Identités meurtrières

Fabienne Périneau

Fabienne Périneau

L’histoire commence l’année dernière lorsque Fabienne Périneau est invitée à écrire une pièce à l’occasion du Paris des Femmes, festival mettant en lumière, en espace et en librairie des écritures théâtrales d’autrices contemporaines. Le texte Je ne serai plus jamais vieille dure alors à peine une demi-heure. L’histoire se poursuit un an plus tard au Théâtre des Mathurins où l’on retrouve Adèle, cette femme qui se libère de l’emprise d’un homme, dans une version prolongée du texte d’origine que Jean-Louis Martinelli met en scène. Adèle est portée par le regard, la voix et la chair de Christine Citti.

Ma rencontre avec l’autrice et actrice Fabienne Périneau a lieu dans son salon à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis, 93) le jeudi 18 septembre. Il est 16h30 et le temps au-dehors semble sur le point de se gâter.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Fabienne Périneau ?

Fabienne Périneau. C’est drôle. Je ne sais pas quelle femme je suis. Je lis actuellement Les Identités meurtrières d’Amin Maalouf qui porte justement sur l’identité. Nous sommes plein de choses. Nous sommes : d’où nous venons, l’éducation reçue, notre couleur de peau, notre religion (si nous en avons une), ce que nous aimons, ce que nous devenons, ce que nous écrivons, etc. Je ne sais pas. Je suis… Fabienne Périneau. Je n’appartiens à rien ni personne. Je pourrais me définir comme Française de race blanche mais cela ne m’intéresse pas. Quelle femme suis-je ? Remplie –j’espère– de tout ce qui m’a construit, de tout ce que je vis et de tout ce que je vivrai demain. En l’occurrence aujourd’hui je suis construite par cette pièce qui est jouée au Théâtre des Mathurins. C’est une très grande construction parce que je tiens beaucoup à ce spectacle. Voilà peut-être ce qui me définit le mieux et le plus à 16h30 le 18 septembre 2014.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

À mon arrivée à Paris et mon entrée à l’École de la rue Blanche [ndlr : École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre], je n’étais allée au théâtre qu’à peine trois fois dans ma vie. J’ai donc été peu influencée par le milieu théâtral. Je me suis construite moi-même petit à petit. Plus jeune je m’identifiais à Delphine Seyrig et Fanny Ardant. J’ai fini par me rendre progressivement compte que, même si je les aimais beaucoup, j’étais moi. Je ne pense pas avoir des icônes féminines (ou masculines) de théâtre.

C’est une question qui rejoint la première, elle concerne l’identité : ce qui m’a construit, ce qui m’a donné le goût de telle(s) écriture(s) ou de telle(s) forme(s) de théâtre. Ce sont sans doute les personnes qui ont traversé ma route en tant que comédienne ou celles que j’ai pu lire. Je n’ai pas tellement envie de faire une différence entre femme metteure en scène/auteure/actrice ou homme metteur en scène/auteur/acteur.

Pourquoi écrire ce texte aujourd’hui ?

Le sujet est malheureusement d’une actualité criante. Si j’en juge par les retours sur la pièce, le harcèlement moral touche nombre de femmes et d’hommes, que ce soit dans le domaine privé ou dans le domaine professionnel. Il s’agit d’un problème d’une modernité criante. Des gens sont détruits, empêchés de trouver leur propre liberté. Cela me révolte (un orage éclate). On a fait la Révolution pour trouver sa liberté politique et aujourd’hui, à l’intérieur d’un foyer ou d’une entreprise, on est sous le même joug d’un tyran, d’un monarque qui essaie de vous asseoir pour vous tuer. Voir des gens mourir à petit feu ne me plaît pas. C’est révoltant. J’avais envie d’en parler.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, en France » ?

Je ne serai plus jamais vieille est aussi un texte sur l’esclavage puisqu’Adèle, la femme de la pièce, devient l’esclave de l’homme avec lequel elle vit. On peut aller en Afghanistan, au Congo, en Tchétchénie, partout dans le monde pour constater que des femmes n’ont absolument aucun droit à la parole. Elles sont soit enfermées, soit tuées, soit violées. Nous sommes en France dans un pays de liberté(s). Nous avons aujourd’hui le droit de vote, de nous exprimer, de nous vêtir comme nous le souhaitons, de croire, de parler, d’avoir des enfants ou de ne pas en avoir. Il reste encore des droits à acquérir. Il existe encore trop de femmes meurtries, tuées à petit feu, étouffées. Ce n’est pas normal qu’à l’intérieur d’un couple, un homme se permette d’humilier sa femme, de la respecter si peu qu’elle en vient à se taire, à cesser de travailler, ne plus avoir de compte en banque, être violée. Elle ne se sent pas le droit de le dire. Tout cela se déroule derrière des rideaux tirés comme si c’était normal. Pourtant malgré tout cela, être une femme aujourd’hui en France c’est tout de même avoir cette liberté de s’exprimer, de dire non. Il existe aussi bon nombre de femmes qui vivent bien, travaillent, ont des enfants, et arrivent –non sans difficulté sans doute– à équilibrer une vie, à mener à la fois une vie de mère et de travailleuse et de conjointe.

Il est compliqué d’être une femme aujourd’hui. Nous devons répondre à tellement de critères tant physiques que moraux. Nous avons à nous confronter quotidiennement à une sorte d’image iconique à laquelle il est compliqué de se souscrire. Être une femme aujourd’hui est compliqué mais ça reste jouable (voire mieux, tout de même). J’ai des filles et je pense qu’elles sauront comme moi résoudre cette problématique-là. D’ailleurs, dans la seconde partie de la pièce, Adèle s’en va sur le chemin de la réhabilitation parce qu’une autre femme lui donne la main. Cette femme pourrait être aussi bien une association de femmes ou un homme. Toute autre personne humaine. Cette femme qui lui tend la main correspond aussi à la partie courageuse, pleine de force et positive d’Adèle, qui aide à sortir de son enfermement l’autre partie d’elle-même. On peut avoir la chance de s’en sortir. Parce qu’on en a le courage, parce qu’on rencontre les bonnes personnes ou bien encore parce qu’on est dans un environnement plus « facile ».

Il faudrait plutôt formuler la question ainsi : «que devrait signifier « être une femme, aujourd’hui, en France » ?».

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans l’écriture théâtrale ?

Une place mineure. 15% des textes montés en 2013-2014 étaient écrits par une femme. J’ai été frappée par ce chiffre. J’ignore pourquoi on ne monte pas davantage d’auteures. Je ne crois pas que ce soit à cause du propos et la façon d’aborder les choses. Je ne veux en tout cas pas le croire. (C’est mon côté optimiste.) Je ne revendique pas personnellement une écriture féministe et ne me définis pas comme une femme avant tout. Je n’en ai pas envie. Je n’ai pas envie d’entrer sur ce terrain-là mais je déplore ce constat. Il existe tant d’auteures magnifiques. Qu’on les écoute ! Il faudrait que les auteures soient regardées sur le même terrain que les auteurs. Je déteste les clivages et que l’on se demande si la parole défendue est meilleure ou moins bonne si c’est une femme qui la porte. Un auteur de talent est un auteur de talent, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale » ?

De la même façon que les femmes ont du mal à se faire une place dans l’écriture théâtrale, les rôles pour les actrices se font rares. En tant qu’auteure, j’ai envie de faire travailler davantage les actrices. Par ailleurs, on compte 28% de spectacles mis en scène par des femmes cette année. Même pourcentage pour les femmes à la direction des Centres Dramatiques Nationaux et Régionaux. Le chiffre me semble-t-il a augmenté parce qu’Aurélie Filippetti –merci à elle– a mis en avant la parité. La place des femmes dans la création théâtrale est mineure. Notre parole est plus difficile à faire entendre.

Le métier d’actrice comporte plusieurs facettes (théâtre, cinéma, télévision, doublage, publicité, etc.). Qu’est-ce qui selon vous les distingue au plan de l’interprétation ?

Pour ma part, j’ai particulièrement fait du théâtre et de l’image (télévision et cinéma). L’enthousiasme à développer et porter un personnage les rassemble. À l’image on va chercher au plus précis, au plus intense un sentiment, une situation. On doit toujours être dans la justesse. Rapporter cela au théâtre est intéressant parce qu’on se déploie davantage.

On sait que les tournages ne se déroulent pas chronologiquement de la même façon qu’une pièce de théâtre. On peut commencer par la fin et prendre les scènes dans le désordre. M’étant préalablement racontée l’histoire du début à la fin, cela n’influence pas ma construction et mon évolution du personnage. En réalité c’est le même travail. Et j’adore les deux. Pouvoir m’exprimer par ces différentes formes m’enrichit. Rien selon moi ne les distingue. Rien ne les sépare. C’est en tout cas ainsi que je l’envisage personnellement. Au théâtre comme à l’image je me pose des questions sur le personnage, j’imagine, je me plais à l’interpréter, j’y donne le meilleur possible de moi. En revanche, ce qui est fait à l’image n’est plus à faire, ne sera plus fait. Le soir je me repasse en boucle la journée de tournage et il m’arrive de regretter de n’avoir pas fait autrement. À l’inverse, je sais qu’au théâtre je pourrais reprendre, expérimenter le lendemain.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une jeune fille ou jeune femme qui veut être comédienne ?

Gnauthi seauton. Connais-toi toi-même. Apprends à te connaître, à connaître ce qui fait ta différence parce que c’est ta différence qui est intéressante. Et fais-toi confiance. Je n’ai de conseils à donner à personne si ce n’est de croire en soi. Les autres réponses viendront toutes seules. Comédienne est un métier difficile. Si on continue, si on persévère c’est qu’on l’aime vraiment, qu’on a des choses à y dire et y faire. Il faut surtout faire grandir ses armes et ses atouts.

Quel lien faites-vous entre l’âge et l’image ?

Je n’en fais aucun. Qu’importe l’âge d’un acteur ou d’une actrice quand il ou elle est remarquable. On s’en fiche. Si l’on raconte l’histoire d’une grand-mère vivant avec sa petite fille adolescente, on aura forcément besoin d’une actrice de seize ans et une grand-mère de soixante-cinq. J’aime voir autant Adèle Exarchopoulos que Nathalie Baye que Christine Citti qu’Adèle Haenel, par exemple. Elles n’ont pas le même âge et sont pour moi de magnifiques actrices. La générosité qu’elles ont de nous montrer l’intérieur d’elles et de nous faire passer un personnage et son histoire n’a pas d’âge.

Il arrive qu’un acteur ne sache pas explorer son talent à vingt ans et l’explorera formidablement à quarante ou cinquante ans. L’inverse existe aussi. D’autres encore sont constants.

Si j’étais ministre de la culture…

Pauvre gouvernement (rire) ! Un-e ministre de la culture doit s’intéresser à tous les arts : peinture, cinéma, architecture, littérature, théâtre, danse, musique, etc. J’aurais du pain sur la planche. Ça doit être compliqué. Ce n’est pas évident de toujours faire entendre les voix déjà en place tout en mettant en lumière celles qui –à juste titre– ont envie de l’être, de nouvelles expressions. J’adorerais être ministre de la culture, je rencontrerais des tas de gens intéressants. J’irais également voir du côté des femmes pour tâcher de comprendre pourquoi on les entend si peu.

Je me poserais une question qui me paraît essentielle : pourquoi a-t-on besoin de la culture aujourd’hui ? Il ne s’agit pas simplement qu’elle rapporte de l’argent aux villes, aux musées, aux exposants, à ceux qui ont des théâtres, etc. La culture permet de réfléchir, mais aussi de rêver, de sortir des maladies, des deuils. Pourquoi faut-il la préserver ? À quel point la culture est-elle importante ? Elle aide à vivre. Je mettrais cela en avant au même titre que la médecine ou la défense. Il y aurait moins de guerres par exemple si nous lisions Les Identités meurtrières d’Amin Maalouf (rire).

Si j’étais ministre de la culture, je demanderais un budget plus élevé. Je me ferais mal voir du ministère de la défense. Venant du théâtre, je m’intéresserais beaucoup aux théâtres et aux compagnies (les autres seraient mécontents) et leur réserverais de l’argent. Je favoriserais la création contemporaine, les auteurs contemporains. Je ferais en sorte qu’il n’y ait pas seulement des pièces à un seul personnage, comme en écrit Fabienne Périneau (sourire). Je valoriserais les pièces avec huit, dix personnages. Le nombre de monologues reflète la situation économique du théâtre. On ne peut pas monter de pièce avec plus de cinq rôles. Je remercie le privé d’être un vivier de la création contemporaine. Un auteur contemporain aura plus de difficulté à être monté s’il écrit une pièce comptant huit personnages. C’est le reflet de notre économie. Avec un budget plus conséquent, je passerais des nuits blanches à étudier nombre de dossiers. Je tenterais de voir ce que font ces jeunes auteur-e-s qui ont du mal à monter leurs films. Je veillerais à ce qu’on ne monte pas seulement des projets avec des acteurs « bankables », on voit toujours les mêmes à l’image.

Si j’étais ministre de la culture, je serais rétrograde car j’interdirais les ordinateurs et les tablettes à l’école pour restituer les livres. Je serais tyran (rire). J’interdirais les téléréalités. Quand je pense qu’elles comptent dans le cahier des charges des télévisions pour de la création française… Quelle horreur. C’est grave.

Je créerais une passerelle avec le ministère de l’Éducation nationale. Je débloquerais des budgets pour emmener les enfants des banlieues au musée, au cinéma, au théâtre. Je vis en banlieue, je sais de quoi je parle. J’obligerais d’ailleurs tout le gouvernement à passer vingt-quatre heures en banlieue, ici à Saint-Ouen, et discuter vraiment avec les gens. C’est une catastrophe. Il le constaterait. Il verrait que les enfants ne vont pas au cinéma, au théâtre, qu’on ne leur montre pas comment trouver le chemin vers l’art. Ils pensent le théâtre réservé à une élite intellectuelle, sociale, alors ils n’osent y aller.

Si j’étais ministre de la culture, je ferais raser tous les monuments hideux que l’on construit sur les autoroutes pour les remplacer par quelque chose de beau. On habitue les gens à vivre entourés de laideurs. On ne sait plus ce qu’est le beau. Je le sais car j’ai eu la chance de vivre dans la magnifique ville qu’est Toulouse. J’inviterais les artistes à venir décorer les banlieues pour qu’elles soient belles. Je créerais une interaction entre les arts et les banlieues. Il y a un véritable emprisonnement, une sectorisation, un non-apprentissage à l’art. Les instituteurs font ce qu’ils peuvent mais les gamins ne trouvent pas le chemin à l’art. Les rares qui le trouvent sont mis en avant. Ça « fait bien ».

Enfin, si j’étais ministre de la culture, je réconcilierais le grave et le comique. On distingue trop l’un et l’autre. Tout cela doit exister ensemble.

Je ne serai plus jamais vieille
de Fabienne Périneau m.e.s. Jean-Louis Martinelli
Du mardi au samedi à 21h et en matinée le samedi à 17h
Jusqu'au 01 novembre 2014 au Théâtre des Mathurins (Paris, 8e)
Réservations par Internet ou au 01.42.65.90.00
Fabienne Périneau
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Septembre 2014 © Mélina Kéloufi
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Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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