Bouleverser les règles

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Mélanie Leray

Mélanie Leray

C’est dans la loge Sarah Bernhardt, foyer du Théâtre de la Ville et pièce hors du temps, qu’a lieu mon entrevue avec Mélanie Leray qui vient de monter La Mégère apprivoisée de William Shakespeare. Rencontre.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Mélanie Leray ?

Mélanie Leray. Une femme parmi d’autres. Je ne me pose pas cette question. Je suis une humain, traversée par les émotions humaines, parfois heureuse, parfois malheureuse, parfois en colère, parfois pas. Je suis une femme qui a envie de dire des choses, une metteure en scène, une mère, une amoureuse. J’essaie de regarder le monde de ma place, de ma fenêtre. Je ne sais pas. Je ne sais pas si c’est à soi de se définir.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Cela pourrait être tant de personnes différentes : des femmes qui ont croisé ma vie comme des personnages de romans, imaginaires, comme des artistes que j’ai regardées, comme des femmes politiques. Quoi qu’il en soit, ce sont des femmes sincères, honnêtes. Je suis quelqu’un qui reconnaît, qui voit, mais qui n’est pas tellement dans l’admiration. Voilà pourquoi j’ai beaucoup de mal à citer une personne en particulier.

Pourquoi monter ce texte aujourd’hui ?

Shakespeare dit tout et son contraire en permanence, on peut faire ce que l’on veut de cette pièce. J’ai trouvé l’exercice intéressant. Que signifie être une femme aujourd’hui en 2015 qui relit La Mégère apprivoisée ? Monter ce texte aujourd’hui me permet de parler des femmes et du rapport hommes-femmes. On a tendance à considérer La Mégère apprivoisée comme une pièce misogyne. Je ne pense pas qu’au fond elle le soit. Rire des femmes, de leur condition à une certaine époque et de l’injustice qui leur était faite sont des manières de continuer à en parler aujourd’hui et de pointer que nous sommes encore loin de l’égalité en France et ailleurs. Notre pays est à la seizième place en matière d’égalité femmes-hommes et, même si ce n’est encore que le seizième, je suis bien contente de vivre en France.

La pièce interroge aussi comment, en maniant le langage et le mensonge, on arrive à ses fins. C’est une question politique. Comment feindre la soumission pour mieux soumettre, donner à entendre ce que l’autre veut entendre pour exister.

Catherine est féministe sans le savoir. On la dit «mégère» (en anglais, «shrew» signifie en réalité «insoumise») alors que cette femme pose des questions fondamentales. Elle se demande pourquoi elle devrait passer de l’autorité de son père à celle d’un mari. Elle se demande pourquoi elle n’aurait pas les mêmes droits qu’un homme. Catherine est un personnage d’insoumise plutôt que de mégère, d’autant plus que le terme «mégère» porte une connotation péjorative.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, en France » ?

On a quand même de la chance. Beaucoup de travail reste à faire, certes, mais je suis bien contente d’être née en France. Ce qu’il se passe dans d’autres pays est effrayant, dans les pays arabes par exemple. Il y a une régression ambiante sur la question des femmes. Cela me met les larmes aux yeux de voir à quel point les hommes ont décidé de soumettre les femmes et comme ça les arrange. Cela me met les larmes aux yeux comme quand je pense à une époque où l’on disait que les Noirs avaient un cerveau plus petit que les Blancs et étaient moins intelligents. C’est l’injustice qui me met les larmes aux yeux. L’organisation de l’injustice. L’organisation de la domination. L’organisation capitaliste, c’est pareil. La question de la soumission est dans toutes les sociétés. Tous mes projets tournent autour de cela : la soumission de l’autre, le faible et le fort, le maître et le valet. Dans l’amour aussi il est question de domination. C’est extrêmement violent et probablement inhérent à l’être humain.

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans la mise en scène ?

Le problème, c’est que le monde a été écrit un peu beaucoup par les hommes et pour les hommes et que les femmes n’ont d’autres choix que de s’y inscrire qu’avec leur langage et leurs codes à eux. Elles sont obligées de s’inscrire dans des règles établies depuis des milliers d’années par les hommes. Il faut bouleverser ces règles. Plutôt que de s’adapter à elles pour exister, il faudrait que nous aussi nous les écrivions. Être une femme qui réussit, ce n’est pas réussir «comme un homme».

Heureusement que les lois sur la parité existent pour permettre aux femmes de diriger des théâtres, de mettre en scène, de faire de la politique, etc. C’est important de faire des lois. Elles forcent l’évolution. Que la parité impose les femmes, tant mieux. Instinctivement, l’être humain n’est pas très bon, il défend ses intérêts. La norme, dans notre société, c’est l’homme et l’homme Blanc et il défend ses intérêts. On voit bien à quel point c’est compliqué pour les gens de couleur en France, encore aujourd’hui. C’est exactement pareil pour les femmes. «Noirs» et femmes, nous faisons partie des quotas. J’ai beaucoup de chance d’être là au Théâtre de la Ville. Les femmes ayant fait une mise en scène dans la grande salle du Théâtre de la Ville sont peu nombreuses. Aussi peu connues que moi, c’est d’autant plus rare. Heureusement qu’il existe des hommes éclairés, comme Emmanuel Demarcy-Mota, qui font avancer les choses.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une jeune fille ou jeune femme qui veut être comédienne ?

Il faut être vraiment clair avec les raisons pour lesquelles on veut faire ce métier. Beaucoup d’acteurs et d’actrices ne sont pas clair-e-s. La matière d’un acteur c’est son corps, sa pensée, son visage, son âge… Il faut rester en lien avec ce que l’on devient et le monde. Et, surtout, rester clair sur les raisons pour lesquelles on veut être acteur. Si c’est seulement pour être regardé ou pour se sentir exister, on devient vite malheureux.

Un autre conseil : être dans la compréhension du désir du metteur en scène, même si ce n’est pas notre propre désir. La rencontre avec le metteur en scène a lieu quand l’acteur comprend le projet de l’autre et sa juste place. Cela demande énormément de générosité et de psychologie. Il y a un aspect schizophrénique à se retrouver, soi, à l’endroit du désir de l’autre et de le fondre avec le sien. Je ne comprends pas qu’autant de gens veuillent être acteur. C’est un métier dur et déstabilisant. Mais il produit d’immenses joies qui rendent «addict» !

Quel lien faites-vous entre l’âge et l’image ?

L’âge et l’image n’ont pas forcément un lien. Mais je pense tout de suite à la question du beau et de l’art. De tous temps, les jeunes actrices et les jeunes femmes ont fasciné (en peinture, puis dans le cinéma, etc.).

Par ailleurs, il y a des personnes qui passent à l’image et d’autres pas. Et on ignore pourquoi. C’est injuste. La caméra aime certaines personnes et n’en aime pas d’autres. On appelle cela la cinégénie. Il y a des peaux qui prennent la lumière et d’autres pas, il y a des visages qui sont beaux à l’image et d’autres pas. C’est au-delà de l’âge et c’est quelque chose de très mystérieux. Comme si l’image avait son avis.

Il y a un diktat du jeunisme. Nous vivons dans une société où l’on considère que l’image n’est bonne qu’avec la jeunesse. On véhicule une violente idée selon laquelle il faut tout avoir à la fois et vite : la beauté, la jeunesse, la réussite. Il faut être beau, jeune et avoir réussi… et ensuite, tu fais quoi ? Il y a des jeunes gens qui, à trente ans, se trouve vieux. C’est très naïf de ma part mais notre société ne cesse d’oublier qu’on va mourir, qu’on n’est pas grand-chose.

Quelle vanité… Qu’est-ce que c’est, la réussite ? Nous sommes trop sur l’image et pas assez sur le sens. Tout le monde cherche à être aimé et l’image crée du rêve. Figé. Une image correspond à une seconde de vérité. Tout de suite après l’image (une photo, par exemple), il y a autre chose. Comme lorsqu’on se regarde dans une glace : sous une belle lumière on se trouve joli-e, on se plaît, puis sous une vilaine lumière on se trouve moche. Quelle est la vérité ? La belle ou la vilaine lumière ?

Si j’étais ministre de la culture…

La culture existe pour faire de la cohésion et du lien social. La culture, c’est aussi protéger des artistes complexes, compliqués, pas forcément là pour faire du lien social mais là pour s’exprimer. Les grands artistes ont beaucoup à dire sur notre monde. C’est important de leur laisser la parole. La culture est aussi reliée aux entreprises et à l’argent. Le monde de l’art est influencé par le monde du luxe et l’argent. Qui finance influence.

Une société qui délaisse la culture est une société malade, qui refuse de se regarder, de s’expliquer. Comme il y a des sociologues, il doit y avoir de la culture. Les artistes posent un regard sur notre société, permettent de l’envisager d’une autre manière. Il faut les protéger. On a tendance à tout marchander. Tout est soumis à la question : «Est-ce que ça va rapporter ?» Faire des expériences d’art devient très compliqué dès lors que l’on se demande si cela rapporte. La marchandisation est un frein aux artistes. Il faut protéger ces derniers de l’argent parce que la question financière oriente tout. Elle oriente trop. Si j’étais ministre de la culture, je protègerais les artistes tout en étant consciente du monde très mercantile dans lequel nous vivons. L’art et l’argent ne cohabitent pas forcément bien. Ils cohabitent bien pour faire du beau mais l’art ce n’est pas que du beau. L’art pose aussi la question du sens, du sale, du vilain, des choses âpres et déplaisantes. Comment défendre cela ? Comment travailler cela ? Le rôle des artistes est de pointer ce qui ne va pas. Protégeons-les.

Il faut avoir de vraies discussions. Il faut écouter les philosophes, les intellectuels, les sociologues. Les gens qui réfléchissent notre monde sont d’une importance cruciale. Des gens qui n’ont pas «d’intérêt à». Des gens qui n’ont rien à perdre, ou qui veulent bien perdre. Si j’étais ministre de la culture, je regarderais ailleurs. Je m’intéresserais à ce qui fonctionne à l’étranger. Je m’ouvrirais aux autres cultures pour prendre et réfléchir à ce qu’il y a de bien chez les autres. Nous avons des manières de penser souvent très réduites parce que nous sommes tous éduqués de la même façon. L’éducation fabrique notre pensée. S’ouvrir à l’ailleurs, c’est apprendre à réfléchir plus large.

Mélanie Leray
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Avril 2015 © Mélina Kéloufi
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Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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