Tisser des passerelles

Layla Metssitane

Layla Metssitane

Elle s’appelle Layla Metssitane. Elle signe la mise en scène de sa propre adaptation du roman d’Amélie Nothomb Stupeur et Tremblements. Elle porte ce texte seule, sur la scène du Théâtre de Poche-Montparnasse. Rencontre.

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Layla Metssitane ?

Layla Metssitane. Une femme de mon temps, à l’aise dans divers univers. Je suis simple. J’ai toujours voulu être comédienne. Ayant grandi en Bourgogne, arriver à Paris signifiait beaucoup de choses pour moi. J’ai fait des études supérieures et exercé en qualité de cadre supérieure dans le monde de l’entreprise. Je suis une parisienne nourrie par mes différentes expériences et mon parcours atypique (comme souvent).

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes.

Plusieurs femmes m’ont inspirée, notamment Sarah Bernhardt et Rachel, deux femmes du théâtre classique. J’ai été bouleversée en écoutant la voix de Sarah Bernhardt dans Phèdre. Elle avait un tel parcours, une telle force, une telle énergie. Ces deux figures ont marqué la Comédie-Française.

Je n’ai pas eu la chance de voir Maria Casarès sur scène mais il existe des archives. J’ai pu l’entendre en entretiens filmés, la voir dans des films comme Orphée ou Les Enfants du paradis. Dans la même lignée, j’admire la solidité de Catherine Hiegel. J’adore l’aisance de Meryl Streep autant au théâtre qu’en fiction.

Chez Rachel et Sarah Bernhardt, je m’identifiais beaucoup à leurs physiques (petite, brune, cheveux épais et bouclés). Tout comme elles, je suis issue d’une famille très modeste. Je n’ai jamais été au théâtre enfant. Je le dois à l’école. Il n’y avait pas de bibliothèque. Je ne savais pas ce que voulait dire Le Petit Prince… J’ai une culture maternelle, marocaine, très riche mais ce n’était pas celle des auteurs, des poètes, de la culture générale.

Parmi les femmes qui m’ont inspirée, je pense aussi aux chanteuses Maria Callas ou Dalida. J’ai été également touché par la théâtralité et l’univers scénique de l’incroyablement charismatique Édith Piaf. Finalement ce sont souvent des petites brunes (rire) ! Édith Piaf reste la figure emblématique de la chanson française du 20ème siècle à l’étranger. Que l’on soit en Australie, en Bolivie, au Venezuela, en Colombie ou au Guatemala, trois accords d’une de ses chansons suffisent pour qu’on la reconnaisse.

Pourquoi monter ce texte aujourd’hui ?

Trois thématiques ont retenu mon intérêt. Tout d’abord la langue, l’humour et l’écriture d’Amélie Nothomb. Ensuite la place des femmes dans cet univers du travail que je connais bien. Enfin, l’universalité des interrogations portées sur les différences culturelles, comment l’on peut être étranger aux yeux de l’autre. Je suis d’origine marocaine. Amélie Nothomb quant à elle qui est Belge, se voit Japonaise puisqu’elle a passé les premières années de sa vie à Kobé. Elle a quitté le Japon à l’âge de cinq ans et vécut cela comme un véritable déracinement. Sa seule envie : retourner au Japon pour s’y épanouir en tant que Japonaise, se marier avec un Japonais, faire sa vie là-bas. Des incompréhensions naissent parce qu’on la considère comme une Occidentale. On appartient à une culture. On ne la choisit pas. Ensuite, on peut tisser des passerelles…

Ma lecture de Stupeur et tremblements a créé en moi des résonnances. J’ai constaté en jouant le spectacle dans dix-sept pays du monde que le texte atteint aussi les hommes et les femmes d’autres cultures.

Selon vous, quelle place occupent les femmes dans la mise en scène ?

Nous sommes de plus en plus nombreuses à mettre en scène. Petite et grande forme. Elles décident de plus en plus d’assumer pleinement la mise en scène. Je pense bien sûr à Ariane Mnouchkine, Julie Brochen, Muriel Mayette-Holtz, Zabou Breitman, Agnès Jaoui, Anne Delbée, Stéphanie Tesson et Charlotte Rondelez, etc. Les femmes sont en place et ne se sentent pas illégitimes. Elles n’hésitent plus à monter un projet. J’ai l’impression qu’elles sont de plus en plus présentes. Pour ma part, il a été difficile au départ d’assumer les trois casquettes (celle de l’adaptation, de la mise en scène et de l’interprétation) mais je n’ai pas eu envie de choisir. J’avais le besoin d’accoucher de ce projet et dans cette forme. J’assume les critiques possibles.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, en France » ?

Il reste des combats à mener et à gagner, même en France en 2014. Il y a de la place pour tout le monde. C’est dommage que l’on ait à financer des campagnes d’affichage pour justifier les égalités de salaires entre les hommes et les femmes, que l’on ait à pratiquer une politique de quotas, surtout en France. Embauchons les femmes pour leurs qualités et leurs compétences.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, au Maroc » ?

Là c’est encore autre chose. C’est davantage de combats à mener. À son rythme le Maroc avance. J’ai le sentiment que les femmes ont envie que leurs filles aient accès à l’éducation, à l’école. Elles les poussent, bien qu’il y ait encore un énorme chemin à faire. Auparavant lorsqu’une fille ou une femme était victime d’un viol, son agresseur évitait le jugement et la prison s’il l’épousait. Le viol n’était pas caractérisé. Ainsi étouffait-on l’affaire et ne considérait-on pas la violée comme une victime. Une loi est en train de passer pour faire changer cela parce qu’il y a eu des tragédies, le suicide d’une jeune fille de 14-16 ans l’an dernier par exemple. Les choses sont aujourd’hui en train de bouger. D’autre part, le Roi Mohamed XI a une seule épouse. Cette dernière est d’ailleurs ingénieure en informatique, une femme très moderne. C’est un signal fort donné aux Marocaines. Il reste bien évidemment du chemin à parcourir mais des choses significatives ont été mises en place. La Moudawana par exemple, le code de la famille, a évolué. On est bien sûr loin de ce qu’il se passe dans les pays occidentaux, mais on avance. Nous avons toutes et tous, Français, d’origine marocaine ou de toute autre origine, un rôle à jouer. Surtout lorsque l’on a la chance d’aller là-bas, d’y jouer. Cela ouvre un dialogue.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale » ?

Il y a une femme extraordinaire qui réalise des spectacles qui me bouleversent. Elle résume pour moi ce qu’est être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale. Elle est libre. Elle écrit, met en scène et joue dans tous ses spectacles, souvent des monologues qui durent plus de deux heures mais on ne voit jamais le temps passer. Elle est espagnole : Angélica Liddell. Elle est époustouflante de liberté. Sur le plateau, elle est d’une incroyable aisance et force. Impossible de rester neutre en tant que spectateur.

Si j’étais ministre de la culture…

Si j’étais ministre de la culture, je mesurerais mon extrême responsabilité. La culture est le témoignage d’une civilisation. Un rapport économique nous apprend que la culture en France rapporte davantage que le secteur automobile. On ne peut bien entendu pas placer la culture, secteur subventionné, sur les mêmes indicatifs économiques que l’automobile. Cependant, l’apport économique de la culture dans les finances françaises est véritable. Le rayonnement est national et international. J’en prends la mesure quand je suis en tournée à l’étranger. Trois accords d’une chanson d’Édith Piaf et tout le monde chante La Vie en rose alors que l’on ne parle pas le français. Le rayonnement d’une langue fait aussi partie de la culture.

Si j’étais ministre de la culture, je protègerais notre régime d’intermittence si spécifique que d’autres pays nous envient. Il est inacceptable de retirer certains droits ayant été acquis sous prétexte qu’ailleurs ils n’existent pas. Préservons notre spécificité. Il se passe en France des choses extraordinaires. C’est d’ailleurs quand on est à l’étranger que l’on s’en rend compte. Par exemple, les gens connaissent bien le Théâtre du Soleil, la Comédie-Française, le Festival d’Avignon. Or je ne connais pas un théâtre en Argentine ou ailleurs…

Si j’étais ministre de la culture, je mesurerais le trésor extraordinaire que nous avons. Je m’entourerais de professionnels, artistes, techniciens, ou encore ceux qui réalisent un travail phénoménal dans les écoles. Car c’est à l’école que se trouve également le public. Un peuple cultivé et éduqué est un peuple extraordinaire et solidaire. Solaire et solidaire.

Je n’aimerai pas être ministre de la culture. Cela signifie devoir trouver des compromis et faire des accords avec des personnalités politiques ou des partenaires qui n’ont pas toujours la culture en priorité. Il y a des hommes et des femmes politiques qui ne mesurent pas combien la culture est un élément fondamental. Et préfère diviser le peuple au lieu de l’unir. Je préfère rester à ma place. Notre travail appartient à tous. Je joue pour un public dont les valeurs politiques sont divergentes, gauche, droite, centre, extrême, aucune. Mon travail est au-dessus de cela. Les auteurs et les poètes sont mon passeport diplomatique. Je n’ai pas besoin de savoir pour qui votent les personnes qui sont dans la salle. Je n’ai pas besoin non plus de savoir qui prie quel(s) dieu(x), ou qui aime et comment.

Stupeur et Tremblements d'après Amélie Nothomb m.e.s. Layla Metssitane
Du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 15h
Jusqu'au 26 octobre 2014 au Théâtre de Poche-Montparnasse (Paris, 6e)
Réservations par Internet ou au 01.45.44.50.21
Layla Metssitane
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Septembre 2014 © Mélina Kéloufi
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À propos de Théâtrices

Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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