Guerrières

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Leah Marciano

Leah Marciano

Notre rencontre a lieu un lundi d’octobre. Par tradition au théâtre, le lundi, c’est jour de relâche. Pas pour Leah Marciano qui, ce jour-là, enchaîne coups de fil et interviews, à Paris et ailleurs. Elle veille sur tout, qu’importent l’heure et le lieu. Leah Marciano est productrice et metteuse en scène. Elle a vingt-sept ans. Elle a monté deux pièces actuellement présentées au Proscenium, dont Blondie et Brunette écrite par Émilie Belina Richard racontant une amitié entre deux femmes. Lors de notre entrevue, Leah Marciano est accompagnée de Charlotte Calmel, sa consciencieuse et bienveillante attachée de presse. Rencontre.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Leah Marciano ?

Leah Marciano. Je suis une femme indépendante. On dit de moi que je suis une femme forte, libre, avec un sale caractère. Je ne me laisse pas marcher sur les pieds, commander ou dicter ce que je dois faire ou penser, et encore moins par des hommes sous le simple prétexte périmé qu’ils sont des hommes et moi une femme. Je suis peut-être une féministe qui s’ignore (rire).

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Il m’est difficile de répondre à cette question parce que je me suis intéressée au théâtre assez tardivement. Depuis toute petite, je suis passionnée de cinéma. J’ai même fait des études de cinéma. Je suis arrivée au théâtre il y a à peine quatre ans. Je n’ai pas eu le temps de sortir suffisamment au théâtre et la plupart des auteurs, des metteurs en scène et des comédiens qui m’ont accrochée jusqu’ici sont des hommes. J’ai par ailleurs, par mes goûts et par les influences de notre société, une culture artistique très américaine.

Je pourrais citer une metteure en scène de cinéma que j’aime beaucoup : Maïwenn. Je pense qu’elle pourrait facilement passer du cinéma au théâtre parce que sa manière de filmer et de raconter une histoire ne passe que par le propos et par les comédiens, par sa direction d’acteurs. Au théâtre, elle pourrait faire des choses exceptionnelles.

Finalement, les comédiennes avec lesquelles je travaille sont ma principale source d’inspiration et d’influence. Je les vois se battre dans un milieu profondément sexiste. Bien que les femmes soient nombreuses dans le théâtre et dans le cinéma, on trouve toujours davantage de rôles d’hommes que de femmes dans les distributions. J’éprouve beaucoup de fierté quand je regarde mes comédiennes se démener dans ce monde-là.

Pourquoi monter ce texte aujourd’hui ?

Cela peut paraître un peu prétentieux mais l’histoire de Blondie et Brunette s’inspire de mon amitié avec l’auteure, Émilie Belina Richard. Au départ, cela m’a fait un peu peur parce que je n’aime pas les projets autobiographiques, on tombe vite dans la mégalomanie sans intérêt public. Finalement, j’ai été touchée par ce texte qui raconte notre amitié et par l’idée cocasse de la transposer dans les années 1930. J’ai été touchée par le propos – car il y en a véritablement un – qui transcende l’aspect autobiographique. Blondie et Brunette parle d’une amitié entre deux femmes, des femmes en général et de leur émancipation. Monter ce texte, c’était parler de vrais personnages féminins. On vient peu à peu à de vrais rôles féminins. Par exemple, pour le nouvel épisode de Star Wars, l’actrice Daisy Ridley est la véritable tête d’affiche, représentée en plus grande dimension que ses partenaires. C’est très rare.

J’ai été touchée par Blondie et Brunette parce qu’il s’agit d’une belle histoire de femmes. Je me reconnais en ses personnages. J’ai envie que les gens les découvrent. Je n’ai pas envie que l’on aille toujours voir de vrais rôles d’hommes avec des femmes en second plan à qui on ne demande qu’à être jolies. Dans Blondie et Brunette, les femmes ont un vrai rôle défini et tiennent complètement la pièce. J’ai aussi craqué pour cette histoire parce qu’elle est très bien écrite et très intéressante, tout simplement.

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans la mise en scène ?

On en voit trop peu. Par exemple, moi qui n’ai pas une grande culture théâtrale, je ne pourrais citer que des hommes. Les femmes ont du mal à accéder à la mise en scène parce qu’il s’agit d’une place de chef de file. Il y a dans le théâtre, comme dans tous les milieux, un plafond de verre. Les femmes sont obligées de montrer les crocs quand les hommes n’ont qu’à chuchoter pour se faire entendre. Je viens du milieu du cinéma et c’est pareil dans la réalisation : on considère que les hommes sont tout à fait à leur place tandis que si les femmes sont là, c’est parce qu’elles auraient joué des coudes. Je l’ai déjà ressenti au cinéma mais pas encore au théâtre. J’ai la chance de travailler avec des gens très intelligents et très ouverts, ils ne semblent pas choqués d’être dirigés par une femme.

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans la production ?

La production est un milieu encore plus masculin que la mise en scène car il s’agit moins d’une activité artistique qu’économique. C’est un domaine qui implique des chiffres, des sous et d’énormes responsabilités. Dans la section production, en école de cinéma, il n’y avait quasiment que des hommes. Les gens sont plus étonnés d’apprendre que je produis des pièces ou des courts-métrages que lorsqu’un ami du même âge dit la même chose. En tant que femme, c’est important de se faire entendre et de se battre pour cela. Je dois effectivement répéter quatre fois plus souvent les choses et parler plus fort que les hommes, mais je le fais. Je ne me laisse pas décourager. Tant pis si je dois répéter quatre fois, ça n’embête que l’interlocuteur. Moi je m’en fiche (rire).

En tant que productrice, je paye chacun de mes comédiens exactement identiquement, peu importe le sexe – ça c’est évident – et peu importe le nombre de lignes et la présence scénique. Ils sont en répétition et en représentation le même temps, qu’ils le passent en coulisses ou sur scène.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale » ?

Je constate d’un œil extérieur la différence de rôles entre les hommes et les femmes : dans les annonces de casting pour les hommes, on demande «une gueule», «un potentiel comique», «un potentiel psychopathe», la maîtrise de telle ou telle discipline, de tel sport, etc. ; pour les femmes, on demande «une jeune femme», «belle», «blonde», «1m70», «avec un air mutin, fragile». Je généralise mais ça reste quand même fréquent.

Je remarque souvent aussi la différence entre les compliments que reçoivent les hommes et ceux que reçoivent les femmes à la sortie d’un spectacle. Les femmes entendent souvent qu’elles étaient belles sur scène alors que leurs partenaires masculins sont davantage loués pour la finesse de leur interprétation, de leur rôle. C’est assez frappant dans le théâtre. Voilà pourquoi je suis fière d’avoir des rôles comme Blondie et Brunette à donner à mes comédiennes. En sortant de la pièce, leur dire «tu étais belle» ne rimerait à rien (rire). Ce n’est pas le propos, ça va plus loin, on doit leur dire autre chose. Avoir de tels rôles est nécessaire pour les femmes.

En tant que metteure en scène, j’ai l’impression qu’être une femme signifie devoir se justifier, s’imposer et prouver dès le départ qu’on sait ce que l’on veut faire et où l’on va et qu’on a les épaules pour cela. Pourtant, on ne devrait rien déterminer par le sexe. Ce qui compte c’est le talent, la ténacité, la quantité de travail, l’implication, l’acharnement. Les compétences n’ont rien à voir avec ce que l’on a entre les jambes (rire).

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, dans le monde » ?

Il n’y a pas assez d’hommes qui prennent part au combat contre les inégalités hommes-femmes. En Inde ou en Arabie Saoudite, les femmes n’ont quasiment aucun droit, pas même celui d’exister. Le combat y est encore plus difficile, plus large et plus important. Dans ce genre de pays, la révolte semble impossible tant la privation de droits pour les femmes y est ancrée. Peut-être est-ce à nous de faire quelque chose…

Être une femme aujourd’hui c’est avant tout être une guerrière, une sorte de Lara Croft, pour déjouer tous les pièges que la société peut nous tendre et qu’elle ne tend pas forcément aux hommes.

Si j’étais ministre de la culture…

Si j’étais ministre de la culture, je répartirais mieux les subventions qu’on accorde aux théâtres. Tous les ans, ce sont les mêmes lieux qui bénéficient des subventions. Ça ne tourne pas et c’est scandaleux. Certains théâtres n’en ont jamais, d’autres en ont toujours (sans que leur programmation soit forcément plus intéressante ni plus enrichissante). Avec le nombre de compagnies, de lieux, de créations que l’on compte, on a clairement besoin de ces subventions pour pouvoir faire vivre le théâtre. Quand je dis cela, on me rétorque souvent que le théâtre est un art avant tout et non un business. Je suis d’accord avec cela. On ne doit pas faire du théâtre un commerce, bien évidemment. Il s’agit simplement de permettre aux gens qui en font d’en vivre. Pour créer, on a forcément besoin d’argent. Faire du théâtre n’est pas un business mais implique du temps, de l’énergie, etc. Il ne faut pas se mentir : il faut de l’argent, on ne peut pas vivre d’amour et d’eau fraîche. En plus, les aides existent ! Il y a un budget pour la culture. Je ne réclamerais pas forcément plus d’aides mais je voudrais qu’elles soient mieux réparties. Tous les ans, elles reviennent aux mêmes théâtres.

Par ailleurs, je pense qu’il y a un gros problème de communication autour du statut des intermittents. Une grande désinformation. Les gens n’ont pas conscience de ce dont il s’agit, des difficultés du statut et des difficultés pour l’obtenir. On ne connaît que l’idée d’un nombre minimal d’heures à effectuer permettant de toucher une sorte d’allocation chômage. C’est tout ce que l’on sait et c’est n’importe quoi. On pense que les intermittents ne travaillent que pendant trois mois et profitent de dix mois de vacances. On ne voit pas tout le travail que ça demande à côté. On ne voit pas le temps passé sur notre boîte mail, à répondre à des annonces de casting, à faire des photos (avec des photographes qui nous coûtent 300€), à mettre à jour le CV ou le site internet. On ne voit pas les castings que l’on passe, les textes que l’on apprend pour rien, les pièces qu’on travaille qui ne se monteront jamais et les semaines passées à mettre en scène pour rien. On ne voit pas les heures de répétitions qui ne sont pas payées. Les gens n’ont pas conscience de ce qu’être intermittent signifie. Ce n’est pas un nombre d’heures inscrit sur une  feuille.

Si j’étais ministre de la culture, je ferais un véritable travail d’information autour de ce statut. On mérite de savoir ce qu’est un intermittent. En société, c’est devenu un sujet tabou. On dit que les intermittents sont des assistés, on les aliène. Personne ne prend le temps d’expliquer clairement les choses et je crois que c’est important : un intermittent est un artiste ou un technicien qui, au-delà des heures déclarées minimales à effectuer, n’a jamais de travail défini. Il est… «intermittent», c’est exactement le mot. Il s’agit d’un travail aléatoire. Un intermittent n’a aucune sécurité de l’emploi. On ne peut pas vivre, acquérir un bien immobilier, avoir une location, avoir de famille ou d’enfant sans un revenu fixe. C’est impensable. C’est pour cela que le statut d’intermittence a été créé : pour équilibrer, pour dédommager, pour donner un semblant fixe de vie. Ce semblant fixe de vie est effectivement basé sur le nombre d’heures de travail. Mais ce nombre d’heures de travail déclarées représente un tiers de ce que travaille réellement un artiste ou un technicien. Ça ne comprend pas les préparations, les répétitions, les castings, les démarchages, les rendez-vous professionnels, les interviews avec les bloggeuses (rire). Nous avons beau être passionnés, nous ne pouvons pas manger des pâtes à l’eau toute notre vie. C’est compliqué à plusieurs niveaux. Trouver un appartement ou obtenir un prêt est devenu impossible en étant intermittent. Pourquoi ? Parce que le statut est constamment mis en danger à cause de personnes ignorantes qui veulent le supprimer. Si le statut n’était pas remis en cause tous les ans, les gens et les banques et les propriétaires auraient moins peur de faire confiance à des intermittents. Ces derniers doivent vivre avec cette précarité toute leur vie. C’est très dur.

Si j’étais ministre de la culture, je donnerais une plus grande place à la culture dans l’éducation au sein des programmes, en organisant notamment davantage de sorties au théâtre, au cinéma, au musée. J’ai eu la chance d’avoir étudié à Paris, gigantesque capitale culturelle, et pourtant je n’ai pas l’impression d’avoir eu à l’école quelque chose de plus riche que ce que mes parents m’apportaient en-dehors du cadre scolaire. Je n’ai pas l’impression d’avoir été cadrée culturellement. C’est actuellement compliqué d’organiser des sorties, c’est coûteux et en ce moment le plan Vigipirate l’interdit aux écoles. Alors peut-être pourrait-on dédier à la culture un créneau, un horaire, une matière ? Et pas seulement pour la culture classique. La culture classique est nécessaire mais on manque d’enseignement de la culture moderne, contemporaine. Je pense à des auteurs comme la québécoise Carole Fréchette qui écrit des œuvres absolument exceptionnelles que nous n’étudierons jamais à l’école parce qu’elle n’est pas morte (rire). C’est intéressant de parler de ce qui se fait aujourd’hui, des artistes vivants. On peut les rencontrer, on peut aller voir leurs pièces. Je trouve dommage de ne pas pouvoir étudier Jean et Béatrice de Carole Fréchette, c’est un chef d’œuvre contemporain. Mon idée est valable également pour la culture populaire. On l’enseigne dans certaines universités aux États-Unis. Il n’y a rien de grave à enseigner la culture récente, des années 1990. Ce n’est pas moins bien qu’avant, c’est différent. Dans mon école de cinéma, nous avions des cours de culture générale. C’est très enrichissant. En découvrant ces cours-là après mon bac, pendant mes études, je me suis demandée pourquoi on ne l’enseignait pas au collège et au lycée. Pourquoi ai-je été obligée de passer mon bac et de faire trois ans d’études pour avoir droit à des cours de culture générale ? Ce serait génial dès le collège. Si j’étais ministre de l’éducation… ? (sourire)

Blondie et Brunette d'Emilie Belina Richard m.e.s. Leah Marciano
Les samedis à 19h15 au Proscenium (Paris, 11e)
Réservations par Internet ou au 01.40.09.06.77
MeurtreS à Cripple Creek d'Arnaud Cordier et Rose Denis m.e.s. Leah 
Marciano
Les dimanches à 17h30 au Proscenium (Paris, 11e)
Réservations par Internet ou au 01.40.09.06.77
Blondie et Brunette

Blondie et Brunette

MeurtreS à Cripple Creek

MeurtreS à Cripple Creek

 
Leah Marciano
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Novembre 2015 © Mélina Kéloufi
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À propos de Théâtrices

Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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