First Lady

Publié le

À l’occasion du festival le Paris des Femmes, neuf autrices ont été invitées à écrire une pièce courte qui sera lue et mise en espace en janvier 2015 au Théâtre des Mathurins. Le thème imposé cette année s’intitule Le Meilleur des Mondes.

Sedef Ecer crédit : Engin Aydeniz

Sedef Ecer
crédit : Engin Aydeniz

Rencontre avec l’autrice, comédienne et scénariste Sedef Ecer.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Sedef Ecer ?

Sedef Ecer. Comment dire ? Tout et son contraire. Optimiste et pessimiste, gaie et mélancolique, parano et courageuse, dépressive et équilibrée. Par ailleurs, mère de deux enfants et là aussi pleine de contradictions.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Une actrice turque, Macide Tanir avec qui j’ai eu la chance de travailler il y a longtemps avant son décès, quand elle avait 80 ans. C’était une légende en Turquie. Elle avait assisté à la naissance du théâtre contemporain turc. « Une vraie emmerdeuse », d’ailleurs elle le disait elle-même. Elle était restée figée dans un style de théâtre qui parait aujourd’hui totalement dépassé mais elle m’a appris à être très méticuleuse, exigeante, vigilante sur chaque seconde et sur chaque chose du plateau. Elle m’a appris à servir d’abord l’histoire que l’on raconte tous ensemble, quitte à énerver le metteur en scène, les interprètes, le public, voire même l’auteur lui-même/elle-même.

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans l’écriture théâtrale ? Dans l’écriture scénaristique ?

Pour moi, il n’y a absolument pas d’écriture féminine. En revanche, il y a bien une urgence à raconter des histoires de femmes. Dans les pièces, dans les films, dans les romans.  Peu importe qu’elles soient racontées par des femmes ou par des hommes.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, dans le monde » ?

Cela dépend dans quelle partie du monde et dans quelle partie de la société dans le pays où l’on vit : il y a une petite minorité de femmes qui ne souffrent pratiquement jamais de discriminations car elles ont la chance de travailler et de vivre avec des hommes qui croient profondément à l’égalité des sexes. Puis, malheureusement, il y a tout le reste, une masse énorme : celles qui ne peuvent pas accéder à l’éducation, celles qui sont opprimées, battues, méprisées. J’épluche tous les matins une partie de la presse en langues turque, anglaise et française et lis malheureusement sans cesse des histoires sur la violence faite aux femmes, les crimes d’honneur, les viols, la soumission, la difficulté d’accès à l’éducation ou au travail…

J’ai eu l’occasion, lors de précédents projets, d’évoquer des personnages féminins comme «les mères du samedi» qui attendent depuis des années des informations sur leurs disparus, des victimes de crimes de guerre, des femmes vivant la révolution, ou encore les migrantes. J’ai pu, depuis plusieurs années, grâce à des projets internationaux, me nourrir de rencontres dans plusieurs pays où nous avons organisé sur ce thème des ateliers, des débats, des tournées, interrogé des associations de femmes, des sociologues, des artistes, des étudiants. « Être une femme aujourd’hui » est malheureusement synonyme de souffrance pour beaucoup.

Le métier d’actrice comporte plusieurs facettes (théâtre, cinéma, télévision, radio, doublage, publicité, etc.). Qu’est-ce qui selon vous les distingue au plan de l’interprétation ?

Finalement, notre métier est de raconter des histoires. Il y a juste les techniques qui diffèrent : au théâtre on peut se permettre d’être dans une réalité plus flottante, moins ancrée dans le sol, plus poétique, alors qu’au cinéma, il y a quelques chose de plus naturaliste à trouver. J’aime aussi beaucoup la radio car elle vous permet d’avoir le physique que vous voulez : vous pouvez devenir une sorcière ou une princesse juste par la force de votre voix. Le doublage, c’est servir la comédienne qui a déjà créé et interprété un personnage. On n’est pas très libre, il faut suivre l’actrice qui est à l’écran. La publicité, je la mets à part, il s’agit de produits et de clients. Je ne méprise pas ce métier, j’en ai fait pas mal pour vivre mais on est loin d’une création neutre, on est au service d’une logique marchande.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une jeune fille ou jeune femme qui veut être comédienne ?

Comprendre la dramaturgie. Ne pas s’arrêter à son propre personnage, regarder de près la structure de la pièce ou du film que l’on interprète. Puis, lire et voir beaucoup de pièces, aller beaucoup au cinéma, à l’opéra, au théâtre.

Quel lien faites-vous entre l’âge et l’image ?

Je vais enfoncer les portes ouvertes mais en même temps, je n’ai pas le choix, tout a été dit par des (sublimes) actrices à ce sujet : évidemment qu’il est difficile de vieillir, particulièrement quand on est une actrice et qu’on a l’habitude de voir sa propre image. Moi, je me considère avant tout comme une auteure donc même si j’ai moins de problème avec ça, de temps en temps, quand je tombe sur des images d’il y a 20 ans, j’ai un petit choc. Mais la contrepartie est énorme : on se sent plus sereine, plus apaisée, plus intelligente avec l’âge. Et puis, on est responsable de sa figure à partir d’un certain âge : si on a été méchante toute sa vie, on ne va pas porter les même rides qu’une gentille. Les femmes intelligentes, curieuses et cultivées vieillissent mieux que les incultes et les arrogantes, c’est certain.

Si j’étais ministre de la culture…

J’essaierais de faire comprendre aux gens qu’on ne s’en sortira que par la culture, des crises profondes qu’on est en train de vivre. Crises financières, morales, politiques…

J’essaierais de faire comprendre qu’il faut absolument conserver les aides à la création, à la production, le système d’intermittence, les fonds de soutien, les quotas, si on veut continuer à être un grand pays de la culture. (Même avec des réformes s’il le faut, dans certains domaines.)

J’essaierais de faire comprendre aux artistes qu’il ne faut pas se mépriser entre eux (à part ceux qui se disent artistes et qui font des choses idéologiquement inacceptables bien évidement) : il y a des créateurs différents, qui travaillent différemment, tant mieux. Parfois, je trouve la mentalité française trop compartimentée alors que la diversité de création est un atout énorme.

J’essaierais de faire comprendre qu’il faut arrêter de se flageller, la France est un des pays où on a encore une liberté de ton que l’on ne trouve pas dans plein de pays, même occidentaux, qu’on n’a pas la censure politique (on l’a un peu avec les contraintes économiques, certes), qu’on a encore des femmes et hommes politiques qui sont d’une grande honnêteté intellectuelle, qu’on a encore les privilèges d’une grande démocratie : et on ne peut les conserver que par la culture.

Son texte First Lady sera mis en espace par Jean-Philippe
Puymartin et lu le vendredi 9 janvier au Théâtre des Mathurins
Sedef Ecer
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Janvier 2015 © Mélina Kéloufi
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Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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