Un feu à soi

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Séverine Klein

Séverine Klein

«Les projets personnels des nanas, c’est toujours les mômes.»

«Chaque jour de ma vie, je me suis réjouie de ne pas être un homme. Être l’otage de toute cette testostérone, il y a de quoi se flinguer. Aucun contrôle de ses impulsions.»

«Oh là là, tu as besoin d’un homme ma pauvre chérie, tu vois, tes nerfs craquent.»

«Il est bien décidé à engendrer le plus vite possible avec Hélène un garçon qui lui ressemblera.»

– dans Maîtres-chanteurs (2011), Séverine Klein, éditions Chemins de tr@verse

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Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Séverine Klein ?

Séverine Klein. Séverine Klein [ndlr : son nom d’auteure] est née en 1998, à la publication de mon premier roman, La vérité peut attendre. J’écris des romans, des nouvelles, de la poésie et, depuis environ quatre ou cinq ans, du théâtre. Je suis une femme très indépendante se souciant assez peu de l’opinion d’autrui, ce qui pose à la longue tout un tas de problèmes. Il est en effet préférable pour s’insérer dans un milieu professionnel de ne pas avoir un esprit trop libre et d’être conforme à une certaine image attendue. C’est d’autant plus vrai que je suis une femme.

Je suis aussi mère de famille. C’est un vrai challenge d’avoir une activité artistique tout en gagnant sa vie par ailleurs et tout en ayant des enfants. C’est à mon avis le principal défi que rencontre n’importe quelle femme artiste. On doit se poser très tôt dans la vie la question du type de conjoint à avoir qui favorisera l’ambition artistique. Il ne faut pas commettre d’erreur à ce niveau, bien plus que dans n’importe quelle autre carrière. Le temps pour écrire ne nous est jamais donné, personne ne nous en fait cadeau, c’est une lutte de tous les instants. Plus on se met d’obstacles, plus ce temps-là est difficile à ménager. On trouve toujours autre chose à faire plutôt qu’écrire : une facture à régler, du ménage à faire, une machine à faire tourner, des amis ou un petit-ami à voir, etc. Les exigences de la vie sociale, du travail et des tâches ménagères entrent en collision avec le besoin et l’envie d’écrire. Je suis frappée par les conseils qu’on nous donne sur l’écriture. Ils sont déconnectés de la vie réelle. Ce sont en général des conseils émis par des hommes qui ont en général une compagne à leurs côtés prenant en charge toute la vie matérielle. C’est difficile d’avoir la volonté de se créer la disponibilité psychologique pour écrire.

Exemples de ces conseils déconnectés de la vie réelle ici (EN)

J’ai absolument toujours su que je voulais être écrivain. J’ai réalisé lors de la composition d’un premier roman fort mauvais que l’écriture est aussi une technique. Il faut bien entendu tirer parti de son expérience, de sa culture générale, de l’intérieur de soi, mais on a également besoin d’outils, de techniques. J’ai donc pour cela participé pendant quelques années à des ateliers d’écriture qu’Elisabeth Bing dirigeait. Je recommande ce genre d’ateliers à quiconque souhaite écrire. Ce n’est pas une obligation mais cela permet d’éviter certains écueils. Il existe par exemple une règle artistique très importante selon laquelle il faut amener le lecteur/le spectateur à comprendre quelque chose à travers l’histoire qui est racontée, plutôt que de lui infliger de longs discours théoriques, idéologiques pour faire passer ses idées (je n’aime pas tellement Michel Houellebecq parce qu’il fait de longs discours théoriques, ce qui me semble le contraire de l’écriture). On passe par le ressenti, par l’action. Ces clés permettent de devenir son propre lecteur, avoir un recul permettant de critiquer et retravailler son écrit. La réécriture est une grande partie de l’écriture.

Je suis une femme persuadée que l’on peut continuellement s’améliorer dans ce qu’on fait. J’aurai toujours beaucoup à apprendre. J’ai commencé à prendre des cours de théâtre lorsque je me suis mise à écrire des pièces. On constate la plupart du temps que les auteurs de théâtre sont comédiens ou ont reçu une formation de comédien. Le vécu de la scène est important pour cette écriture. J’ai tiré bien plus de joie que je ne l’aurais imaginé. L’adrénaline d’être sur scène est absolument inégalable.

Je n’aime pas parler de moi. Je ne dis pas cela par coquetterie. Je pense que tout ce qu’un écrivain a à dire sur lui-même doit être filtré le plus indirectement possible par l’écriture et la fiction. Autant dire que je ne suis pas non plus fan de l’autofiction.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Il y en a deux. La première, Yasmina Reza. Et en particulier l’exigence qu’elle exprime dans ses rares interviews. Elle attend d’avoir trouvé le metteur en scène idéal et les comédiens idéaux pour construire un projet, parce qu’elle sait qu’un mauvais metteur en scène et de mauvais comédiens peuvent détruire une pièce. Ce propos m’a fait réfléchir et donné envie d’écrire une première pièce. Je ne me suis pas arrêtée depuis. J’aime Yasmina Reza également parce que son théâtre parle du monde contemporain avec acuité et humour, et sans jamais une once de vulgarité. Elle évoque à travers ses pièces la difficulté d’être une femme artiste et la très grande difficulté pour les humains d’avoir des relations sincères entre eux, à quel point le paraître l’emporte sur l’être dans toutes les « amitiés » de l’âge adulte. Il a été dit de Yasmina Reza qu’elle était «le Molière des temps modernes». Je suis d’accord. Il y a cette même acuité. Cette femme n’est pas assez reconnue dans notre pays. Elle est regardée par les critiques avec une certaine condescendance. Elle ne joue d’ailleurs pas le jeu médiatique, elle se protège. C’est admirable parce que la pression est grande.

La seconde, inconnue, s’appelle Colette Louvois, ma prof de théâtre. C’est une dame très âgée qui enseigne le théâtre selon des principes des années 50 que je trouve encore excellents. Sa passion du théâtre est telle qu’elle la fait tenir debout. Elle continue à la transmettre aux jeunes générations. Colette Louvois fait passer le théâtre avant absolument tout et ne comprend pas que ce ne soit pas aussi le cas de tous ses élèves. On ne peut pas être amateur chez elle, on ne peut pas rester en retrait. Elle vous pousse dans les retranchements, elle vous pousse à sortir de vous-même tout ce que vous pouvez sortir. C’est particulièrement admirable parce que ce n’est pas gagné d’avance avec quelqu’un de mon âge qui a une histoire, qui n’a jamais fait de théâtre… Je suis impressionnée par l’énergie avec laquelle elle réussit à réveiller un feu. Elle fait naître et entretient cette passion, mais fait également progresser considérablement ses élèves en les prenant là où ils sont. Grâce à elle j’ai continué à écrire du théâtre, à m’investir, à aller voir de plus en plus de choses. Grâce à elle j’essaye maintenant de découvrir le théâtre très contemporain même s’il ne m’accroche pas toujours.

Voilà mes théâtrices. Je pense aussi à toutes ces personnes avec lesquelles je me suis liée d’amitié en ligne (sur Facebook, sur Twitter) parce qu’elles partagent ma passion du théâtre. Ce sont de belles rencontres et de belles amitiés se prolongeant dans la vie réelle. Je dois tout cela au théâtre.

Quelle est, selon vous, la place faite aux femmes dans l’écriture théâtrale ?

Nous sommes face au même phénomène que dans le reste de la société et de l’économie. Il y a une caste, une élite dirigeante qui, comme toute caste et toute élite dirigeante, a deux objectifs : persévérer dans son être et se reproduire à l’identique. Cette élite est composée d’hommes, Blancs en général. Ces hommes cooptent de jeunes hommes qui leur rappellent leur jeunesse (qu’il s’agisse de mise en scène, de direction de théâtre, de maison d’édition, de publication, etc.). Même les critiques parlent davantage des écrits des hommes que des écrits des femmes. Il faut qu’au départ il y ait une prise de conscience sinon ce phénomène se perpétuera indéfiniment. Ce sont aux directeurs de théâtre actuellement en place, aux éditeurs, aux metteurs en scène d’avoir la volonté d’aller vers des auteurs femmes. Il faut recruter des femmes à la direction des théâtres parce qu’elles-mêmes auront –espérons-le– une vision plus ouverte afin de servir de marchepied pour les générations qui viendront. On trouve par exemple aux États-Unis des mouvements venant de la société et mettant la pression sur les directeurs de théâtre. Il existe un prix visant à récompenser les salles ayant une programmation équilibrée entre auteurs et auteures. La société civile et les associations américaines sont puissantes. En France, ce poids est plutôt exercé par l’État et les collectivités locales. C’est donc à eux de servir de modèle pour les nominations à la tête des théâtres qu’ils subventionnent par exemple. On n’y est pas encore. Muriel Mayette vient d’être remplacée par un homme à la direction de la Comédie-Française. On donne toujours le même argument pour ne pas nommer des femmes, peu importe le secteur : «Il n’y a pas de vivier.» C’est faux. Simplement les femmes très souvent ont moins une stratégie de réseau que les hommes. Elles n’y ont pas été habituées dès leur plus jeune âge et sont généralement chargées de s’occuper de la maison et des enfants. Difficile de réseauter à 18h ou 19h en sortant du bureau alors qu’une deuxième journée commence.

Le sujet des écrivains de théâtre ou des directeurs de théâtre n’est qu’une partie d’un sujet bien plus vaste concernant tous les secteurs de la société française. Cette dernière fonctionne au niveau de ses élites par reproduction. La société française est particulièrement machiste, comparativement aux États-Unis, à l’Angleterre, l’Espagne, l’Italie… Pourtant en France la garde des enfants, par exemple, est particulièrement bien organisée. On a aussi un taux d’activité féminine plus élevé que d’autres pays que je viens de citer. La France est à la traîne sur l’accès aux postes de dirigeants, à responsabilités. C’est le fameux «plafond de verre» ou «plancher collant». C’est pareil dans toutes les sphères (au Parlement, au gouvernement, dans la haute administration, les cabinets ministériels, les comités de direction des entreprises, les conseils d’administration, etc.). J’ai travaillé pour une entreprise américaine dans laquelle nous avions des formations au recrutement. Notre devoir était de recruter la diversité, c’est-à-dire des personnes qui ne nous ressemblent pas, d’une autre couleur de peau, d’un autre sexe (surtout si l’on est un homme). Nos élites ont vraiment besoin de suivre ce type de formation !

L’autre aspect de la question de la place des femmes dans l’écriture théâtrale est celui de leur place sur scène, c’est-à-dire la proportion de rôles féminins par rapport à la proportion de rôles masculins. J’écris délibérément beaucoup de rôles féminins. J’ai d’ailleurs écrit une pièce unisexe où l’on peut parfaitement intervertir les rôles, les distribuer comme on veut. Cela ouvre des possibilités intéressantes. J’ai une posture militante. Cela ne m’empêche pas d’aimer Molière, Racine ou Pinter. Le problème est que les rôles féminins ont moins de diversité et de couleurs que les rôles masculins, ils sont moins nombreux et moins intéressants. Des jeunes peuvent avoir du mal à s’y retrouver. Même chose pour le théâtre contemporain, souvent écrit par des hommes. Dans le théâtre contemporain américain, on trouve davantage d’écrivains femmes et les auteurs hommes font un effort pour écrire des rôles féminins non-stéréotypés ayant autant de nuances et de complexité que des personnages masculins. Encore faut-il pouvoir accéder au théâtre américain. C’est pénible pour une femme qui cherche un rôle à jouer de constater qu’on lui propose d’être soit une mère –en général, abusive– soit une jeune première enamourée soit une harpie… mais aucun personnage ayant la profondeur du Misanthrope, par exemple. Montrez-moi un personnage féminin qui tienne une pièce de bout en bout comme Alceste, avec toutes ses couleurs et sa portée universelle. Si j’avais vingt ans et me destinais au métier de comédienne, cela m’énerverait considérablement.

Quelle est, selon vous, la place faite aux femmes dans la mise en scène ?

Cela fonctionne de la même façon : par cooptation. Il est clair qu’un metteur en scène, je pense au grand Patrice Chéreau par exemple, va choisir comme assistant des jeunes hommes qui lui ressemblent et lui rappellent ses vingt ans. Le phénomène se perpétue s’ils n’ont pas eu une réflexion antérieure. Combien y avait-il de metteurs en scène femmes dans le « in » d’Avignon cette année ? [ndlr : trois ou quatre, semble-t-il] Je n’en ai pas entendu parler du tout. Tout le monde a, à juste titre, poussé des hurlements sur Cannes. Et Avignon alors ? Toutes les pièces dont j’ai entendu parler étaient mises en scène par des hommes. Je ne sais pas si une femme aurait eu le droit de monter les dix-huit heures d’Henri VI. Quelque chose me dit que non.

J’insiste sur le fait qu’on fonctionne en France par cooptation pour le renouvellement des castes dirigeantes. Les metteurs en scène connus, les directeurs de théâtre connus, les écrivains de théâtre connus sont des hommes. Ils continueront de faire la courte-échelle à des gens qui leur ressemblent, sauf prise de conscience de leur part. C’est un phénomène sociologique. Cela ne signifie pas que l’on n’y peut rien et surtout je ne montre personne du doigt. Il faut remettre en cause ses propres pratiques et ses manières de penser pour que les choses changent.

Si j’étais ministre de la culture…

Je vais être très abrasive. Pourquoi nomme-t-on assez souvent une femme au poste de ministre de la culture ? Parce que ce poste ne sert à rien.

Environ 70% de la dépense culturelle est le fait des collectivités locales. Le budget en tant que tel du ministère de la Culture n’a donc que peu de poids par rapport à l’ensemble des subventions publiques au secteur. Beaucoup de pouvoir a progressivement été donné aux différents opérateurs (des musées, des théâtres nationaux, etc.) de sorte que le pouvoir de pilotage véritable du ministère vis-à-vis d’une politique culturelle est devenu assez embryonnaire. Il n’a plus ni argent ni pouvoir. Il a seulement conservé –ce qui est très dangereux– l’illusion du pouvoir et une parole qui est d’autant plus libre qu’elle n’a aucun impact. Voilà pourquoi Madame Filippetti se sent autorisée sur la question des intermittents, à prendre des positions contraires à celles de son premier ministre. Ce qu’elle dit sur ce sujet n’a de toute façon aucune importance concrète. Elle peut se montrer totalement non solidaire du reste du gouvernement sans que cela n’ait de conséquence. Le poste de ministre de la culture n’est pas enviable car il est inutile. On peut me nommer premier ministre, oui, dans ce cas, je veux bien (cela dit les marges de manœuvre ne sont pas fabuleuses…). Mais ministre de la culture ce n’est pas la peine.

Il existe éventuellement un domaine sur lequel il serait possible en tant que ministre de la culture d’avoir une politique vraiment volontariste et déterminée : la place des femmes. Faire surgir et mettre en valeur des talents féminins dans tout le secteur de la culture est un travail ingrat qui n’est pas récompensé à court terme. Si j’étais ministre de la culture, j’utiliserais ma position pour promouvoir et défendre ces idées le plus possible. L’avantage de la ministre de la culture est qu’elle est invitée partout. Elle doit donc faire des discours tout le temps. La place des femmes est un bon sujet. J’utiliserais ma position pour exercer une sorte de magistère d’influence. Ce magistère d’influence peut d’ailleurs aussi bien être exercé chacun dans sa sphère par le ministre des finances, le ministre des affaires sociales ou le premier ministre.

Séverine Klein, auteure : une promenade parmi les mots
Séverine Klein
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Juillet 2014 © Mélina Kéloufi
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À propos de Théâtrices

Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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