Cultiver la bienveillance

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Elle a traversé l’Atlantique et rejoint le Théâtre National de Chaillot pour y jouer, seule sur scène, la pièce Sœurs écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad. Croisée sur les marches du palais à la fin d’une représentation, elle accepte que l’on se rencontre pour une interview. Quatre jours plus tard, nous nous retrouvons à la terrasse d’un café face au fameux théâtre de la place du Trocadéro. Ce jour-là, pas une tempête de neige à l’horizon. Rencontre avec la comédienne québécoise Annick Bergeron.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Annick Bergeron ?

Annick Bergeron. Je peux dire maintenant que je suis une femme tranquille. Plus tranquille. Être une femme ne me pose plus de problème. Je ne me sens obligée ni de répondre ni de correspondre ni de m’identifier à quoi que ce soit qui m’est proposé dans les sociétés que je traverse. Cela apporte une certaine tranquillité qui vient avec l’âge. Je ne me sens pas en bagarre avec ma féminité : elle ne m’est ni un fardeau ni un étendard. C’est ma réalité. Ma situation est particulièrement privilégiée. Je ne dis pas que la condition des femmes en général est confortable, facile, sans aspérités et sans difficultés. Loin de là. Seulement cela ne me cause plus de souci.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

J’ai travaillé quelques fois avec une metteure en scène très connue chez nous, Martine Beaulne. J’ai fait avec elle entre autres la pièce Top Girls de Caryl Churchill sur la condition des femmes et le féminisme. Martine Beaulne est une metteure en scène avec qui j’ai beaucoup appris. Elle m’a clairement fait entendre et comprendre qu’elle n’appréciait pas seulement mon jeu de comédienne mais également mes impressions sur un texte, des solutions scéniques, des opinions, etc. Je le faisais déjà mais elle a, d’une certaine façon, légitimé cette place que je pouvais avoir dans une salle de répétitions et que les comédiens ont plus facilement chez nous qu’en France parce que notre société est moins hiérarchisée. En France, toute la publicité semble être faite sur les metteurs en scène, on parle de «signatures», ils «signent» une mise en scène. C’est ce que les diffuseurs recherchent. Il faut tout de même considérer que la tradition théâtrale en France est autre, elle est beaucoup plus longue et la population est plus grande. Je n’ai jamais eu de souci à pouvoir m’exprimer librement en répétitions. Je m’intéresse beaucoup à la mécanique des spectacles et pas seulement à la performance de l’acteur. Sans avoir nécessairement envie de mettre en scène, car j’aime jouer, j’ai été invitée par Martine Beaulne à prendre cette place-là au sein des distributions pendant le travail des répétitions. Cela me rend plus heureuse dans mon travail. J’ai l’impression d’être plus entière et de m’amuser davantage.

J’ai joué avec Andrée Lachapelle, une grande comédienne et une grande âme, une femme extrêmement aimante. Elle se soucie de ses camarades, des femmes avec qui elle travaille. Elle est généreuse et inspirante. Ginette Morin, avec qui j’ai joué à Paris dans Catoblépas de Gaétan Soucy monté par Denis Marleau au Théâtre de la Colline, est un peu comme Andrée Lachapelle : elles sont toutes les deux mes aînées et ont toujours pris soin de moi au fil des années.

J’ai d’excellents rapports avec mes camarades et de nombreuses copines dans ce métier. On traîne parfois le mythe de la compétition entre les comédiennes. Peut-être que ça existe dans certains milieux du cinéma mais au théâtre je n’ai connu que de l’entraide. Jamais ces compétitions. Je me réjouis des succès de mes collègues comédiennes, nous partageons des informations sur des castings ou des projets, etc. Nous sommes toutes uniques. Ce sont dans les relations d’amitié, de confiance et de générosité que l’on fait au mieux notre chemin.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, au Québec » ?

Être une femme au Québec signifie la même chose, à bien des égards, qu’être un homme au Québec. Le Québec demeure encore ce pays qui n’en est pas un mais s’imagine comme tel. Nous faisons face notamment aux enjeux de la langue : parler français est-il ou non un frein au développement du Québec ? C’est une des questions que pose Sœurs, ainsi que le rapport aux origines et la langue maternelle. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’on la nomme langue maternelle. La mère est souvent celle qui transmet, la dépositaire de la langue du cœur, de la maison, de l’univers intime. Cette langue n’est pas celle de la vie publique, de la vie sociale ou du travail.

L’enjeu des femmes au Québec est semblable à celui de la plupart des femmes des sociétés riches : elles sont plus pauvres que les hommes. Être une femme aujourd’hui au Québec signifie encore travailler plus pour gagner moins. C’est vrai pour toutes les femmes dans les pays dits riches. Ce n’est pas un détail. Il s’agit d’un indice de développement et de bonheur assez importants. Comme d’autres pays occidentaux, on se demande surtout comment on va survivre à notre propre développement, à la mondialisation, aux délocalisations, à la financiarisation de l’économie, à l’immigration, etc. Les sociétés riches se ressemblent de plus en plus.

Dans mon métier, je constate qu’il y a un considérable déficit de rôles féminins. Le théâtre est certes plus ouvert mais on sait bien que ce n’est pas au théâtre qu’on gagne le mieux sa vie. Au cinéma ou à la télévision, des progrès restent encore à faire. Quand des producteurs approchent une femme pour écrire un scénario ou pour élaborer un projet, ils ont généralement tendance à lui demander de travailler sur l’intime. Or il n’y a pas de raison que les femmes ne travaillent que sur l’intime. Comme s’il fallait qu’une écriture féminine soit nécessairement sensible plutôt que politique… Par exemple, peu de femmes écrivent des comédies. Elles sont plus nombreuses en France. Chez nous, ça manque. Est-ce que nous, les femmes, nous nous cantonnons dans ce qui va être accueilli avec bienveillance parce que cela ressemblera à ce que l’on veut bien qu’on fasse ? Difficile à dire. Je ne sais pas. On porte sur les femmes un regard souvent ou exclusivement compassé ou exclusivement dur, et non un regard qui serait de l’ordre de la sororité heureuse. Caryl Churchill n’écrit pas des pièces pour rendre hommage aux femmes. Elle écrit des pièces avec des personnages féminins parce que les femmes existent et parce qu’il est bon de questionner les paradoxes, les contradictions, les difficultés avec un humour incisif, sans faire de quartier. Pour ma part, je ne peux pas me plaindre, j’ai été gâtée. Depuis trente ans que je joue au théâtre, j’ai eu de très beaux rôles dans toutes sortes de répertoires. Ce n’est pas le cas de toutes les comédiennes. Il y aurait pourtant à faire.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une jeune fille ou jeune femme qui veut être comédienne ?

Méfie-toi du regard des autres. Le paradoxe du comédien – et surtout de la comédienne – est d’être sans arrêt sur le regard des autres. Quand on est jeune, ce n’est pas évident. On est à la fois avide de ce regard de l’autre parce qu’il nous permet d’exister et en même temps c’est dangereux parce que ce regard nous moule. Il faut bien sûr accepter d’être regardé-e, notre corps se trouve là tel qu’il est sans magie ni trucage, toutefois il faut garder le plaisir ludique du jeu. Du jeu. Ce n’est pas parce que l’on ne prend pas tout cela très au sérieux que l’on ne peut pas travailler sérieusement. Le cœur léger de l’enfant qui joue à faire semblant, il n’y a pas d’autre secret. Cela devient douloureux si on ne s’amuse pas. Les spectateurs le voient quand on est malheureux. Perdre le plaisir du jeu c’est perdre l’essentiel.

Il est important aussi de cultiver la bienveillance, à son endroit et envers les autres. Cette bienveillance dans le regard finit par créer un cercle vertueux dans le travail. C’est fou ce que cette bienveillance peut produire de belles performances au théâtre. J’ai pu le vivre, le ressentir et le voir sous mes yeux en enseignant. On devrait instaurer le regard bienveillant dans les classes de théâtre et y tenir mordicus parce qu’on vit à une époque où tout le monde essaie de se faire remarquer. On devient soi-disant intéressant par des vannes ou par des remarques de méchanceté. On peut choisir de rompre avec ça, même quand on est jeune et qu’on vit à l’époque des réseaux sociaux.

Le jeu, l’enfance et la bienveillance sont les trois points les plus importants.

Quel lien faites-vous entre l’âge et l’image ?

J’ai commencé comme comédienne à l’âge de dix-neuf ans. Je n’ai à peu près aucune photo de moi, j’en garde très peu, même celles de spectacles. Je ne suis pas très nostalgique. Monique Miller, une comédienne avec qui j’ai souvent joué, est quant à elle très attachée aux photos et aux souvenirs. Elle m’a ressorti des photos de mes débuts. J’étais impressionnée de me voir et me suis trouvée jolie. Je me suis dit que j’ai été bête parce que je ne me trouvais pas du tout jolie à l’époque. J’étais sûre d’être moche. Quel horrible malentendu. Sur le moment, j’ai regretté en me disant que j’aurais dû en profiter pour aller voir des hommes, des garçons, pour aller embrasser, pour sortir, pour m’habiller, etc. Ce n’est pas grave parce que je n’étais pas malheureuse, mais sur le coup j’ai été surprise. On ne sait jamais à quoi l’on ressemble vraiment.

Les fois où j’ai tourné, je me suis peu regardée. Même sur les affiches, je préfère quand ils mettent autre chose que ma tête (rire). Toutefois je ne m’en occupe pas tellement car cela fait partie du travail. J’étais habituée de me trouver moche. C’est sans doute moins difficile maintenant que j’ai vieilli. J’imagine que si mon image avait été un enjeu pour moi quand j’étais plus jeune, je trouverais probablement plus dur aujourd’hui d’avoir cinquante ans, avec le corps qui change, les rides, le visage qui s’affaisse un peu, etc. Relativisons quand même : cinquante ans ce n’est pas vieux, on n’est pas encore une mamie. On est une femme mûre, disons. Je ne regarde pas les femmes comme ça, les femmes mûres – c’est-à-dire par exemple mes copines qui ont mon âge – sont très belles. Je les trouve très belles.

Je suis moins embêtée par mon corps et mon image que lorsque j’étais plus jeune, comme c’est le cas je crois de beaucoup de femmes. Ça s’apaise avec le temps. À toutes les époques de nos vies on se regarde, on essaie d’être mignonne, d’être jolie, de ressembler à ce qu’on a en-dedans. Je ne peux pas dire que trouver des fringues et m’organiser un look soit une de mes passions mais mon environnement me connaît ainsi (rire) alors ça n’a jamais posé problème. En revanche, je suis très intéressée par le travail avec les concepteurs de costumes. C’est un formidable travail sur le corps, pas nécessairement pour être jolie sur scène mais pour prolonger le mouvement, tracer une ligne dans l’espace. Le travail avec les costumes permet un travail dans l’espace, quelque chose de pictural qui s’ajoute au travail du texte et de l’émotion. J’adore faire ça.

Si j’étais ministre de la culture…

Le programme dépend toujours du gouvernement au sein duquel on se trouve. Avec le gouvernement Couillard [ndlr : Philippe Couillard, actuel Premier ministre du Québec], je serais bien embêtée. Quoi qu’il en soit, je pense que nous vivons à une époque difficile.

Si j’étais ministre de la culture, je ferais un forum des générations, toutes disciplines artistiques confondues. J’irais consulter les réalités des plus jeunes compagnies, des plus jeunes artistes et des institutions plus pérennes. J’essaierais de voir où le lien s’est brisé. Parce qu’il y a quelque chose de brisé et ce n’est vrai pas qu’en culture. Les plus jeunes générations veulent monter des spectacles tout de suite, maintenant, et faire entendre leur voix, leur parole, créer leur dramaturgie comme si on leur avait dit que pour exister, il fallait fermer les vieux théâtres pour faire place nette. Comme s’il fallait fermer les lieux et les plus vieilles compagnies, même celles qui n’ont pas de lieu. Il y a eu dans les années 1980 un moratoire important sur les lieux théâtraux au Québec. Rien ne s’est construit. Par conséquent, des compagnies de théâtre – même après des années d’existence, même après voir fait de nombreux spectacles avec un bon succès, même en ayant un public – n’ont jamais eu de lieu «à elles» pour se développer. La situation ne bouge plus depuis ce temps-là. La position des gouvernements a toujours été de dire qu’il n’y avait plus d’argent et que les artistes devaient s’arranger entre eux. Cela crée un climat de malveillance, comme s’il fallait manger ses parents (rire) pour pouvoir exister. Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas. C’est impossible. La culture est de toute façon une entreprise trop fragile pour qu’elle puisse durer avec ce conflit de générations. Les jeunes compagnies ont l’impression que des vieilles compagnies leur volent l’argent qui devrait leur revenir. On devrait plutôt se battre tous ensemble pour qu’il y ait plus d’argent pour plus de culture.

Si j’étais ministre de la culture, je développerais des réseaux de tournées au Québec. On a un territoire vaste et peu peuplé. Quand j’ai commencé il y a trente ans, on allait jouer toutes sortes de pièces dans toutes sortes d’endroits même très loin au Nord. Il y avait des aides pour cela et un travail des personnes sur le terrain dans le développement de publics. Cela a été démantelé sans raison. Sinon on fait deux Québec : Montréal-Québec et le reste. Le reste a la télévision, les humoristes, les antennes satellites. Premièrement, c’est méprisant pour le reste du Québec ; deuxièmement, il s’agit d’une gestion à très courte vue ; troisièmement, cela crée une pression bien trop forte sur les grands centres. Enfin, ça n’a pas de sens. C’est anormal qu’on ne puisse pas jouer un spectacle dans des petits théâtres, des petites villes, à quelques centaines de kilomètres de Montréal. Il faut développer l’accessibilité, les transports, le réseautage. Avec des bonnes planifications de tournée, c’est tout à fait réalisable sans rejeter une quantité effrayante de dioxyde de carbone. De nos jours, il n’y a aucune raison de ne pas mettre l’intelligence humaine au profit de cette diffusion plus large de la culture. Toutes disciplines confondues, la décentralisation n’a pas été faite. C’était sur le point d’aboutir quand tout a été coupé. C’est idiot parce qu’il aurait seulement fallu maintenir le cap. Cela aurait fait une grosse différence.

Si j’étais ministre de la culture, je parlerais avec mon collègue de l’éducation et ferais remettre les cours d’Histoire à tous les niveaux du cursus scolaire. Ce sont dans les cours d’Histoire que les clés qui manquent au public plus jeune pour comprendre toutes sortes de pièces et d’œuvres se trouvent. Ces cours portent forcément davantage à polémique que d’autres, c’est pourquoi ils ont été remplacés à certains niveaux par des cours généraux de bienséance et de «citoyenneté joviale». Je ne vois pas pourquoi on traiterait nos enfants comme des abrutis incapables de vivre avec les paradoxes et les contradictions. On a retiré les guerres des cours d’Histoire sous prétexte qu’il s’agit de violence. C’est devenu niaiseux et méprisant pour nos enfants. Le monde n’arrêtera pas de tourner quand nous, les vieux, allons mourir. Le monde va continuer. Nous sommes responsables de léguer l’Histoire, la vraie Histoire et les vraies histoires. C’est le problème actuel de l’Occident. On n’a pas confiance en nos jeunes. On ne leur fait pas confiance. En France, c’est frappant : il faut avoir un Bac +1000 – et encore – pour obtenir un petit boulot de merde. Les jeunes sont pris avec des stages non-rémunérés après lesquels ils courent comme des malades. La France devrait reconnaître la valeur de sa jeunesse, sinon ça sera terrible. Chez nous, le problème du chômage est moins criant car la société est structurée autrement mais on trouve quand même cette attitude envers les jeunes. On retrouve sans doute cela aussi dans ce fameux conflit générationnel entre les artistes. Ils connaissent mal l’Histoire. Nous sommes là et nous tenons le phare ; eux ont l’impression que nous leur fermons la porte. Nous ne sommes pas assez sensibles à leurs réalités, à leurs difficultés. Au lieu de se battre les uns contre les autres, il faudrait se battre ensemble pour que la culture soit plus présente, plus près des gens. Pour que l’art et la culture rayonnent, nous avons aussi besoin des grandes institutions qui en jettent. Chaillot, avec toute sa splendeur, sa grandeur, c’est historique. Lorsqu’on y entre, on croise la galerie des portraits avec Jean Vilar, Antoine Vitez, etc. Ils sont tous là. C’est aussi fait pour impressionner. En entrant dans Chaillot, les jeunes se disent qu’il y a eu des choses avant eux, que ce n’est pas un détail et qu’ils sont la suite de ce monde. Il faut absolument tisser ce lien. La rupture risque sinon d’être extrêmement désolante.

Annick Bergeron
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Avril 2015 © Mélina Kéloufi
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