Simone veille

Trinidad © Carlotta Forsberg

Trinidad © Carlotta Forsberg

« C’est pour votre génération qu’on fait ce spectacle » avoue Trinidad lors de sa rencontre avec une blogueuse de 19 ans, à l’issue d’une répétition de la pièce dont elle est l’une des autrices et l’une des comédiennes. Et pendant ce temps, Simone veille ! – un titre évocateur – propose trois portraits de femmes des années 1950. Puis leur fille. Puis leur petite-fille. Puis leur arrière-petite-fille. Un voyage qui s’étend sur plusieurs générations, traversant les époques et les avancées concernant les droits des femmes, sous l’œil de Simone. Cette dernière mène le bal, car c’est bien à un bal que Trinidad nous convie, en partageant dates et commentaires. Elle sert de guide et de complice.

Et pendant ce temps, Simone veille ! plonge dans les grands thèmes : révolutions, indépendance financière, indépendance de pensée, libido, émancipation, combats féministes, inégalités salariales, violences faites aux femmes, filles-mères, mères porteuses, mariage et adoption pour tous. Et pendant ce temps, Simone veille ! plonge dans les grands événements : le «manifeste des 343 salopes» paru dans le Nouvel Observateur en avril 1971, le procès de Bobigny en 1972, l’affaire du voile islamique en octobre 1989, le scandale des prothèses mammaires PIP. Et pendant ce temps, Simone veille ! plonge dans les grandes références : «Moulinex libère la femme», Simone de Beauvoir, le Mouvement de libération des femmes, le Planning Familial. Et pendant ce temps, Simone veille ! plonge dans les grandes avancées : l’ouverture d’un compte en banque, la gestion de ses propres biens, l’emploi sans l’autorisation du mari, le droit d’acheter, de voter, d’avorter, de divorcer, l’accès à la contraception, la loi du 6 juin 2000 sur la parité.

Simone veille sur « les filles qui font le linge et les garçons qui savent seulement le salir ». Simone veille sur celles qui « préfèrent une tête bien faite à des seins refaits ». Simone veille sur les hommes et les femmes qui « sont égaux, pas identiques, égaux ». Parfois, dans ce spectacle, Simone chante. « Oui le tchador / Ça fait robe et ça fait store ». Les stores, ouvrons-les : rencontre avec Trinidad.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Trinidad ?

Trinidad. Je pense qu’en regardant derrière moi je peux dire que je suis la femme que je rêvais d’être. Indépendante, libre dans sa tête et sa créativité.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Bizarrement sur le plan artistique j’ai plus été influencée par des hommes que des femmes et j’ai sans aucun doute une «culture» plus cinématographique que théâtrale. Enfant j’adorais les comédies musicales ce qui explique sans doute que je ne conçois pas un spectacle sans donner une part importante à la musique.

Pour ce qui est de l’humour, du sens du rythme, sans aucun doute Jerry Lewis. Un grand monsieur méconnu mais qui a été le maître de Quentin Tarantino et de Martin Scorsese, entre autres. Et Pedro Almodóvar qui m’a réconciliée avec mes origines espagnoles et grâce auquel je me suis autorisée une autre façon d’écrire en utilisant le rire non plus comme un but mais comme un moyen.

Parmi les actrices, enfant j’adorais Françoise Dorléac qui avait un sens du rythme et de la rupture extraordinaire. L’homme de Rio reste un de mes films cultes. Et je suis une inconditionnelle de Meryl Streep et Nicole Kidman. Cette capacité de se transformer et d’interpréter un personnage jusqu’au bout des ongles.

Parmi les personnalités publiques évidemment des femmes comme Simone Veil, Simone de Beauvoir, Françoise Sagan, Marguerite Duras. Et dans les dernières romancières j’aime beaucoup l’écriture fluide et juste d’Alice Ferney.

Pourquoi écrire ce texte aujourd’hui ?

Depuis toujours j’écris sur les femmes, la transmission… D’ailleurs la dernière chanson qui est aussi la raison pour laquelle j’ai choisi ce titre, je l’ai écrite dix ans avant ce spectacle. Ce texte en particulier est né d’une colère au moment de l’affaire Dominique Strauss-Kahn. Pendant plusieurs jours nous avons entendu dans les médias des choses aberrantes qui m’ont sidérée, qui m’ont fait dire qu’il était impossible qu’on entende des choses pareilles en France, en 2011 et notamment cette petite phrase de Jean-François Kahn : « Ce n’est jamais que le troussage d’une femme de chambre ». Et là pour la femme que je suis et pour la petite fille abusée à 10 ans par un de ses oncles, que j’ai été, c’en était trop. Ça a explosé dans mes tripes.

J’ai pris conscience que j’étais peut-être la dernière génération qui se souvenait que des femmes et des hommes s’étaient battus pour que nous ayons des droits et que ces droits étaient bien fragiles. L’idée s’est alors imposée tout de suite : raconter à travers trois lignées de femmes nos acquis depuis les années 1950 à nos jours avec un personnage extérieur qui rappelle les lois et les avancées. J’ai aussi pioché dans des choses que j’avais écrites auparavant, comme les chippendales ou la chanson du Tchador qui faisait partie d’une chronique (le Fou du roi, sur France Inter).

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, en France » ?

Je pense d’abord à être un être humain avant d’être une femme et à ce titre je me sens en égalité avec les autres. C’est la vie qui a décidé que je naisse femme. Si cela pose un problème à quelqu’un et notamment à un homme c’est à lui de se poser des questions.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale » ?

Là aussi, grâce à mon père je pense, j’ai une grande liberté dans ma tête. Il y a quelque chose d’évident pour moi c’est qu’en faisant ce métier je suis à ma place. La première fois que je suis montée sur scène j’avais 12 ans et ce fut comme si on remettait un poisson dans l’eau. Quelque chose s’est aligné à l’intérieur de moi. Et j’ai toujours tracé ma route sans me préoccuper de ce qui se faisait ou pas. J’ai toujours mélangé humour et chanson. Plus jeune on me disait que je devais choisir et aujourd’hui la plupart le font. La nouvelle génération d’humoristes arrive sur scène avec un équipement technique digne d’une rock star.

J’ai toujours abordé des thèmes qui me touchaient et surtout dans un but de transmettre. Je suis sur scène et j’écris pour transmettre. J’essaye toujours de mettre dans mes spectacles des petites clés qui m’ont aidé et qui pourraient aider les autres. Après chacun est libre de les prendre ou pas et d’ouvrir ses portes.

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans l’humour ?

Nous sommes de plus en plus nombreuses et cela me paraît normal puisque l’humour n’est pas une émotion, je dirai, réservée à une partie de l’humanité.

Ce qui est intéressant de voir c’est comment l’humour féminin a fait évoluer l’humour masculin. Avant, les hommes humoristes restaient très extérieurs à leurs émotions, ils parlaient de politique, de sexe… Mais jamais d’eux. Alors que les femmes nous avons tout de suite été dans l’intime, parlé de nos corps, de nos cœurs, de la maternité… Et la nouvelle génération d’hommes ose davantage aller dans cela. Je trouve ça chouette. J’ai vu le week end dernier le spectacle d’un comédien marseillais, Ali Bougheraba qui parle de la difficulté d’être père. Superbe.

En revanche il est vrai que les femmes humoristes passent plus difficilement la barrière du cinéma que les hommes.

La réalité est que nous vivons encore dans un monde d’hommes. Mais à nous de prendre notre place.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une jeune fille ou jeune femme qui veut être comédienne ?

Le même qu’à un jeune homme. De le tenter, d’y aller. Il vaut mieux avoir des souvenirs que des regrets. Nous ne faisons pas tous ce métier pour les mêmes raisons alors nous ne le ferons pas tous de la même façon. Et nos satisfactions et nos quêtes ne se situeront pas au même endroit.

Quel lien faites-vous entre l’âge et l’image ?

Pour moi tout vient de l’intérieur et tout est énergie. C’est l’énergie qu’on dégage et qu’on génère qui compte. L’important est de se nourrir de tout ce qu’on vit. Si on vieillit c’est qu’on est vivant. J’ai la chance d’écrire ce que je défends, donc j’écris des choses qui correspondent à mon âge.

Je ne suis pas trop dans le souci de mon image. J’aime m’amuser à m’habiller, à me maquiller, me transformer. Là aussi je laisse libre cours à ma créativité. Je sais qu’il y a quelque chose de très enfantin là-dedans mais le bon côté est que je me moque de mon image. On ne peut pas plaire à tout le monde. Nous le savons.

Si j’étais ministre de la culture…

Si j’étais ministre de la culture, la première chose pour moi serait de valoriser la culture dans mon pays. De faire prendre conscience de la richesse que nous avons en France et de la diversité culturelle en rendant cette culture accessible au plus grand nombre, donc en la finançant et non pas en demandant aux artistes de payer pour montrer ce qu’ils savent faire comme c’est le cas notamment à Avignon qui est devenu «le salon de l’intermittent».

Amener la culture dans les banlieues, car elle a déserté depuis un moment certaines villes. Et nous n’en serions pas là aujourd’hui.

Introduire la culture dans les écoles. Que chaque enfant puisse choisir une activité artistique.

Ce qu’il y a de beau dans toute activité artistique c’est qu’elle transcende les émotions. C’est qu’elle met des mots sur des choses au théâtre, c’est qu’elle permet de libérer des peurs, de la colère. De rassembler les gens autour d’un même projet, d’un même message.

Je supprimerai tous les jeux-concours à la télé. Là où il y a concours, il n’y a pas d’amour. Quand on est prêt à tuer père et mère pour être le premier on n’est pas dans la culture ni la créativité. On se coule dans un moule pour plaire à un jury. Donc non !

Moins de violence dans le choix des films et des images proposés au cinéma et à la télé.

En résumé plus de moyens pour aller vers la créativité et le dépassement de soi que pour aller dans la haine et la violence.

Et pendant ce temps, Simone veille ! de Trinidad, Corinne Berron,
Hélène Serres, Vanina Sicurani, Bonbon m.e.s. Gil Galliot 
En tournée en 2016-2017
Et pendant ce temps, Simone veille !

Et pendant ce temps, Simone veille !

Trinidad
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Novembre 2015 © Mélina Kéloufi
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Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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