Couper le cordon

C’est avec les pieds nus qu’elle m’ouvre la porte de chez elle. Elle m’invite à prendre place dans son salon, pièce vaste et lumineuse. Elle ne travaille jamais sans lumière. Là, pendant plus de trois heures, elle s’exprime, se confie, s’interroge, rit, sourit. Parfois, souvent, des silences. Elle prend son temps. Au fil de notre entrevue, elle réalise à quel point elle aime son métier. L’optimisme et la solidarité sont pour elle les seuls moyens de faire bouger les lignes. Les gouttes d’eau accumulées font les grandes vagues qui détruisent les murs de l’oppression, affirme-t-elle en citant John Fitzgerald Kennedy.

Deux jours plus tard, j’allais voir la pièce Chambre Froide de Michele Lowe à la Pépinière dans le cadre de la «rentrée 100% féminine» du théâtre parisien. Sur le plateau, trois femmes : Pascale Arbillot, Anne Charrier, Valérie Karsenti. Rencontre avec Sally Micaleff, adaptatrice et metteuse en scène de ce texte, également comédienne et scénariste.

L’IDÉAL SERAIT UN MONDE DANS LEQUEL NE VIVRAIENT ENSEMBLE QUE DES ÊTRES LIBRES

Citoyenne du monde

« Une certitude : je suis biologiquement parlant une femme. Je ne me suis jamais demandé quelle femme j’étais. J’ai l’impression d’être une fille qui a grandi comme une herbe folle en se nourrissant de tout ce qui l’entourait. Je suis aujourd’hui construite de tout cela. Je suis née et ai grandi dans la brousse, au contact des animaux et sans télévision. Les gens autour de moi étaient de cultures, de couleurs de peau différentes. Je suis reconnaissante envers mes parents pour ce bagage. Je me suis nourrie de ces gens-là, devenue avide de différences. Cela me permet de percevoir le monde par plusieurs prismes. Être au contact de tous ces gens a construit la femme que je suis aujourd’hui.

Je ne me définis pas comme « appartenant à ». Je n’appartiens ni à un groupe ni à un pays. Je suis simplement une terrienne, une habitante du monde. Il m’arrive d’ailleurs d’avoir une nécessité à partir, à voyager, à aller voir ailleurs, toujours dans cette quête, cette envie de différences. Je ressens la nécessité de voir ce que les autres ont que je n’ai ou ne connais pas.

Connais-toi toi-même

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être comédienne. J’ai grandi sans télé, ni radio. Et ma première fois au cinéma a eu lieu dans ce qu’on appelait un « cinéma de brousse ». C’était plutôt une baraque en bois. On s’asseyait sur des bancs en bois face à l’écran sur lequel n’étaient diffusés que des vieux films. C’était ce jour-là La Mélodie du bonheur de Robert Wise, en technicolor. J’ai été transportée, emportée, captivée. C’était magique. J’ai été impressionnée, dans tous les sens du terme, par les couleurs vives et brillantes du technicolor et par l’émotion que ces images, cette histoire, m’avaient procurée. Je me souviens aussi du sentiment de bonheur, d’espoir, dont le film m’avait remplie. La force de ce souvenir m’habite toujours… J’ai été bouleversée, chavirée émotionnellement au-delà des images et de la musique.

Je me suis aussi construite par les cours de théâtre que j’ai suivis. Être comédienne m’a permis d’éviter dix années de thérapie (rire). Plonger à l’intérieur de moi était ma seule possibilité. Il me semblait évident qu’il fallait d’abord se connaître soi-même avant d’avoir la prétention de jouer d’autres personnages. J’ai pris conscience grâce au théâtre de mes forces, de mes faiblesses et de mes peurs. J’ai appris à y faire face, à les accepter et à les utiliser sur le plateau. Je faisais sur un plateau des choses que je serais incapable de faire dans la vie. Tout était possible, rien n’était interdit. C’était mon bac à sable ! J’ai aimé cette liberté de pouvoir être quelqu’un d’autre. De jouer pendant deux heures une autre vie. On prête son corps, ses émotions, à un autre personnage dans une autre vie. C’était fantastique. On m’a suggéré un jour d’écrire un one woman show parce que j’avais un potentiel comique. Cela ne m’a jamais intéressée. Me jouer moi sur un plateau ne m’a jamais intéressée. Je préférais au contraire faire croire à quelqu’un d’autre. Ce que j’aimais c’était aller vers le personnage, et non pas le ramener à moi.

Et pour ça tous les moyens étaient bons. J’ai pris conscience de l’importance du corps dans la construction et l’interprétation d’un personnage : notre corps parle tout le temps, sans que nous en soyons conscients. C’est en fait notre premier moyen de communication, il est celui qui est en premier traversé par l’émotion, avant la parole. Aujourd’hui c’est quelque chose que j’utilise beaucoup dans ma direction d’acteur et mes mises en scène.

Être comédienne m’a donné une connaissance de moi-même et des autres. On joue avec ce que l’on est en étant pleinement conscient de ce que l’on peut faire et de ce que l’on ne peut pas faire, de ce que l’on refuse. On fait face à soi-même. Cela agit forcément sur l’être humain que l’on est. Je dois beaucoup à cet apprentissage dans l’équilibre de la femme que je suis aujourd’hui.

Les deux choses les plus importantes dans ma vie sont mon enfance à l’étranger et ce travail sur moi-même au théâtre. De cela découle tout le reste. Il est essentiel de se demander qui on est, soi. Qui suis-je une fois débarrassée de l’éducation, de la culture dans lesquelles j’ai grandi ? Tout ce travail au théâtre m’a aidée à aller vers moi pour mieux connaître mes désirs et à me débarrasser –autant qu’on peut le faire !– de mon éducation. Devenir un individu à part entière est difficile. On retrouve d’ailleurs ce thème, cette quête devrais-je dire, dans mon écriture, elle est souvent sous-jacente. Comment couper le cordon ? Comment devenir autre chose que l’enfant de ses parents ? Comment être un individu à part entière ? Cela a sans doute à voir avec le fait de ne pas appartenir à quelque chose. L’idéal serait un monde dans lequel ne vivraient ensemble que des êtres libres.

LIBRES ET ENTIÈRES

Je pense que les femmes metteur en scène dans le théâtre sont relativement nouvelles. Parce que ça a été pendant longtemps un monde d’hommes. Et je pense qu’elles ne sont pas assez mises dans la lumière. Il existe toutefois des femmes qui m’ont inspirée par leur immense courage, parce qu’elles se sont battues contre les idées reçues, contre l’establishment, contre la morale de leur époque, contre tout pour exister telles qu’elles le voulaient. Avides de liberté, éprises d’indépendance, elles bataillèrent ferme pour conquérir leur autonomie.

George Sand

George Sand, par exemple. On ne sait pas suffisamment avec quelle audace la romancière a brisé les tabous de son époque pour conquérir sa liberté. Elle est parvenue à se faire accepter dans le milieu littéraire à une époque où être une femme était une hérésie et a contribué à créer le statut de «femme auteur».

« J’admets physiologiquement que le caractère a un sexe comme le corps, mais non pas l’intelligence. Je crois les femmes aptes à toutes les sciences, à tous les arts et même à toutes les fonctions comme les hommes. »

Elle est la première femme qui a été obligée de verser une pension alimentaire à son mari pour pouvoir divorcer. On lui a reproché, parce qu’elle était auteure, de ne pas s’occuper de ses enfants alors qu’ils ont toujours été sa priorité et qu’elle les emmenait partout avec elle. George Sand n’a jamais renoncé à vivre les amours qu’elle avait envie de vivre à cause de « l’establishment » et pratiquement toujours avec des hommes plus jeunes qu’elle. Elle a toujours fait de sa vie l’emblème d’une revendication active et libre. « Je n’ai qu’une passion l’égalité… Mais c’est un beau rêve dont je ne verrai pas la réalisation. Quant à mon idée, je lui ai voué ma vie, et je sais bien qu’elle est mon bourreau. »

Marie Curie

Marie Curie est une autre femme incroyable. Elle a reçu avec Pierre Curie un premier prix Nobel. À la mort de Pierre Curie, elle a poursuivi leurs travaux et on lui a décerné un second prix Nobel pour sa découverte du radium et du polonium. Mais à l’époque elle vivait une passion secrète avec un autre scientifique connu, Paul Langevin. Ce dernier était marié et père de famille. Cela a fait un tel scandale dans la presse qu’on lui a demandé de démentir cette relation extraconjugale avant de se rendre à Stockholm recevoir son prix Nobel. Elle a écrit une lettre absolument magnifique dans laquelle elle explique que sa vie privée ne se mêle pas à son travail.

« Vous me suggérez de faire des réserves sur l’acceptation du prix Nobel qui vient de m’être décerné et vous donnez ce motif que l’Académie de Stockholm, si elle avait été prévenue, aurait probablement renoncé à m’attribuer le prix, à moins que je ne me justifie publiquement des attaques dont je suis l’objet. (…) La démarche que vous me conseillez m’apparaîtrait comme une erreur grave de ma part. En effet, le prix m’a été décerné pour la découverte du radium et du polonium. J’estime qu’il n’y a aucun rapport entre mon travail scientifique et les faits de vie privée que l’on prétend invoquer contre moi dans des publications de bas étage, et qui sont, d’ailleurs, complètement dénaturés. Je ne puis accepter de poser en principe que l’appréciation de la valeur d’un travail scientifique puisse être influencée par des diffamations et des calomnies concernant la vie privée. »

Elle est allée chercher son prix Nobel à Stockholm et a continué de se battre. Quand la première guerre mondiale a éclaté elle a essayé de persuader le ministère des armées d’équiper des voitures d’appareils de radiographie pour faire gagner du temps aux chirurgiens et sauver bon nombre de vies.

« Je n’ai plus qu’une seule pensée, servir ma seconde patrie. J’ai découvert il y a quelques temps une lacune dont les Autorités ne semblent pas se soucier mais qui me paraît tragique : le Département militaire de la santé ne possède pas de service radiologique organisé et les hôpitaux de l’arrière, ceux du Front sont à peu près dépourvus d’appareils de rayons X! Quand on sait que les rayons de Roentgen sont utilisés par les médecins depuis plusieurs années pour l’examen des malades et des blessés et que grâce à eux on peut déceler et localiser avec précision les projectiles dans le corps humain et faciliter leur extraction, il me semble urgent de créer des services de radiologie dans ces hôpitaux. »

Femme de progrès, dotée d’un courage admirable, elle va elle-même récolter des fonds auprès d’amis fortunés pour équiper des voitures, « les petites Curies », faire passer à Irène, sa fille de dix-sept ans, le permis pour les voitures à pétrole et chacune d’elles vont se rendre sur le front pour prouver le bien-fondé de son idée, aider le travail des chirurgiens et ainsi sauver la vie de nombreux soldats blessés. Ça c’est du girl power !

Simone Signoret

Simone Signoret représente pour moi la quintessence même d’une femme. Elle était magnifiquement belle dans sa jeunesse et l’est restée à la fin de sa vie même si elle s’était laissée grossir et qu’elle buvait trop. Son intelligence de la vie et son cœur restaient inscrits sur son visage. Voilà ce qui la rendait profondément belle. Elle nous touchait dans tout ce qu’elle pouvait faire. Peu d’actrices m’ont à ce point bouleversée. Même quand elle ne disait rien. Ses silences étaient si pleins, si chargés, si entiers, si libres. Elle était libre. Elle était libre du regard des autres.

Rebelles par essence

Quoi qu’elles fassent, les femmes sont par essence des rebelles. Elles sont sujettes à polémique et à discussion sitôt qu’elles sortent du cadre dans lequel les hommes les ont mises, sitôt qu’elles commencent à faire les choses comme elles les entendent. Nous sommes peut-être là pour faire avancer le monde, d’une certaine façon, différemment.

Ces femmes comme entre autres, Marie Curie, George Sand, mais aussi comme Frida Kahlo ou comme l’absolument géniale Suzanne Valadon, m’ont inspirée et nourrie comme beaucoup d’autres femmes…. Cette dernière était la mère de Maurice Utrillo, la muse de Pierre-Auguste Renoir, la maîtresse de Toulouse-Lautrec, d’Erik Satie, et l’élève de Degas. Cette femme a vécu sa vie comme elle l’entendait en essayant de vivre de sa passion, la peinture. À la fin de sa vie elle était connue et exposée aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. Mais les amateurs de peinture ne l’achetaient pas parce qu’il s’agissait d’œuvres d’une femme : cela ne pouvait pas prendre de valeur à leurs yeux. J’admire le courage de ces femmes-là et m’inspire d’elles. Elles me nourrissent dans ma quête de liberté. Toutes étaient des femmes passionnées, engagées et de grandes amoureuses.

J’admire également des femmes, metteures en scènes et réalisatrices que je trouve entières dans leur travail : Jane Campion, Kathryn Bigelow, Debra Warner et en France Ariane Mnouchkine mais aussi des femmes de théâtre qui sont des amies comme Marina Tomé ou Anne Rotenberg. Elles font ce métier pour de bonnes raisons, ont un point de vue, des choses à dire ou à partager. Elles exercent ce métier avec leur intelligence, leur talent, leur conviction et la nécessité de dire et de faire. Elles ne pourraient pas arrêter du jour au lendemain. J’ai l’impression qu’elles mourraient de l’intérieur. C’est en tous les cas ce que moi je ressens, je mourrais de l’intérieur, si je devais arrêter. C’est ce que j’aime chez ces femmes. Elles sont artistes par nécessité.

Je pense qu’il y aura de plus en plus de théâtrices, de femmes qui comptent.

La rentrée de la Pépinière s’est annoncée «100% féminine». Cela montre combien être une femme metteure en scène ou auteure n’est pas si habituel, est encore une chose pas si ordinaire dans le théâtre ! Nous avons encore une avancée à faire et des choses à gagner pour qu’une rentrée «100% féminine» soit aussi naturelle et n’ait pas plus d’impact publicitaire qu’une rentrée «100% masculine».

DE BEAUX RÔLES À JOUER

Solidaire et vigilante

J’ai monté ce texte parce qu’il permettait à trois comédiennes de prendre le plateau avec trois beaux rôles à jouer.

Mais aussi parce que Chambre Froide de Michele Lowe parle avec beaucoup d’humour du sacrifice. On a sacrifié les femmes au nom d’à peu près tout et malgré notre émancipation certaine persistent viols, harcèlements, sévices conjugaux, interdits et humiliations… Nous devons refuser cette oppression. Un sacrifice, s’il existe, doit exister par véritable choix personnel et comme un acte de désobéissance et de rébellion.

Je constate avec horreur que la religion prend le dessus partout dans le monde. En Syrie, en Irak, en Iran, en Afghanistan, mais aussi chez nous avec ces espèces de bigots rétrogrades contre le mariage pour tous. On mélange l’individu avec une religion. La religion ne regarde personne et n’a pas à influencer nos choix. Elle est personnelle et intime, comme notre orientation sexuelle. On remarque aussi en temps de crise que les droits des femmes sont mis en péril. On les bâillonne. Cela prouve bien que nous sommes des révolutionnaires par essence. Nous devons avoir une puissance qui effraie les hommes puisqu’ils éprouvent le besoin de bâillonner les femmes, de se les approprier, de leur enlever leurs droits.

Constructive et positive

Une femme aujourd’hui est avant tout être un humain qui va vivre le plus possible en accord avec ses valeurs et faire son métier avec le plus d’engagement possible. Je parle pour moi metteure en scène et scénariste. Mon envie est d’apporter ma petite pierre à l’édifice, de contribuer, à ma mesure, à apporter dans mon petit monde, une petite chose de plus ou de différent, à faire éprouver de l’émotion aux gens. J’ai envie d’être constructive et positive. Un spectacle ou un film est le fruit du travail de toute une équipe. Un réalisateur ou un metteur en scène, aussi talentueux soit-il, n’a pas tous les talents et ne possède pas la science infuse. J’ai trouvé pour Chambre Froide une équipe qui a su transposer à merveille mon point de vue.

Une aventure est réussie parce qu’on la vit entouré de gens qui apportent leur savoir-faire, leur engagement, leur petit bout de cœur. Cela se passe autant dans la création d’un film ou d’une pièce de théâtre que dans le couple ou dans la société. Chacun doit être libre sans être individualiste.

Être une femme aujourd’hui c’est vivre le plus possible en sincérité avec soi-même. C’est résister s’il le faut à l’oppression contre les femmes de quelque origine qu’elles soient et être solidaire de ces femmes. La vigilance est essentielle.

SORTIR DU LOT

Il y a de plus en plus de femmes dans l’écriture scénaristique long-métrage mais pas encore assez. Et elles ne sont pas dans la lumière. Les scénaristes reconnus et très bien payés sont des hommes. On compte peu de femmes à l’égal des hommes, financièrement parlant. Je n’en connais pas sinon Danièle Thompson. Des scénaristes femmes gagnent peu à peu leurs galons au cinéma et à la télévision mais elles sont encore trop peu nombreuses.

Pour qu’une femme soit reconnue comme scénariste ou auteure de théâtre, elle doit être réellement talentueuse. On le demande moins à un homme.

Les femmes metteures en scène occupent une place encore moindre que dans l’écriture. Il suffit de penser à des grandes femmes metteures en scène qui ont pignon sur rue et sont reconnues, avec une vraie aura, des figures inspirantes. À part Ariane Mnouchkine, je ne crois pas pouvoir en nommer… Il me semble qu’elles sont plus nombreuses dans les pays anglo-saxons.

Ce constat prouve la difficulté pour les femmes de se faire une place, d’avoir une crédibilité auprès des directeurs de théâtres qui auront tendance à choisir des metteurs en scène hommes. Pour qu’une femme sorte du lot, elle doit être performante et réussir dès les toutes premières occasions qui s’offrent à elle. On donne toujours une deuxième chance à un homme même s’il se rate sur la première, ce qu’on n’accorde pas forcément à une femme dans la même situation.

DU RIRE ET DES LARMES

Nature

J’ai collaboré et mis en scène le one-woman show Blonde mais pas trop de Claire Gérard. Cette aventure était le fruit d’une commande. Ce projet m’a intéressée parce qu’il s’agissait de plusieurs sketchs avec des personnages chaque fois différents. J’avais l’impression de pouvoir véritablement l’aider à construire avec elle ses personnages et construire la charnière de son spectacle car elle n’avait pas de fil conducteur pour ses sketchs. J’ai beaucoup aimé cette aventure d’autant plus que Claire Gérard s’est prêtée au jeu.

Dans les one-man-shows en France, on vient voir des natures : des personnes qui nous font rire, très drôles, souvent généreuses –à mon sens comédie va avec générosité– et qui sont dans la vie telles qu’on les voit sur le plateau. C’est leur fond de commerce et leur force. Leur nature est ce qui fait leur singularité. Ils sont heureux de le faire comme ça, et c’est ce qui compte. Peu sont des comédiens au sens propre du terme c’est à dire un interprète qui a envie de composer un autre personnage.

Sur le fil

Pascale Arbillot, qui joue Debra dans Chambre Froide, est capable de construire un personnage et d’être drôle, non pas parce qu’elle joue le comique mais parce qu’elle joue la situation. Elle a le sens de la rupture. La comédie est un travail très particulier. Il faut avoir un sens de la rupture et une sincérité absolue, et être une tragédienne dans le fond de soi. Marina Tomé a le sens de la comédie parce qu’elle est une grande tragédienne. La comédie est un art délicat et difficile. Notre gageure pour Chambre Froide était de jouer la tension et la situation, nous n’avons pas fait de l’humour gratuitement. Nous ne jouions pas la ligne ou le mot. Les personnages que jouent Pascale Arbillot ou Anne Charrier sont à l’opposé de ce qu’elles sont dans la vie. Elles les incarnent pourtant complètement et nous touchent et nous font rire tout à la fois parce qu’elles ont travaillé sur la sincérité. Elles jouent leur personnage à fond et tendent constamment le fil. Une comédienne comme Caroline Proust, qui joue dans la série Engrenages un personnage sombre, allez la voir dans la fabuleuse pièce de Tracy Letts Un été à Osage County, magnifiquement mis en scène par Dominique Pitoiset, elle joue un personnage à l’humour noir et acide : elle nous émeut aux larmes et nous fait rire. Ce que savent très bien faire les actrices américaines. Je trouve que nous avons en France une vision limitée de la comédie. La comédie est extrêmement noble et requiert énormément de travail : construire et incarner un personnage, l’accepter tel qu’il est, jouer la situation avec sincérité. La comédie est tout aussi –sinon plus– noble que la tragédie. Cela me plaît. Comme le drame. Anton Tchekhov était fou quand on a joué ses premières pièces. Il avait écrit des comédies, on les jouait comme des drames. Ses pièces respirent l’esprit et l’âme slaves : on passe du rire aux larmes. Les pièces de Tchekhov sont profondément touchantes parce qu’elles sont profondément humaines. On fait trop de scissions (théâtre public/théâtre privé, comédie/drame). On crée des clivages parce que ça nous rassure de pouvoir reconnaître les choses quand on les catégorise. Non ! Tout cela est une seule et même chose. Il faut arrêter de mettre des degrés, d’évaluer. La comédie n’est pas moins noble que le drame et demande les mêmes talents, la même qualité d’acteur que le drame. La vie c’est du rire et des larmes. Parfois en même temps.

PRENDRE LA PAROLE

Être une femme aujourd’hui dans la création théâtrale est la nécessité de raconter quelque chose avec un point de vue et une envie de le partager avec les autres. Comme une prise de parole. C’est l’envie de procurer de l’émotion et de ressortir d’un spectacle avec de la matière à réfléchir. Un auteur écrit un texte parce qu’il a un point de vue sur un sujet qu’il nous fait partager. Cela m’éclaire, me donne une autre façon de voir les choses. Cela provoque en moi l’envie de le partager avec d’autres. Voilà pourquoi je monte un texte. J’ai voulu saisir l’âme de Chambre Froide, servir son propos en y ajoutant mon point de vue de metteure en scène. Chaque aventure d’écriture à laquelle je me confronte en tant que scénariste me donne l’impression de plonger dans un univers que je découvre, dans une façon de penser ou d’aborder un sujet qui m’enrichit car ce n’est pas la mienne. Toutes les histoires ont déjà été racontées. Ce qui compte est l’éclairage que l’on y apporte. Et le petit bout de notre cœur qu’on y met…

SI J’ÉTAIS MINISTRE DE LA CULTURE

Si j’étais ministre de la culture, je ferais en sorte que l’art fasse partie des programmes scolaires dès le plus jeune âge au même titre que le français et les maths… Pour cesser de mettre l’art à part et qu’au contraire l’art fasse partie du bagage scolaire de tous quel que soit sa classe sociale ou son origine. Non pas pour forger des vocations d’artistes, mais pour ouvrir les esprits et faire de l’art une nécessité chez les jeunes et les adultes de demain. Et avec ce public permettre aux salles de spectacles, aux cinémas, aux opéras, aux musées, etc. de se remplir, donc de subsister économiquement et de continuer à créer avec des artistes.

En tant que ministre de la culture je souhaiterais travailler en étroite collaboration avec le ministre de l’éducation mais aussi avec celui de l’urbanisme. Par le biais de l’art et de la culture j’essaierais de remettre l’être humain au centre et non pas l’argent et c’est pour moi une chose essentielle pour l’avenir de notre monde. Construire des immeubles, concevoir des espaces, des lieux publics, des lieux de  travail, plus beaux, imaginés ou conçus avec des artistes, sont des moyens d’impacter notre vie quotidienne et de changer les mentalités. »

Sally Micaleff
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Décembre 2014 © Mélina Kéloufi
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Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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