Promesse d’un vivre ensemble

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«Qu’est-ce qu’être une femme d’Aubervilliers à la Goutte d’Or, de Paris à Bamako, ici et maintenant en 2014 ? Qu’est-ce qu’être une femme artiste ou politique ? Quels clichés subsistent ? Quelles bananes agite-t-on à nos faces outrées, et pourquoi choisissons-nous de résister avec dignité en citant les poètes ?» écrivait Laëtitia Guédon dans la note d’intention du Festival au Féminin dont elle est depuis plusieurs années la directrice artistique.

Laëtitia Guédon

Laëtitia Guédon

Notre entrevue a lieu le 30 novembre dernier au Théâtre 13 à l’issue d’une représentation de Troyennes d’après Euripide qu’elle met en scène. Rencontre avec une théâtrice qui refuse d’oublier et de se soumettre.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Laëtitia Guédon ?

Laëtitia Guédon. Je suis une femme de trente ans, française, métisse, née d’un père martiniquais et d’une mère juive marocaine et, surtout, une femme de théâtre metteure en scène.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Bon nombre de personnalités du monde du théâtre m’ont influencée, des femmes et des hommes. Si je devais citer une femme qui a nourri mon univers, ce serait Maryse Condé. Maryse Condé est une auteure de littérature – ou dit-on «autrice» ? – originaire de la Guadeloupe. Adolescente, j’ai lu son roman Moi, Tituba sorcière qui m’a fait découvrir un monde, un univers unique. Il m’a aussi permis de comprendre comment parler de choses profondément politiques avec le merveilleux, avec l’épopée. J’ai beaucoup pensé à Maryse Condé en montant Troyennes parce qu’il s’agit d’une grande épopée recoupant des histoires si intimes, si personnelles et en même temps si actuelles que je ne peux que penser à notre actualité et à la place des femmes dans notre société. Dans ses romans, Maryse Condé parle au nom de toutes les bouches qui ne peuvent plus parler. Je trouve son écriture magnifique.

Par ailleurs, je suis complètement embarquée par les figures tragiques, par les personnages féminins au théâtre, retranscris parfois par la plume des hommes et parfois par celle des femmes. Ces personnages m’accompagnent énormément dans mon travail de recherche.

Parmi les femmes qui ont marqué mon travail, il y a aussi les femmes politiques. Je trouve très beau le fait de voir, et à travers Troyennes et dans notre société, comment les femmes se sont faites des «places d’hommes» tout en restant femmes, comment elles ont pris leur propre place. Dans Troyennes, les femmes prennent toutes les places : du père, du roi, du monarque, du guerrier. Elles prennent toutes les places des femmes politiques. C’est curieux que cette pièce, absolument pas féministe en son temps, soit écrite par un homme, d’autant plus que du temps d’Euripide elle n’était jouée que par des hommes. J’ai pris beaucoup de plaisir à travailler avec ces fantômes-là de femmes politiques, de tous les personnages tragiques.

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans la mise en scène ?

Dans la mise en scène et pour la génération qui est la mienne, je trouve qu’elles prennent dans le spectacle vivant beaucoup plus de place qu’avant. La question est de savoir quelle place et quelle ouverture on va encore davantage donner à ces voix de femmes. Elles sont de plus en plus nombreuses à revendiquer une esthétique, une façon de travailler, à produire des spectacles. Je fais partie d’une génération à qui on demande de savoir tout faire. Nous sommes des artistes mais nous devons aussi savoir accompagner des projets, les produire, trouver des financements, etc.

Les femmes ont en ce moment une vraie carte à jouer. Nombreuses sont aujourd’hui les metteures en scène que j’admire dans leur façon de construire leur travail, de se construire à la fois une esthétique et un rapport au spectacle vivant. C’est beau de pouvoir à la fois être artiste-créateur et réfléchir aux systèmes de production qui sont les nôtres, réfléchir à une façon d’envisager le spectacle vivant. Les femmes ont une place particulière là-dedans. Je pense par exemple à Julie Deliquet, avec son collectif In Vitro, que je trouve absolument brillante dans sa façon de traiter le sensible tout en s’embarquant en même temps dans des projets absolument démentiels. L’absence de peur est ce qui caractérise les metteures en scène de notre génération. Elles n’ont pas peur d’y aller, de foncer, de prendre leur place. Elles n’attendent pas l’aval, elles n’attendent pas le veto des hommes. Je crois aussi qu’elles s’entourent beaucoup d’hommes. C’est beau de voir que les femmes ne décident pas de simplement travailler entre elles. Elles savent fédérer.

Ce n’est pas évident de gagner sa place. Mon parcours est jeune, je suis à l’aube de ce qu’on pourrait appeler une «carrière». Comment prendre sa place dans le spectacle vivant ? Pour ma première mise en scène, j’avais choisi de monter Bintou de Koffi Kwahulé et de réunir seize acteurs. C’était un projet très ambitieux pour une première mise en scène. Les portes se fermaient parce que ma distribution était nombreuse donc difficile à produire. Il s’agissait donc de se battre pour faire comprendre que monter un spectacle avec un ou deux acteurs doit être un choix artistique et non une décision entravée par les systèmes de production. Il est important pour moi d’avoir du monde au plateau. C’est difficile, certes, mais important à créer. J’ai été en lutte avec une certaine idée que l’on pouvait se faire d’un jeune metteur en scène, qui plus est une femme, qui plus est métisse. En montant Bintou, je voulais aussi travailler avec différentes générations et métisser la distribution (comme c’est le cas avec Troyennes) ; pas un métissage seulement de couleur de peau mais un métissage de pensées, d’écoles, de recherches, d’endroits de recherches. Mes acteurs viennent d’écoles extrêmement différentes, de formations, de parcours extrêmement différents, d’origines et d’âges différents. C’est important de créer cela. Bintou est un texte d’un auteur d’origine ivoirienne et on me demandait s’il allait y avoir de la musique, des percussions. Cette idée préconçue selon laquelle «texte africain» voulait dire «djembé» me consternait. Or Koffi Kwahulé a écrit une tragédie moderne, ni plus ni moins, qu’il faut s’accaparer avec les signes de notre temps et non avec des lieux communs liés à un auteur ou une origine. J’ai monté ce projet et me suis battue souvent seule pour le produire. On m’a dit que j’avais été courageuse, qu’il était courageux pour une femme de fédérer autant de monde. Aurait-on posé cette question à un homme ? Dirait-on à un homme que fédérer est courageux ? Je me le suis demandé. On pense toujours qu’un homme a évidemment de l’autorité, sait évidemment maîtriser une équipe, etc. Or je pense que les femmes dans la mise en scène aujourd’hui maîtrisent absolument toutes les clés de production d’un spectacle. Elles sont en recherche. Elles ne travaillent pas systématiquement dans la douceur. Je ne crois pas à cette idée préconçue selon laquelle les femmes ont une approche plus sensible et plus douce. Non ! Les femmes aussi ont une approche frontale des choses, ou dans mon cas une approche oblique.

Il n’y a pas de distinction entre une metteure en scène femme et un metteur en scène homme. Ce n’est pas la vraie recherche sur laquelle il faudrait se questionner. On devrait se demander plutôt quelle place on donne à ce regard-là, quelles chances on donne aux femmes de s’exprimer.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale » ?

Mon métissage est une vraie chance, une richesse. Grâce à ce métissage, on ne peut me mettre dans aucune case, on ne sait pas très bien où je suis, qui je suis, où j’habite. En revanche, je sais très bien d’où je viens. Je ne sais pas toujours où je vais puisque c’est à construire mais je sais d’où je viens. Je sais quelles sont mes racines. Je sais aussi comment je construis au présent.

La question de la place des femmes dans la création théâtrale est une question de société. Il s’agit de se poser la question des stéréotypes et, d’une certaine manière, de la légitimité. Par exemple, on reprocherait bien plus à une femme qu’à un homme un problème de gestion d’un théâtre ou d’un déficit après un mandat dans un théâtre. Il y a une vraie réflexion à mener en ce moment sur les femmes directrices de théâtre. C’est fondamental. Il en va de même de la diversité : quelle place donne-t-on à la diversité dans les espaces de création ? Si on donne cette place-là en ouverture, ce ne doit pas être un gadget. Si l’on engage un travail, il faut travailler dans l’égalité des chances et donc de l’égalité du professionnalisme et de la rigueur professionnelle. Toutes les femmes de théâtre que j’admire sont des femmes d’une grande rigueur professionnelle. Il faut accomplir un travail collectif de conscience : l’égalité des chances ne doit pas être un fantasme mais quelque chose d’absolument concret et mis en pratique. Je n’ai pas les solutions pour cela. Quand une femme accède à un lieu, quand une femme prend en charge une mise en scène ou un projet, elle se doit de ne pas se poser la question de la légitimité mais de se poser la question du professionnalisme.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, dans le monde » ?

Vaste question.

Les femmes ont cela de particulier qu’elles concilient tout. Elles sont à la fois des épouses, des mères, des créatrices, des cheffes d’entreprise. Être une femme au monde aujourd’hui, c’est avant tout être au présent, être complètement sensible à l’évolution des mœurs, à l’évolution de la créativité, de l’espace créatif, être ouverte sur ce qu’il se passe, une éponge de ce qu’il se passe, et s’en nourrir. Je ne peux parler qu’en tant qu’artiste : en tant que metteure en scène, la grande majorité de mon travail consiste à observer et voir le monde qui m’entoure, évaluer comment je peux avoir dans mes spectacles une capacité de transformation. Être une femme aujourd’hui c’est précisément être au présent de cela, être au monde.

Parlez-moi du Festival au Féminin.

Je dirige depuis cinq ans le Festival au Féminin. Nous rencontrons de grandes difficultés financières et organisationnelles ; cette année l’édition n’aura pas lieu. Le Festival au Féminin est un festival pluridisciplinaire (c’est très important pour nous d’avoir du théâtre, de la danse, de la musique, des expositions) qui a lieu dans le quartier de la Goutte d’Or, dans le dix-huitième arrondissement de Paris. Il interroge la question du genre, de la place des femmes dans notre société, pas seulement par le prisme des femmes. C’est important pour moi de faire venir des femmes et des hommes différents qui, dans un spectacle, vont questionner toutes les places. C’est un festival de débats et de rencontres.

La question de la place des femmes révèle de grands enjeux de société. Se questionner sur les droits des femmes, c’est forcément se questionner sur les droits humains. Se questionner sur l’égalité des sexes, c’est se questionner par exemple sur le grand débat absolument essentiel que nous avons eu sur le mariage pour tous. C’est aussi se questionner sur l’égalité des hommes entre eux. Ce festival a pour ambition de se faire rencontrer des gens et des publics pour pouvoir questionner de vraies problématiques de société, de vraies interrogations.

J’essaie depuis quelques temps de créer des ponts avec Aubervilliers, avec les banlieues dites «sensibles» que je trouve sensibles dans le bon sens du terme. On devrait les regarder avec davantage de bienveillance et d’intérêt parce qu’elles nous apportent beaucoup de choses. Mon travail de transmission avec ces jeunes fait partie intégrante de mon spectacle et nourrit mes créations. Aubervilliers questionne la cité, avec un petit comme avec un grand C. Je ne vais pas essayer de changer l’image de la cité. Je vais essayer de changer le regard qu’on y porte. Travailler avec ces jeunes dans une exigence absolument redoutable mais aussi leur dire qu’ils sont capables de faire à peu près tout ce qu’ils veulent, leur dire que c’est possible de croire en ses rêves, de pousser ses rêves au bout : voilà l’une des missions des artistes. Notre rôle est aussi de questionner notre société, le monde. Ce ne sont que des questions ouvertes. Mon père me disait : «Dans la vie, il ne faut pas être frontal ; il faut être oblique.» Je pense toujours à cela, à être oblique, c’est-à-dire suivre un chemin, une pensée, une esthétique, une volonté de création. Mais je ne me ferme aucune porte. Mes spectacles sont toujours différents parce que je change, j’évolue. Voir ce qu’il se passe autour de soi est fondamental. Le Festival au Féminin catalyse toutes ces contradictions. Pour que le théâtre existe, pour que la création existe, il doit y avoir de la contradiction (dans le bon sens du terme), une contradiction permanente, un questionnement permanent sur notre société.

Si j’étais ministre de la culture…

Il est difficile de répondre à cette question tout de go, car elle induit une certaine subjectivité dans la projection. S’imaginer ministre de la culture, c’est un peu comme s’imaginer avoir des enfants… On est plein de principes avant, et puis quand on les a, on se rend compte que ce n’est pas la même limonade… Qu’il y a plus de contraintes qu’on ne le pense, qu’on n’a pas le contrôle de tout… que tout n’est pas si manichéen. Je crois que c’est une responsabilité bien plus lourde qu’on ne peut l’imaginer et qu’on n’a pas les mains aussi libres qu’on veut bien le fantasmer… Mais après tout, rêvons quand même un peu, puisque c’est l’exercice…

Si j’étais ministre de la culture, j’aurais un regard attentif sur la Culture comme vecteur de fraternité. Je crois que je n’aurais pas peur d’être parfois un peu taxée de consensualité au profit de projets qui rassemblent, qui pourraient permettre aux gens de se rencontrer et de se parler… vraiment. On baigne aujourd’hui dans une culture du «buzz», il faut faire des «coups» et il faut marquer les esprits, à tout prix. Mais parfois, on pousse cette idée si loin qu’on en oublie d’inviter le public à la fête. On peut, il me semble, être exigeant, pointu, novateur, révolutionnaire, radical dans la création, sans oublier l’invitation première et le partage.

Avant chaque première répétition ou représentation d’un de mes spectacles, je lis une lettre d’une habitante d’Aubervilliers qui avait participé à un de mes projets de transmission artistique sur les femmes (Un Goûter Peu Ordinaire au Théâtre de la Commune). Dans cette lettre, elle me disait entre autre : «N’oublie pas les mamans et mamies d’Aubervilliers qui ont travaillé avec toi.» Si j’étais ministre de la culture, j’espère ne pas oublier ça… La Cité des 4000, la Maladrerie de mon enfance, Jack Ralite qui avait eu l’idée géniale de faire vivre des artistes au cœur de la cité, l’atelier toujours ouvert de mon père et les allers-retours incessants d’artistes, d’hommes et de femmes politiques, d’écrivains, de musiciens, d’habitants. J’espère ne jamais oublier les grandes fresques qu’il a peint sur les murs de cette cité, et que, vingt ans plus tard j’ai retrouvé intactes. J’espère ne pas oublier que ces jeunes – que je voyais si souvent brûler des voitures sur de mauvaises chaînes de télévision – se sont posés, en préservant ces fresques, la question de la conservation artistique. J’espère ne pas oublier que ces jeunes, ces «cailleras» comme on dit à tort souvent, ont nourri ma création ces six dernières années et plus encore, qu’ils y ont donné un sens qu’aucune formation ne peut apprendre. Cette diversité que j’ai connu et qui fait mon métissage, pas seulement celle qu’on imagine culturelle ou sociale, mais celle aussi de la pensée, j’aimerais, si j’étais ministre de la culture, la questionner. Mais la questionner vraiment, sans tabou, et peut-être en essayant de nommer les choses telles qu’elles sont. Il y a beaucoup de frustration, d’approximation, de sentiment de «mise à l’écart» du point de vue culturel, et notre frilosité à passer un cap, ne fait qu’augmenter le grondement au «carrefour des mondes»…

Et puis, j’espère surtout ne pas oublier le doute, le pas-de-côté, la remise en question. Si j’étais ministre de la culture, j’essaierais d’être attentive à la bienveillance et à la générosité. On manque de bienveillance trop souvent je trouve. C’est presque devenu un défaut. Il faut se forger une âme cynique au risque de passer pour inintéressant. Il y a des scandales, des absurdités qui méritent d’être relevés, des combats à mener, évidemment, mais c’est un métier déjà tellement difficile, et je trouve que le monde de la culture ne se fait souvent pas de cadeau.

Enfin, si j’étais ministre de la culture, je serais attentive à la transmission. Je suis gênée parfois par le «place aux jeunes» et «les plus de 60 ans sont priés de prendre la porte». Pardon, mais je crois qu’un artiste à ceci de particulier qu’il l’est à vie. Il y a des abus bien sûr et c’est très clair que certains ont cru prendre des trônes qu’ils défendent jalousement, mais si l’on encourageait un peu plus le travail intergénérationnel, je pense qu’on s’éviterait quelques déboires artistiques…

Bref, tout ça c’est à rêver, mais si j’étais ministre de la culture j’espère ne pas cesser ça: RÊVER.

Laëtitia Guédon
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Mai 2015 © Mélina Kéloufi
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À propos de Théâtrices

Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

Une réponse "

  1. Merci pour cet entretien !

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