Regrouper ces ministères et motiver ces acteurs à évoluer ensemble et main dans la main, voilà ce que je ferais. Cependant je ne voudrais pas de ce ministère, ça serait beaucoup trop lourd pour mes épaules, ni d’un ministère tout court. Mais en tant que citoyenne c’est ce que je crois qu’il faudrait faire.

Quelque part au milieu de la nuit de Daniel Keene m.e.s. Laura Perrotte
Les dimanches à 15h au Proscenium (Paris, 11e)
Réservations par Internet ou au 01.40.09.06.77

Laura Perrotte
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Décembre 2015 © Mélina Kéloufi
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À propos de Théâtrices

Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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