La force du rêve

Danser à la Lughnasa © Christophe Vootz

Danser à la Lughnasa © Christophe Vootz

Nous sommes dans une loge du théâtre de l’Atelier où elles jouent dans la pièce Danser à la Lughnasa de Brian Friel. La distribution compte huit rôles dont cinq attribués à des femmes. Ce soir-là, je rencontre trois d’entre elles : Léna Bréban, Lou de Laâge et Lola Naymark. Rapidement, l’entrevue tourne en discussion entre les trois actrices. Tour à tour elles se complètent, s’interrogent, s’opposent, s’accordent. Rencontre.

Théâtrices. Quelles femmes êtes-vous ?

Lou de Laâge. Moi-même. On essaye autant que possible d’être en accord avec soi-même.

Léna Bréban. C’est pas mal comme réponse. Je trouve ça bien (rire).

Lou. C’est comme la question « qui es-tu ? », je trouve toujours impossible d’y répondre. Je suis moi. Comment veux-tu répondre ? En plus, on change tous les jours.

Léna. J’irai dans le sens de Lou : j’essaye autant que possible, selon les circonstances, d’être moi-même, tout en gardant…

Lou. …Notre intégrité.

Léna. Quelle femme es-tu, Lola ?

Lola Naymark. Une femme.

Lou. Je suis aussi une femme heureuse, je crois.

Léna. C’est plutôt sympa !

Rires.

Lou. C’est vrai ! Les femmes ne sont pas toutes heureuses. Je m’estime chanceuse.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Léna. Dominique Valadié a été très importante pour moi, d’abord en la voyant jouer puis jouant avec elle ensuite. Quelle actrice géniale ! J’aime son culot. J’aime sa bienveillance envers ses partenaires : elle est éblouie par le travail des autres et sait s’en saisir pour le traduire à sa manière. Je me souviens, lors d’une mise en scène de Jean-Pierre Vincent, qu’elle s’était arrêtée de jouer en plein spectacle parce qu’elle ne le sentait plus. Elle a repris depuis l’état dans lequel elle se trouvait, sans chercher à tout prix à « faire du théâtre ». Elle cherchait l’endroit où ce texte et cette parole résonnaient en elle. J’ai eu la chance aussi de travailler avec elle. Il faudrait pouvoir enregistrer tout ce qu’elle dit, à tous moments, parce qu’elle lance parfois des remarques à la fois très simples et très éclairantes. Dominique Valadié a une impressionnante carrière et garde toujours une curiosité rare. Elle s’intéresse à tous et à tout, elle absorbe comme une éponge. J’aime aussi sa féminité, ou plutôt sa non-féminité. Elle peut jouer un homme sans que cela ne pose de problème. Dominique Valadié est un corps par lequel passe des mots et c’est cela qui parle aux gens.

Lou. Pour ma part, il ne s’agit pas d’une femme connue. Elle s’appelle Alice Michel. Elle était la première femme à m’avoir fait faire du théâtre, ma première prof. Quand, à l’âge de six ans, j’avais décidé de faire du théâtre et fantasmé un monde magique, j’ai eu la chance de rencontrer cette femme qui m’a confortée dans cette magie que je m’étais créée. Par son approche, elle a confirmé mon envie de faire du théâtre. J’ai appris avec elle jusqu’à l’âge de vingt ans. J’étais avec d’autres enfants ; nous avons tous grandi ensemble au sein de cette petite troupe avec laquelle on montait des spectacles. J’adorais par ailleurs le fait que le physique n’importait pas, on pouvait s’amuser à avoir le corps et les mots que l’on voulait. Alice Michel m’a offert un excellent terrain de jeu et de découvertes.

Léna. Et toi Lola ?

Lola. Je réfléchis et suis en train de constater que je n’ai toujours été mise en scène que par des hommes. Je cherche donc une réponse maline…

Lou. Tu peux parler d’une amie. Ou de toi-même si tu es vraiment très narcissique.

Rires.

Lola. Je travaille en ce moment avec une amie dramaturge et metteuse en scène, Elsa Granat, dont la vision du théâtre et l’intelligence m’éclairent. Je vais prochainement mettre en scène un spectacle et travaille à ses côtés sur la dramaturgie. Il s’agit d’un spectacle qui ne compte que des femmes. En travaillant sur ce projet, nous avons énormément parlé de ce que peut signifier être une femme au théâtre. Son regard sur la féminité et ses points de vue me font beaucoup avancer, tant sur la dramaturgie que sur la vision des femmes et de leur représentation au théâtre.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, en France » ?

Lola. Vous avez quatre heures (rire).

Léna. Cela ne signifie rien d’autre qu’être une femme aujourd’hui dans le monde.

Lou. Je pense qu’il devrait être normal de ne plus même se poser cette question.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale » ?

Lou. Être quelqu’un qui participe à un projet artistique.

Léna. J’ai l’impression qu’en ce moment le milieu s’ouvre, qu’une petite lueur fait son apparition, que l’on ne se posera plus la question, qu’être une femme aujourd’hui dans la création théâtrale signifiera être un artiste aujourd’hui dans la création théâtrale. Il y a des femmes qui ouvrent peu à peu le chemin. Nous ne sommes plus cantonnées à la place traditionnelle qu’est celle de l’actrice.

Lola. Dans le répertoire classique, on compte quand même une majorité de rôles d’hommes. Les distributions comme celle de Danser à la Lughnasa sont finalement assez rares.

Lou. C’est aussi cela qui est excitant.

Lola. Statistiquement, cela reste aberrant de disproportion.

Léna. Oui, concrètement, ce n’est pas l’heure. Mais je sens qu’une sablière s’est mise en route. (Temps.) Ou peut-être que l’on est en train de rêver (rire) !

Lou. Mais c’est bien de rêver !

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une jeune fille ou jeune femme qui veut être comédienne ?

Lou. C’est toujours compliqué de donner un conseil. Un conseil peut être valable pour une personne et pas pour une autre.

Lola. Je crois qu’on ne m’a pas assez dit d’aller au théâtre. J’y vais actuellement plus souvent que lors de mes études théâtrales.

Lou. Dans les écoles, on le dit beaucoup. Seulement, les élèves ne suivent pas forcément ce conseil.

Lola. Je pense vraiment qu’on ne me l’a pas assez dit.

Léna. On le propose mais on ne précise pas que cela apporte beaucoup dans l’apprentissage et dans l’affirmation du regard critique et artistique.

Lola. Il y aurait bien des conseils à partager mais chaque parcours est unique.

Léna. Toujours garder en mémoire la force du rêve, la force de cette envie que l’on a eue le jour où notre envie de faire ce métier s’est pour la première fois révélée à nous-mêmes. (Temps.) Un jour, un metteur en scène avec lequel j’ai travaillé m’a dit : « Il faut toujours jouer comme si c’était la dernière fois. » Je trouve cela beau et juste.

Lola. Se méfier des professeurs de théâtre. Un peu.

Lou. Rester toujours un peu insolent.

Lola. On commence souvent très jeune. On arrive dans les écoles de théâtre à dix-sept ou dix-huit ans. À cet âge-là, je tâchais de m’appliquer, de bien faire, j’avais très peu d’indépendance, d’autonomie. Par ailleurs, j’ai été traumatisée en tant qu’apprentie comédienne par la question de l’emploi. En passant les concours, on nous pousse à faire ce que l’on sait faire, donc à donner une certaine image de soi, donc à savoir quelle image de soi l’on renvoie. À dix-huit ans, il s’agit de questions vertigineuses. Elles ne sont d’ailleurs pas toujours abordées avec une grande psychologie de la part des professeurs. L’emploi est limitant.

Lou. Je crois qu’il est tout de même important de savoir quel est notre emploi pour savoir ce qu’il faut que l’on brise.

Lola. Bien sûr. Mais parfois, on nous connaît mal, on nous juge mal. Je trouve bizarre d’avoir une image différente de ce que l’on est intérieurement.

Quel lien faites-vous entre l’âge et l’image ?

Léna. Je suis très soulagée d’en avoir fini avec les jeunes premières car je ne me percevais pas du tout ainsi à l’intérieur. Je me sentais tout sauf jeune première. Il y avait une dichotomie entre la façon dont je me percevais et ce que l’on me demandait de jouer. Soit ces rôles ne m’intéressaient pas, soit l’angle dans lequel on me demandait de les jouer ne m’attirait pas. Ceux de jeunes premières sont très porteurs de désir donc d’images assez limitées. Depuis que j’ai eu mon enfant – ça a été radical – j’ai accès aux rôles qui m’intéressent le plus. On ne me les aurait pas proposés avant. L’an dernier par exemple, je jouais dans La Maison d’à Côté de Sharr White une femme trentenaire ou quarantenaire qui ne se trouvait absolument pas dans la séduction. J’ai trouvé cet exercice libérateur. J’étais encombrée par cette idée de représenter la séduction. Je ne sais pas s’il est bon d’utiliser le mot « séduction », c’est un peu…

Lou. Si, c’est bien. Personne n’ose jamais.

Léna. Je suis contente de pouvoir montrer d’autres femmes, des femmes qui m’intéressent davantage. Des femmes que je rencontre finalement plus souvent dans la rue ou que je fréquente davantage, que je vois tous les jours. Ces rôles ne sont pas cantonnés à celui de jeune première qui est si ennuyeux pour une femme. Il existe bien sûr des jeunes premières très plaisantes : Christina [ndlr : interprétée par Lou de Laâge dans Danser à la Lughnasa], par exemple !

Lou. C’est ce que j’allais dire. On peut oublier le fait qu’elle soit objet de désir parce qu’autre chose de bien plus important se raconte.

Léna. Ou Rosalinde dans Comme il vous plaira de William Shakespeare, j’ai adoré ce rôle. Les jeunes premières shakespeariennes sont géniales. N’oublions pas qu’elles étaient jouées par des hommes, à l’époque. Toutefois, dans l’ensemble, elles sont peu intéressantes. Si on prend bien le virage, on peut trouver avec l’âge de beaux rôles sur notre route.

Lou. Même si je suis encore parfois rangée dans la case des jeunes premières, j’essaye de choisir des projets dans lesquels le propos transcende cela. La pièce Danser à la Lughnasa est très belle pour les rôles qu’elle offre aux femmes.

Léna. Les actrices que j’admire n’ont pas d’âge.

Lou. Heureusement que l’on vieillit, que l’on change perpétuellement. Cela permet de toujours aborder de nouveaux rôles. Sinon, on se ferait chier !

Rires.

Léna. Nous sommes toute de même censées raconter l’humanité. Et l’humanité ne se cantonne pas aux filles entre vingt et trente ans.

Rires.

Léna Bréban / Lou de Laâge / Lola Naymark
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Novembre 2015 © Mélina Kéloufi
Publicités

À propos de Théâtrices

Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :