Briser le soffitto di cristallo

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Le plateau est comme un bateau. Les techniciens sont comme des marins. Sans ses marins et sans son chef d’équipage, le bateau coule à pic. Il existe au numéro 15 de l’avenue Montaigne à Paris un gigantesque paquebot portant le nom de Théâtre des Champs-Elysées. Il fut une époque où les femmes n’étaient pas autorisées à monter à bord, on prétextait qu’elles portaient malheur. Ici, au TCE, la barre du navire est tenue par une cheffe d’équipage, Lucia Goj. Rencontre.

JEUDI 24 SEPTEMBRE

Aujourd’hui, j’assiste au montage du décor de Theodora. Des hommes et quelques femmes, intermittents et permanents, machinos et électros, s’affairent sur l’immense chantier. On en voit qui marchent, d’autres qui courent, d’autres encore qui grimpent. Ils transportent des malles à roulettes, des palettes, des projecteurs. On en voit qui branchent des câbles, d’autres qui déplacent des planches trop lourdes, d’autres encore qui cognent au marteau. On en voit sur des escabeaux, d’autres sur des échafaudages, d’autres encore sur des passerelles à plusieurs mètres au-dessus du sol. Ça bouge, ça nettoie, ça mesure, ça perce, ça fixe, ça visse, ça ponce, ça compte jusqu’à 3, ça éternue, ça s’interpelle, ça rigole, ça dit «aïe», ça dit «stop», ça dit «aide-moi», ça fait vvvvvvvvv, ça fait cling, ça fait bam.

VENDREDI 25 SEPTEMBRE

Une bonne directrice technique est débordée. Une bonne directrice technique est en retard (sauf pour l’ouverture du rideau). Une bonne directrice technique n’a pas le temps de manger. Lucia Goj est une bonne directrice technique. En attendant de pouvoir la rencontrer, je suis conviée à assister à la suite du montage du décor. C’est une métamorphose. Depuis la veille, les techniciens ont construit et installé d’imposants murs coulissants ; chacun mesure six mètres de haut et de large. J’aperçois Lucia. Pendant le montage, elle vient souvent dans la salle afin de vérifier que les choses avancent, que le travail effectué répond à la demande, que tout le monde se sent à l’aise. « Là, tout va bien, ça m’inquiète. »

Il y a deux façons de devenir directeur technique : soit l’on vient au départ d’une équipe technique (éclairagiste, régisseur général, etc.), comme c’est majoritairement le cas ; soit l’on vient d’une équipe artistique, comme c’est le cas de Lucia Goj qui travaillait dans des ateliers de décors et des théâtres partout autour du globe. « Technique ou artistique sont deux conceptions très différentes mais elles se valent. » Son métier consiste à pouvoir anticiper ce qu’il va se passer dans les différents départements (décors, lumières, costumes, perruques, accessoires, son et vidéo, etc.), veiller à ce que tout le monde travaille dans la bonne direction et qu’il n’y ait pas d’incompréhension, veiller aussi à la sécurité, c’est-à-dire à ce que le travail sur le plateau respecte les normes sécuritaires.

Cet après-midi, je suis témoin privilégiée d’un événement exceptionnel : une directrice technique, en plein montage d’une production, va prendre le temps de s’asseoir pendant une heure juste pour raconter son métier à une curieuse qui écrit. Elle m’en parle avec passion, enthousiasme et humour. Elle répond à mes questions sur la place des femmes dans la direction technique, en m’avouant au passage qu’on les lui pose souvent et qu’elle n’a pas tellement envie d’y répondre. « Je ne me pense jamais comme femme. Le fait d’en être une influence forcément mon parcours mais la question à se poser est celle de la compétence. Pas de la légitimité. Ce sont les préjugés qui compliquent parfois la gestion des rapports et mettent en doute la compétence. En Italie, il y a trente ans, on me disait que je ne pouvais rien y connaître à la technique pour la simple raison que j’étais une fille. De nos jours, les femmes sont de plus en plus présentes dans les milieux techniques. Nous avons presque brisé le soffitto di cristallo – le plafond de verre. Et je peux faire les mêmes bêtises qu’un homme. »

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans la direction technique ?

Lucia Goj. Je me fais appeler «directrice» technique parce que je suis une femme, parce qu’il ne faut pas non plus me dénaturer complètement. Je ne suis pas «directeur» technique puisque je me prénomme Lucia, mais je suis incapable de lier le métier à un sexe, à un genre. Je suis directrice technique parce que je suis capable de ne faire que ça.

La condition des femmes évolue. Elles occupent tous les postes. À la direction technique, on en trouve de plus en plus et elles ne sont pas plus gentilles que les hommes. Avant moi, au TCE, le poste était déjà occupé par une femme.

Dans l’exercice de vos fonctions à la direction technique au Théâtre des Champs-Elysées, quelle place faites-vous aux femmes ?

À mon arrivée au Théâtre des Champs-Elysées, j’ai trouvé un groupe déjà solide et j’ai eu l’occasion de pouvoir choisir les personnes avec lesquelles je travaille. Mon équipe est composée à deux tiers de femmes : mon adjoint, mon assistante et moi. Quant à la technique, les femmes sont plus nombreuses dans les équipes d’intermittents qu’en machinerie parce qu’il s’agit de métiers traditionnellement liés aux femmes (costumes, maquillage, perruques, etc.). Pour l’instant, il est difficile de composer une équipe paritaire dans ce milieu encore majoritairement masculin, mais ça va changer.

Ce qui compte pour moi, c’est d’embaucher quelqu’un qui travaille bien, quelqu’un de compétent. Femme ou homme, c’est la dernière chose sur laquelle je porte mon attention. De la même façon, je ne regarde pas si vous êtes noir, blanc, roux, brun, homosexuel, bisexuel, etc. Je ne vais pas embaucher quelqu’un sous prétexte qu’il a les yeux bleus. Pourquoi alors embaucherais-je quelqu’un sous prétexte que c’est une femme ? Je choisis en fonction des compétences, de l’engagement, de l’amour du travail, d’une vision partagée, d’un style, d’une façon d’être.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une jeune fille ou jeune femme qui veut être directrice technique ?

Luciano Damiani, qui est un grand décorateur italien, m’a dit un jour : « Si tu veux être directrice technique, tu as besoin de deux choses : une bonne santé et des nerfs très solides. » Le directeur technique a la même place que le jambon dans le sandwich. Il se situe entre le marteau et l’enclume. Les techniciens, le metteur en scène, la direction du théâtre… Tout le monde s’en prend à nous. On se situe dans une position charnière, dans l’œil du cyclone. Si on n’a pas les nerfs solides, si l’on n’est pas assez accroché à soi-même, on peut craquer. On subit beaucoup de pression, d’où l’importance d’être en bonne santé. Il faut aussi savoir faire confiance aux gens avec lesquels on travaille, ça aide à dormir. Tout notre ouvrage est si public, si volumineux, qu’on ne peut pas le faire sans la présence des autres. Un sculpteur sculpte chez lui, un peintre peint chez lui, mais directeur technique n’est pas un métier intime.

***

Le miracle ne dure pas plus longtemps et Lucia m’invite à quitter les fauteuils d’orchestre pour la suivre. J’ai bien fait de prévoir des chaussures plates. Si j’avais su, j’aurais même pu apporter une raquette. En effet, dans le bureau de Lucia, situé au cinquième pont du navire (qui en compte huit), la table de réunion est une table… de ping-pong. Il est formellement interdit de copier son idée, elle est exclusive. Dans son bureau, on trouve aussi un écran qui retransmet en direct ce qui se déroule sur le plateau. On trouve des plans, des schémas, des calendriers prévisionnels, des vestiges de la maquette d’un décor. Lucia m’emmène faire un tour aux différents étages des départements techniques : costumes, habillage, maquillage et perruques. Elle me présente rapidement les membres de l’équipe, m’explique qu’une partie des costumes n’est pas fabriquée ici, que le TCE en rachète à des théâtres ou des friperies, qu’elle surnomme les habilleuses « les abeilles » parce qu’elles « se déplacent toujours en essaim et en bruit », que la perruquière prend beaucoup de plaisir sur la conception de Theodora. Elle me permet de me promener au milieu des techniciens qui testent le coulissement des murs. Sur le plateau, ça sent bon le bois. Il y a même des hommes qui passent l’aspirateur et des femmes qui les regardent faire.

JEUDI 1 OCTOBRE

Aujourd’hui, les techniciens ajustent les mouvements du décor. Les murs coulissants sont censés se déplacer avec un moteur commandé par wifi, en glissant à vitesses variables sur un rail horizontal. Les techniciens travaillent à régler les décalages de vitesse entre les différents murs, les à-coups trop visibles de certains déplacements, les retards de démarrage d’un moteur. « Il faut gagner cinq secondes » ; « C’est parfait, tu peux garder cette vitesse » ; « La manœuvre 15 c’est la mise de l’acte II » ; « Dix secondes par plaque ». À force de les observer et de les écouter, je finis par comprendre certains de leurs codes.

SAMEDI 3 OCTOBRE

Aujourd’hui, j’assiste à une répétition des musiciens et des choristes de la production de Theodora. Ils paraissent minuscules au pied des murs, sur l’immense plateau du Théâtre des Champs-Elysées. Les musiciens s’installent, discutent, accordent leurs instruments. Sur des chaises disposées à l’avant-scène, les choristes s’assoient par pupitre. Il y a du monde sur le plateau et dans la fosse. Au total, je compte entre soixante et soixante-dix artistes. Cette répétition me permet de réaliser que les murs coulissants ont une influence sur l’acoustique et la projection des voix des chanteurs.

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Merci à toute l’équipe du Théâtre des Champs-Elysées pour son chaleureux accueil et pour m’avoir ouvert les portes de ses coulisses, de ses bureaux, de ses loges, de sa salle de spectacle. Bon vent et bonne mer !

Lucia Goj
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Octobre 2015 © Mélina Kéloufi
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Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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