Travail, travail, travail

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Marina Tomé

Marina Tomé

Elle me donne rendez-vous dans un café près de la place de la Bastille, lieu de temps révolutionnaires et de manifestations. Elle s’est couchée à une heure du matin la nuit même pour préparer notre entrevue. «Ça m’a demandé un peu de travail mais j’ai plongé dans ces questions avec un grand plaisir.» Rencontre avec la comédienne, metteuse en scène et autrice Marina Tomé.

Marina Tomé est une femme

«Mes origines sont multiculturelles : née en Argentine, polonaise par ma mère, espagnole par mon père, arrivée à l’âge de cinq ans en France, j’ai reçu une éducation d’enfant immigrée. Avec la déchirure que cela comporte mais aussi toute la richesse, ce patchwork qui s’élabore en soi.

J’ai eu très tôt la certitude de ma vocation d’artiste. Vraiment très tôt. Le mythe familial veut que ma mère ait eu ses premières contractions dans un théâtre… J’ai toujours voulu être actrice. Non pas pour être une star ou pour « briller », mais pour raconter des histoires. Et je suis devenue autrice pour raconter mes histoires avec mes propres mots. Je suis autrice parce que je suis actrice. Les deux sont intimement liés. Je me souviens par exemple de Mai-68. J’avais alors 9 ans. Le soir, les adultes à la maison racontaient ce qui se passait sur les barricades. Le lendemain à l’école lors de la récréation, je prenais mes marionnettes et donnais ma version de la révolution de mai. J’ai toujours ressenti cette nécessité de mettre mes mots sur ce monde que j’observe, de raconter ce qui me traverse.

Ma mère est une féministe de terrain plutôt que théoricienne. Elle nous a éduquées, mes deux sœurs et moi, dans la nécessité de se construire par le travail. La chose importante était d’avoir un travail avant un mari. Et c’est ce que j’ai fait. D’abord, je me suis lancée à corps perdu dans ma passion, le théâtre. J’ai bossé, bossé, bossé. Ensuite, je me suis mariée. Enfin, je suis devenue mère. Aujourd’hui je suis une femme, une mère et une artiste, ce qui s’apparente par moments à un vrai triangle des Bermudes. L’équilibre est difficile à trouver. À la fin de la pièce de Anton Tchekhov Les Trois Sœurs, il y a cette scène où elles vont enfin partir à Moscou. Irina, la cadette, répète, enthousiaste : «On va travailler, travailler, travailler…» Cette scène m’émeut toujours aux larmes, quelle que soit la mise en scène, ce d’autant plus que nous étions également trois sœurs à la maison.

Le travail et la créativité sont au centre de ma vie. C’est ce qui fait ma force. Je suis une femme qui travaille. Je suis une femme qui cherche en jouant, en écrivant et plus récemment en mettant en scène des concerts et du théâtre. Mais je suis une metteuse en scène particulière dans la mesure où pour le moment, je ne mets pas en scène des projets « à moi » : ce qui m’intéresse, c’est de travailler avec des auteurs-interprètes, chanteuses et chanteurs, actrices et acteurs comme dans Déshabillez-Mots 2 de Léonore Chaix et Flor Lurienne. En fait je réponds à une demande, je suis au service de leur projet, j’accompagne ces artistes dans la mise en scène de leur concert ou de leur pièce. J’accompagne aussi parfois de jeunes autrices et auteurs dans l’écriture de leur projet. Certains disent que je suis une « accoucheuse »… Incarner les histoires des autres comme actrice, raconter mes propres histoires comme autrice et ensuite les jouer, enfin aider les autres à raconter et jouer leurs histoires comme metteuse en scène forment pour moi un tout indissociable. C’est ma pierre angulaire pour donner aux autres et pour donner du sens au monde.»

Anna Magnani est une femme

«Anna Magnani est une actrice italienne emblématique du cinéma néoréaliste italien et c’est ce qui lui a valu une réputation mondiale. Elle a tourné une cinquantaine de films, dont Rome, ville ouverte de Roberto Rossellini en 1945, Le Carrosse d’or de Jean Renoir en 1953, et a reçu l’Oscar de la meilleure actrice pour son personnage Serafina Delle Rose dans La Rose tatouée réalisé par Daniel Mann en 1955 et adapté de la pièce éponyme de  Tennessee Williams.

Ma rencontre avec Anna Magnani est tout à fait particulière. À l’âge de 19 ans j’ai passé une audition pour un metteur en scène qui m’a dit : «Vous êtes une Anna Magnani en puissance.» Je ne la connaissais pas. Alors j’ai demandé ingénument : «Qui c’est ? Je peux la voir ?…» Mais elle était déjà décédée. Il m’a parlé de ses rôles et des films qu’elle avait tournés, ça m’a intriguée.

Un jour où j’étais à la campagne, Le Carrosse d’or de Jean Renoir était programmé à la télévision. N’ayant jamais vu Anna Magnani et n’ayant pas la télévision, j’ai demandé à la fermière du village avec qui j’étais assez copine de regarder Le Carrosse d’or chez elle. Et là, j’ai vécu une identification totale. J’avais l’impression qu’à l’écran c’était moi. C’était un peu borderline, ce qui m’arrivait, et j’en étais étonnée moi-même. Mais je pouvais anticiper les moindres mouvements d’Anna Magnani avant qu’elle les exécute. Quand elle riait je savais qu’elle allait rire, quand elle tournait la tête je connaissais déjà son regard, son expression, sa respiration, comme de l’intérieur. J’avais l’impression que c’était moi, comme si j’avais tourné ce film il y a très longtemps. J’avais 19 ans. J’étais toute jeunette. Une apprentie comédienne, un peu perdue, en pleine aporie… Je me souviens être sortie de chez ma copine fermière et avoir marché jusque chez moi dans le noir complet de ce petit village sans réverbère, seule, à pas lents, avec cette voix qui résonnait dans mes oreilles. J’avais la sensation qu’Anna Magnani continuait à me parler. Je l’entendais… Après cela j’ai cherché à voir tous les films dans lesquels elle avait joué et à chaque fois il y avait cette émotion si étrange qui me ressaisissait.

Anna Magnani incarnait une image de femme forte, à l’opposé des clichés féminins du cinéma italien de son époque, où l’on réalisait moult films à l’eau de rose avec des téléphones blancs, des peignoirs en satin et des starlettes pimpantes, destinés à un public appauvri par l’Italie fasciste de Mussolini. Elle n’était pas belle selon les canons de beauté traditionnels. Elle incarnait la force, le courage, l’humanité, quelque chose d’indomptable aussi. J’ai vécu avec elle une surprenante histoire de connexion, elle m’a beaucoup inspirée. Elle m’a guidée.

Profitant d’un stage sur « L’utilisation du subjonctif dans la langue italienne », mais oui… J’ai effectué des recherches sur elle, j’ai quadrillé tout Rome. À l’époque il n’y avait pas Internet, j’ai passé des heures à la Bibliothèque nationale, aux archives de Cinecittà. J’ai ainsi rencontré des personnes avec lesquelles elle avait travaillé, son coiffeur, sa secrétaire, ses partenaires, etc. Lorsque j’ai eu la chance de m’entretenir avec Federico Fellini je lui ai montré des photos de moi en répétition de spectacle et il m’a confondue avec Anna Magnani ! Il disait : «Ah oui, je crois bien que c’est dans tel film…» et moi, j’exultais. C’était alors mon jeu favori, que tous me confondent avec elle…

Elle m’a tant inspirée que dix ans plus tard environ, à l’âge de 33 ans, j’ai écrit l’histoire de ma « borderline storia d’amore » avec elle. J’ai écrit un spectacle sur ma relation à elle, et, de façon plus générale, sur l’identification de soi à une autre, sur la quête d’identité d’une jeune comédienne qui grandit à travers l’image d’une autre actrice très célèbre. J’ai souvenir d’avoir écrit cette pièce comme sous la dictée. Anna Magnani me parlait et ma main écrivait. Comme si elle voulait dire, à travers moi, des choses qu’elle n’avait pas eu le temps de dire. Lorsque son fils a lu la pièce il m’a murmuré : «Il y a des choses… D’où les savez-vous ? Ça n’a été écrit nulle part.» Dans mon spectacle, j’ai intégré un passage d’un synopsis de scénario qu’elle avait elle-même rédigé et qui relatait lui aussi l’histoire d’une jeune femme vivante s’entretenant avec le portrait d’une personne disparue. Ce synopsis avait pour titre Aria di Roma et le fils d’Anna Magnani m’a autorisée à appeler mon propre spectacle ainsi : Aria di Roma. Quel cadeau !

Je me souviens que mon attaché de presse m’avait incitée à aller faire des photos chez elle, si possible avec son Oscar, pour l’accroche du spectacle. J’avais juste une semaine avant le début des répétitions pour réussir ce pari. Ni une ni deux direction Rome, trouver un photographe, obtenir l’autorisation… Pari gagné, le fils d’Anna Magnani me laissa pour quatre heures les clés de l’appartement qui contenait toutes les affaires de l’actrice : des vêtements, des photographies, des tableaux, etc. Et le fameux Oscar ! Il ne l’avait jamais permis à quiconque auparavant. Comment j’ai fait pour le convaincre, je ne sais plus, j’étais portée… Ce fameux jour, en sortant de la station de métro Piazza di Spagna pour me rendre à son appartement, je marchais sur un nuage et j’ai été interpellée par un clochard assis là, par terre. Il s’est levé, m’a tendu une rose en s’exclamant : «Ehi, Nanare !» Nanare est le surnom donné par les Romains à Anna Magnani. J’étais sidérée. J’ai fait toutes les photos avec cette rose. Je ne l’ai pas lâchée.»

Les comédiennes de 50 ans sont des femmes

«Au sortir de la Rue Blanche, la plupart de mes camarades sont entrés au Conservatoire ou avaient des contrats. Moi, rien. Pourtant les critiques étaient dithyrambiques à mon sujet. On me trouvait « cocasse », « déjantée », « incroyable »… Mais rien. Alors j’ai pris une chaise, un projecteur, et avec mon camarade François Morel on a créé notre duo comique. Ça s’appelait d’abord Le spectacle est annulé, mais on a vite saisi notre erreur le jour où, sur la route en tournée, on a aperçu un panneau défilant avec notre titre, «Le spectacle est annulé» et là on a paniqué et on s’est dit complètement affolés que les organisateurs auraient pu quand même nous prévenir… Après il a rejoint les Deschamps et j’ai continué avec un solo comique. « Mélancomique », avait titré Anne-Marie Paquotte à Télérama, ça m’avait bien plu. J’y parlais de l’exil, de ma mère, de l’Argentine, et de quête d’identité… Encore, oui… Je suis de ces autrices qui « grattent » toujours au même endroit. J’aime beaucoup cette phrase de Pierre Salvadori : «On bégaie toujours un peu de film en film, peut-être jusqu’à ce que l’on ait réussi à faire la phrase parfaite.» Le chemin est encore long, tant mieux, j’ai encore des phrases à écrire…

Ma mère ne se maquillait jamais. Sauf à de très rares occasions. Juste un trait noir sous l’œil. Elle ne se maquillait jamais parce qu’elle ne voulait pas «être un objet sexuel», disait-elle. Dans mon solo Trop tard pour pleurer j’avais enregistré sa voix avec son bel accent argentin : «Agis, agis, ne prends pas de pose, les femmes comme nous, ne sont belles que dans le mouvement.» Cette phrase a beaucoup marqué, on m’en parle encore aujourd’hui. Une femme doit exister dans l’action. Une femme doit exister comme sujet. Pas seulement être un objet de désir.

Il est important pour moi par ailleurs de parler du tunnel que traversent les actrices entre 45 et 65 ans. Un sacré tunnel. Où les rôles se font plus rares. Je m’en sors en diversifiant, en écrivant mes propres sujets, en aidant les autres à réaliser leurs projets. Cependant la période 45-55 ans demeure un gros point d’interrogation pour chacune. Anne Le Ny dans une interview parue récemment m’a bien fait rire : «À partir de 50 ans, les femmes développent un super pouvoir : elles deviennent invisibles. Surtout à l’écran !» Là je viens de tourner un film dans lequel j’ai le premier rôle. J’ai le premier rôle, parce que j’ai collaboré au scénario et parce que c’est un film autoproduit.

Le Centre médical du Spectacle, où l’on doit se rendre annuellement pour les assurances, s’est livré à une enquête là-dessus. Un jour lors de ma visite annuelle, une femme médecin m’a demandé comment j’allais et si je travaillais. «On sait que l’approche de la cinquantaine est difficile», m’avait-elle confié. On en a discuté. Elle et ses collègues médecins avaient remarqué la disparition des comédiennes au seuil de cette décennie. «On ne voit plus les comédiennes de 50 ans au Centre médical du Spectacle, tandis que les hommes, eux, sont toujours là. De plus les femmes restantes perdent en salaire, tandis que les hommes, eux, gagnent en salaire.» C’était si flagrant que ces médecins ont décidé à l’époque de commanditer une enquête approfondie sur ce sujet. Ils ont pour ce faire travaillé en étroite collaboration avec une équipe de sociologues du Laboratoire de Changement social de l’université Paris-Diderot. L’enquête portait sur la santé physique et mentale, les effets de l’âge sur le métier… Très intéressant. La femme médecin m’a montré la plaquette éditée avec les résultats de cette enquête, j’ai été un peu abasourdie. Je lui ai demandé pourquoi je ne l’avais pas vu affichée sur les murs à l’instar des autres documents d’information habituels qui sont à notre disposition dans les couloirs où l’on attend. Elle m’a répondu : «Les responsables du CMS refusent que nous l’affichions sur les murs.» Là j’ai été carrément hallucinée et dans un « sauve qui peut » réactif, je lui ai demandé lesdites plaquettes. La médecin était ravie que tout ce travail sorte des tiroirs et serve à quelque chose. Je voulais le faire savoir, mais n’ai pas trop su comment m’y prendre. En me les donnant, elle m’a quand même suggéré de les « cacher » pour sortir du centre. Donc je suis sortie ce jour-là avec une grande quantité de plaquettes d’information mais sous le manteau…

Plaquette téléchargeable ici : Retranscription de l'enquête du CMS

Avoir 50 ans pour une femme est une étape délicate quel que soit le métier qu’on exerce, mais ça l’est d’autant plus pour les comédiennes. Car la question de l’image médiatique y est prépondérante et que dans cette médiatisation, le jeunisme y règne en maître. Je suis sortie avec des plaquettes dissimulées sous le manteau, comme une voleuse. Comme une voleuse de quoi au juste ? Une voleuse du droit à exister ? On ne va pas m’enfermer aux Magdelonnettes !

Ensuite j’ai pensé lancer un appel aux scénaristes. Je souhaitais les inviter à relire leur scénario et à vérifier au moins quels rôles fonctionnels, ceux dont on a besoin pour raconter l’histoire des principaux protagonistes, pouvaient se transférer d’un homme sur une femme. Que cela puisse être systématique. Mais ce n’est pas si facile. Prenons un rôle d’avocat par exemple : si c’est un homme, c’est un avocat, point. Si c’est une femme, on sous-entend alors qu’il y a une histoire derrière ce personnage qui vient s’insérer en filigrane dans le scénario et servir l’intrigue. Quoi, encore aujourd’hui, une femme avocate, c’est déjà forcément toute une histoire ? Il existe plein d’avocates dans la réalité quand même. Si au moins nous pouvions transformer en rôles féminins tous les petits rôles… Cela m’est arrivé une fois. Par désir de travailler avec moi, Didier Bourdon, pour son film Les Rois mages, a mué un rôle de douanier en douanière. Et on s’est bien amusés ! En transformant tous ces petits rôles, on donnerait déjà du travail aux comédiennes. En transformant tous ces petits rôles, on ferait également avancer les mentalités. Les rôles fonctionnels n’ont pas par vocation à être nécessairement masculins. Et bien sûr il faudrait aller encore plus loin… Je pense au documentaire de Julie Gayet sur les femmes réalisatrices, où Valérie Donzelli partage son envie d’écrire des rôles de « femmes accompagnées par des hommes ». C’est joli ce qu’elle dit. Très juste.

Cinéast(e)s, documentaire de Julie Gayet:
- Petits et gros budgets
- Actrices
- Interview de Julie Gayet et Mathieu Busson

Ce tunnel dans le métier d’actrice où la femme de 50 ans n’existe pas pourrait peut-être se traduire trivialement par ceci : on ne serait plus « baisable », donc plus désirable, donc plus filmable. Il existe en gros dans les scénarios que je reçois deux options pour les rôles de femmes après 50 ans, en attendant ceux des grand-mères… Soit le cliché de la « vieille fille aigrie, longue et sèche », soit celui de la « femme maternante, pêchue et très gironde ». Deux stéréotypes qui sont bien sûr des clichés masculins et non pas des réalités féminines lesquelles sont toujours infiniment plus nuancées et moins simplexes. Pourtant, pour une femme, l’étape des 50 ans est formidable. La ménopause, on peut en parler ? Il faut en parler. La ménopause n’est pas une « maladie » mais une étape avec peut-être étonnamment moins de contraintes que de libérations. Elle peut, si elle est bien vécue, nous amener une paix et une sérénité intérieure très fortes. Sauf qu’on ne nous le dit pas car cela va à l’encontre du préjugé. Et comme dit si justement ce cher Albert : «Il est plus facile de briser un atome que de briser un préjugé.»  Il s’agit pourtant de veiller à ne pas intégrer intimement le discours ambiant et de s’interroger justement sur cette éventuelle discordance entre leur « discours sur » et ma propre expérience à moi, de l’intérieur.

Corinne Klomp, une amie autrice et scénariste, a écrit Où sont les vieilles femmes ?, un texte qui m’a énormément plu. Les vieilles femmes en effet ne sont pas médiatisées. Les jeunes filles n’ont donc pas d’exemples, de modèles, d’images positives pour avancer vers la beauté, la sagesse, et le bonheur spécifiques à cet âge-ci. Lorsque l’on interviewe des grands penseurs, des « sages », ce sont presque toujours des hommes. Où sont nos vieilles sages ? Montrez-les-nous, qu’elles nous parlent ! Il y a quelques années d’après les médias l’homme le plus sexy du monde n’était autre que Clint Eastwood à 80 ans. L’homme le plus sexy du monde, un octogénaire ? Et les femmes octogénaires ? Je pense à Thérèse Clerc, fondatrice de la Maison des Babayagas de Montreuil, et à son magnifique portrait «Insoumise à nu» où elle pose, nue. Ce que Monsieur Clint n’a pas encore fait je crois… «Avec l’âge, les hommes mûrissent et les femmes vieillissent», disait Simone Signoret. C’est majoritairement toujours d’actualité. Chez les femmes, les plus sexys sont soit les plus jeunes soit des femmes «qui ne font pas leur âge», comme si c’était une victoire, comme s’il était « illégal » de correspondre à son âge, c’est absurde… C’est violent. Alors à la ménopause on nous engage à garder notre jeunesse, à prendre des hormones, des antirides, des gélules pour ventre plat, il faut tout faire pour paraître jeune ! On ne nous parle pas de cette révolution intérieure si intéressante à vivre. Je le dis aux jeunes filles : sachez que la ménopause n’est pas cette « horreur annoncée »…

C’est encore une fois le regard de l’homme, qui impose « sa » vision extérieure sur ce qui « nous » traverse. C’est à se demander si ce n’est pas lui-même en fait qui se projette un peu difficilement dans cet âge, comme en témoigne son fameux « démon de midi »… En ce sens le dernier livre de Nancy Huston, Reflets dans un œil d’homme, est remarquable. La beauté de la jeunesse est-elle donc le seul repère ? Non. Écrivons des personnages de femmes ménopausées. Écrivons des personnages de femmes qui mûrissent. Écrivons des personnages de femmes ménopausées sans chirurgie esthétique ni hormones mais d’une irréductible beauté, comme j’en croise parfois dans l’espace public et dans la vie de tous les jours, et qui m’étonnent et me fascinent. Une jeune génération de réalisatrices et réalisateurs arrive, Audrey Dana et son film Sous les jupes des filles co-écrit par Murielle Magellan, et je pourrais en citer d’autres, ouvre une belle brèche…»

Les autrices sont des femmes

«Être un auteur contemporain aujourd’hui est compliqué. Il est difficile pour les hommes comme pour les femmes d’être joué. Bien entendu, pour les femmes, c’est encore plus compliqué. C’est plus complexe parce qu’il subsiste toujours un préjugé bien spécifique contre lequel on doit se battre. Ce préjugé spécifique, c’est celui selon lequel les femmes parleraient uniquement de sujets typiquement féminins qui n’intéresseraient que les femmes. Pourtant nous écoutons et depuis longtemps des histoires d’hommes, sur des sujets d’hommes, et cela nous intéresse.

Dans La Vie matérielle, Marguerite Duras, qui est la première femme à avoir écrit au XXe siècle une pièce de théâtre, raconte,  on est alors en 1965 : «Depuis 1900 on n’a pas joué une pièce de femme à la Comédie-Française, ni chez Vilar au TNP, ni à L’Odéon, ni à Villeurbanne, ni à la Schaubühne, ni au Piccolo Teatro de Strehler, pas un auteur femme ni un metteur en scène femme. […] Aucune pièce de femmes à Paris ni peut-être dans toute l’Europe. Je l’ai découvert. On ne me l’avait jamais dit.» À noter sa dernière phrase car elle est importante : «On ne me l’avait jamais dit.» Comme si cela n’avait justement aucune importance ! «Pourtant c’était là, autour de nous. […] Il a fallu attendre 1965 pour que ma pièce soit jouée. Le succès a été grand. Mais aucun critique n’a signalé que c’était la première pièce de théâtre écrite par une femme qui était jouée en France depuis près d’un siècle.» À noter de nouveau sa dernière phrase : «Mais aucun critique n’a signalé…» Et là on peut imaginer que le critique le sait pertinemment mais qu’il le passe sciemment sous silence car le dire serait donner à cette injustice de l’importance. Or la meilleure manière de maintenir l’injustice dans quelque domaine que ce soit c’est de pratiquer l’omerta… La situation a peu évolué depuis et surtout elle s’étend à la société tout entière. La place des femmes autrices est évidement la même que celle des femmes dans la société en général. Avec le même plafond de verre, les mêmes inégalités sociales, la même condescendance a priori pour ce qu’une femme crée, fait ou produit. Que vous soyez caissière, chercheuse au CNRS ou « théâtrice », c’est pareil. Alors ce qui est intéressant, c’est de réfléchir aux causes de cette limitation à la fois sur les plans physique, intellectuel, matériel, financier, et jusque dans le domaine de la création artistique. Comment se fait-il que notre parole sur le monde soit si peu représentée ?

Cette question mérite quand même réflexion et afin d’avoir des pistes de réponses, j’ai replongé dans les travaux de Françoise Héritier. Françoise Héritier, anthropologue, est la seconde femme à avoir été nommée professeure au Collège de France, depuis la création de celui-ci en 1530. En 1982 Claude Lévi-Strauss l’a désignée comme son successeur. Spécialiste de l’origine des sociétés, de la famille, du mariage, elle s’est intéressée au « masculin/féminin ». Pour Françoise Héritier, le fondamental est que, hormis la constante biologique de la procréation, il n’y a pas entre hommes et femmes de différences issues de la nature, mais uniquement des différences issues de la culture. Rien n’est inné et tout est acquis. Un façonnage culturel de chaque sexe qui s’effectue dans toutes les sociétés dès la naissance. Elle donne d’ailleurs un exemple à la fois basique et crucial, issu de son observation d’anthropologue : le fait que, dans pratiquement toutes les régions du monde, une mère qui a un nouveau-né petit garçon satisfait à sa demande immédiatement par l’allaitement et l’habitue ainsi, dès les premiers mois de son existence, à voir toutes ses pulsions satisfaites immédiatement, tandis qu’une mère qui a une nouvelle-née petite fille, la fait plus volontiers patienter et la formate ainsi, dès les premiers mois de son existence, à devoir savoir attendre ou bien à devoir savoir réfréner ses pulsions.

Source : Le cerveau a-t-il un sexe ?

La différence et l’inégalité entre les sexes viennent donc des apprentissages, de l’éducation, de l’environnement, etc. Cette différence est une construction de la pensée, construction qui s’est élaborée, raffinée au fil des siècles, et encore aujourd’hui au XXIe siècle nous sommes imprégnés, chacun, chacune, du modèle du stéréotype culturel de notre sexe. Un modèle que nous avons certes intériorisé, mais qui est acquis et non inné, qui n’est pas un fait de nature mais de culture. Françoise Héritier explique, Histoire à l’appui, combien ce modèle de domination masculine est archaïque : il existe depuis la préhistoire. Les premiers Humains sur terre ont eu en effet à donner du sens au monde et se sont très vite posés une ou la question fondamentale : pourquoi les femmes procréent et les hommes non. Voilà, ça a commencé il y a 200 000 ans. Et la réponse qui a perduré jusqu’au XIXe siècle, où l’on a découvert ovule et spermatozoïde, a été : ce sont les hommes qui mettent les enfants dans le corps des femmes. Alors les premiers Humains masculins, dans ce qui a sans doute été un rapport primitif de forces, se sont approprié les femmes afin de pouvoir s’approprier le pouvoir de reproduction de l’espèce et ils les ont ensuite maintenues sous contrôle, dans le rôle de reproductrice. Et nous vivons, aujourd’hui encore au XXIe siècle, avec ce modèle, culturel et non naturel, de domination masculine archaïque, puisqu’il date de la préhistoire. Un modèle hiérarchique qui fait passer pour « naturelle » une prétendue supériorité masculine et pour « naturelle » une prétendue infériorité féminine alors que c’est une construction culturelle de la pensée.

Françoise Héritier s’est livrée un jour à un exercice difficile : donner une conférence pour les enfants au Centre dramatique national de Montreuil. Bayard a décidé de la publier sous le titre La Différence des sexes. Un petit bijou. Il faudrait en faire un spectacle. Il faudrait aller avec ça dans les écoles primaires, dans les collèges, dans les lycées. J’y travaille. Éduquons sur cette question du masculin/féminin. Enseignons à nos enfants l’origine d’une inégalité qui n’est pas naturelle mais culturelle, enseignons pour faire avancer le monde. Car de là viennent trois grandes conséquences sociales. La première, est la privation du droit des femmes d’user de leur corps comme elles le veulent. La deuxième, est la privation de l’accès des femmes au savoir.

Au XVIIe siècle, en France un philosophe a dit que les femmes étaient naturellement bêtes et qu’il était inutile de les éduquer. Et plus récemment en 2005, le président de l’université américaine de Harvard, Lawrence Summers, a déclaré : «Le faible nombre de femmes dans les disciplines scientifiques s’explique par leur incapacité innée à réussir dans ces domaines.» Innées !  En 2005 ! Un président d’université… Ces propos ont provoqué un tollé général. Une étude statistique a été faite et a évidemment démontré le contraire. En 2006, Lawrence Summers a été révoqué et remplacé par une femme à la tête de Harvard.

Source : Le Neuro-sexisme : quand la science est "mal femmée"

Sur les deux premiers points, la privation des droits des femmes d’user de leur corps comme elles veulent et la privation de l’accès au savoir, la France on peut dire est à peu près avancée, comparativement à d’autres pays. Mais la troisième conséquence sociale de ce modèle archaïque de domination masculine est : la privation de l’accès aux pouvoirs et aux fonctions du pouvoir. Et là, il suffit de compter le nombre de chefs d’État féminins actuellement dans le monde et les fameuses lois de parité qui existent en France mais qu’on a bien du mal à faire appliquer…»

Les réalisatrices sont des femmes

«Les metteuses en scène et les réalisatrices sont confrontées à ces questions de pouvoir. Mettre en place un système de parité n’est pas évident tant le retard est grand. En France, 25% des réalisateurs sont des femmes. Les réalisatrices sont 3% dans le monde. Et une seule Palme d’or a été attribuée à une femme au festival de Cannes, rappelons-le toujours. On constate que la plupart des films réalisés par des femmes en France sont des films d’auteur, de l’ordre de l’intime, du quotidien. Autrement dit des films à petits budgets. Y a-t-il une seule femme qui a réalisé un film de grande épopée ou de science-fiction à gros budget ?

Lors d’une récente réunion entre réalisateurs et réalisatrices de séries pour la télévision, une réalisatrice a suggéré que sur une série de dix ou douze épisodes on en propose systématiquement deux à faire réaliser par une femme. Deux. Sur dix ou douze. On est loin de la parité. Ce serait un début, certes, mais une telle demande, dans le fait même que c’est une demande, est incroyable. Une amie réalisatrice m’a confié que «les femmes doivent toujours bosser deux fois plus pour « prouver » qu’elles sont capables de faire le job». Pour ma part, il m’est arrivé de me montrer exigeante artistiquement sur tel ou tel point en tant que metteuse en scène. Et que le producteur me juge « capricieuse ». Je crois que si j’avais été un homme il aurait estimé que j’étais « exigeant » ni plus ni moins. Une femme artiste exigeante serait donc une femme capricieuse ? Il y a quand même là beaucoup de mépris et de condescendance. D’ailleurs Françoise Héritier dit que le mépris et la condescendance sont les deux corollaires comportementaux masculins de ce système archaïque, les deux corollaires qui permettent de garder ce système en place. Et le pire c’est que nous le reproduisons nous-mêmes. Nous le transmettons nous-mêmes. Sans même nous en rendre compte. C’est pourquoi le travail de prise de conscience, de parole et de partage est primordial. Lorsque Laurent Fabius a appris que Ségolène Royal était candidate à la présidence, il a demandé : «Mais qui va garder les enfants ?» Il l’a renvoyée à sa fonction reproductrice. À nous de réagir. En tant que féministe de terrain, ma mère a toujours refusé qu’on lui souhaite la fête des Mères. Dès que mes sœurs et moi avons été en âge de comprendre, elle nous a expliqué que cette fête avait été mise en place par le maréchal Pétain sous l’Occupation nazie pour confiner les femmes dans leur rôle de mère et rien d’autre. Chaque année encore aujourd’hui, je l’appelle et je suis ravie de lui dire : «Mamita querida, je ne te souhaite pas la fête des Mères».

Comment faire quand on est à la fois mère et créatrice ? Beaucoup d’écrits traitent de la question. Et je voudrais témoigner ici d’une chose. J’ai hésité à vous en faire part, par peur d’éventuellement desservir la cause des femmes. Or il faut nécessairement sortir de cette peur car toute peur paralyse l’action. J’ai donc décidé de vous en parler. Un jour, j’ai tourné pour la télévision avec une réalisatrice. J’ai vécu là une expérience étonnante. Cette réalisatrice avait trois enfants dont un en bas âge. Le cadet était malade. Comme le tournage se déroulait en province, il y avait une nounou sur place. Mais en tant que mère, forcément, la réalisatrice était aux aguets. Ce jour-là, sur le plateau, le plan était en place. Tout était prêt. « Moteur ». « Ça tourne ». Au moment de lancer : « Action », elle s’est levée avec son portable en s’excusant. La nounou en ligne. Je me souviens de ce temps suspendu avant qu’elle ne dise : « Action ». Moteur-ça-tourne-action, c’est un timing physique, précis, un peu comme dans le sport Trois-deux-un-partez ! Après avoir décroché son téléphone, elle s’est éloignée de trois pas, a répondu à une question, a résolu en deux secondes et à distance le problème qui concernait son enfant malade, est revenue, et a dit… : « Action ». Dans ce temps suspendu personne n’avait bougé. Personne n’avait quitté son poste. Tous, comédiens et techniciens, nous étions restés en place, en suspens. Personne ne s’était relâché. C’était court mais cela m’a stupéfaite. Jamais cela ne m’était arrivé. Pendant la prise qui a suivi cet « Action »-là, je me suis sentie heureuse. Je me suis sentie d’une liberté, d’une densité, d’une plénitude de jeu, d’une joie intérieure immenses. Comme portée par toute la marche des femmes. Je suis allée la voir, après. Pour la remercier. Lui dire que j’avais été bouleversée par cette irruption de la mère dans la réalisatrice sur notre plateau de tournage. Ça l’a fait rire. Il y a des femmes qui semblent réussir à gérer la double fonction travail-maternité alors que de fait c’est si objectivement difficile autant pratiquement que moralement. On subit une pression colossale. Il faudrait en somme être belle, désirable en permanence, professionnellement performante, et être mère. Mère sans en parler, comme si cela ne prenait pas de temps, d’énergie, d’espace, mère sans en avoir l’air, comme si de rien n’était. Je me souviens de ce qu’a fait Rachida Dati il y a quelques années. Ce qu’elle a fait alors qu’elle était une femme très médiatisée… À peine une semaine après son accouchement elle a repris son travail et les photographes l’ont prise marchant maquillée, coiffée, mince dans son tailleur impeccable et juchée sur ses hauts talons. J’ai eu envie de hurler. J’ai eu envie de hurler pour elle. J’ai eu envie de hurler pour son enfant. J’ai eu envie de hurler pour toutes les femmes… Dans une interview, Nancy Huston a décrit Rachida Dati comme un «modèle terrifiant, culpabilisant et contradictoire».

Source : Entretien avec Nancy Huston dans le Vif/l'Express

«On nous demande de faire « comme si de rien n’était » alors que notre vie personnelle et sexuelle en est totalement modifiée», nous dit Nancy Huston. «Notre vie personnelle et sexuelle.» C’est important. Et là j’ai envie de faire une digression, car la créativité est très liée à la sexualité. Avec l’avènement de la pilule, la plus grande invention du siècle dernier, la procréation a été séparée du plaisir et on a donc enfin pu s’occuper du plaisir. Seulement, comme dirait Danièle Flaumenbaum, «dans la boîte on n’avait pas le mode d’emploi». Danièle Flaumenbaum est une gynécologue acupunctrice, auteure de Femme désirée, Femme désirante. Elle a étudié l’alchimie sexuelle taoïste et la psychanalyse transgénérationnelle qui met en lumière l’importance de notre héritage familial. Avec ces outils, elle aide les femmes à prendre conscience qu’elles n’ont pas été instruites sur le plan sexuel et à se reconstruire. Elle organise des cercles de femmes où s’échange une parole sur la sexualité et un travail sur l’énergétique féminine. Car «ce qu’une mère ne vous a pas transmis, seule une autre femme pourra vous le donner». Ce n’est pas le Prince charmant qui vous l’apprendra, contrairement à ce que l’on nous raconte, d’autant qu’il doit lui même  se dépatouiller avec sa sexualité à lui, le Prince charmant. D’avoir travaillé avec elle m’a transformée en profondeur. Quand nous langeons notre petite fille par exemple, nous reproduisons des schémas sans même nous en rendre compte. Si vous écoutez une mère parler à son bébé fille quand elle la lange, elle pointe son ventre en disant : «Ça c’est ton ventre, toi aussi un jour tu auras un bébé dans ton ventre, et toi aussi un jour tu seras mère.» Mais il faudrait ajouter : «Ça c’est ton ventre, et là juste en-dessous, c’est ton sexe, et là ton clitoris et à l’intérieur de ton sexe, au-dedans, tu as ton vagin, ton utérus, et grâce à tous ces petits organes, toi aussi plus tard tu auras du plaisir, et ce plaisir va te permettre d’être en bonne santé, de te verticaliser, et de devenir une femme créatrice de ta propre vie.» Mais non, le plus souvent on la place uniquement dans l’avenir d’être mère. Exclusivement. Et en faisant cela, nous transmettons nous-mêmes à nos enfants ce schéma archaïque dominant masculin. Il faut en prendre conscience et changer. De même lorsque nos enfants demandent «comment on fait les enfants» et que nous répondons sans réfléchir que «papa met une graine dans le ventre de maman», nous ne faisons que répéter en fait une pensée élaborée par des hommes préhistoriques… Et de plus c’est passer très tôt l’information que Papa est actif et Maman est passif. C’est transmettre l’idée que Maman n’est que le terreau qui reçoit la graine. Or il s’agit de la rencontre de deux graines. De deux actions. Pas d’un actif-passif. Et c’est important car cette différence se retrouve aussi dans le langage. Avec toujours l’infériorité du féminin. Par exemple l’homme est transcendance, la femme est immanence. L’homme s’occupe des concepts, de la pensée. La femme est immanence et s’occupe donc du quotidien. D’où les femmes qui réalisent des films d’auteurs, sur le quotidien, sur l’intime. L’extérieur, l’intérieur. La femme garde la maison, l’homme sort pour travailler. Ces idées existent depuis la nuit des temps.»

Être une femme

«Être une femme aujourd’hui c’est prendre du temps pour transmettre, pour partager notre réflexion, pour faire avancer les choses. C’est me coucher à une heure du matin pour réfléchir à ces questions… Être une femme aujourd’hui c’est œuvrer. Pour ouvrir la conscience. Pour dégager définitivement notre sexe de cet argument d’une prétendue « nature » dans lequel on nous enferme. C’est prendre conscience bien évidemment de nos limites personnelles et travailler à les repousser sans cesse, c’est également se débarrasser des stéréotypes du genre féminin afin de pouvoir nous octroyer davantage de liberté dans nos actes et nous réinventer. Être une femme aujourd’hui c’est être dans cette conscience et la transmettre, être un phare pour les jeunes femmes. Cela demande du temps, c’est normal. Le chantier est énorme. Mais «puisque ce système est construit par la pensée, alors de nouvelles pensées peuvent mettre à terre ce système de pensée, dit très logiquement Françoise Héritier. Et le remplacer par un autre.» Elle ajoute ceci qui me semble important : «Il faudrait qu’à un rapport de compétition et de guerre entre les sexes se substitue un rapport d’émulation et de séduction entre hommes et femmes, où chacun cherche simplement à donner son meilleur aux yeux de l’autre.» Mon père, juste avant de partir, m’a dit : «Dans la vie, l’important c’est de faire ce que l’on veut et le faire du mieux que l’on peut, parfois ça marche, parfois ça ne marche pas, mais ce n’est pas grave parce que de toutes façons un jour, on s’en va, alors l’important c’est de faire ce que l’on veut et de le faire au mieux». Et quand on est récompensé c’est sympa aussi. Je pense à la surprise que m’a faite Alain Chabat, incroyable. C’était quelques années après la sortie du film Riens du tout de Cédric Klapisch dans lequel je fais une courte scène mais assez rigolote. Et un jour, je vais faire des essais pour Alain Chabat que j’admire beaucoup, et voilà qu’il me parle de cette petite scène qu’il a adorée, et là tout d’un coup il me rejoue ma scène, avec le texte tel quel, avec mes mimiques, mes ruptures, mes regards, mes silences, tout ! Je me revoyais photocopiée dans Alain Chabat, dingue ! Je n’en revenais pas, c’est quand même lui la star… J’étais tellement estomaquée, gratifiée, en même temps qu’embarrassée, que je n’ai pas pensé à le remercier ce jour-là, et je profite ici de cette interview pour lui dire : «Monsieur, merci !». Voilà femme, homme ou ouistiti, seul compte le travail ! Être une femme, ce n’est pas un chemin contre les hommes. Il s’agit au contraire de le poursuivre ensemble ce chemin. J’aime collaborer avec des hommes, tourner avec des hommes, vivre avec des hommes. Mais nous devons ensemble nous réinventer. Lors d’un débat télévisé, Jack Lang a dit à Roselyne Bachelot : «Vous avez raison, vous, les femmes, de vous battre.» Ce à quoi Roselyne Bachelot a rétorqué : «Mais venez à nos côtés ! Si un Noir parle des problèmes du racisme vous n’allez pas lui dire : « vous avez raison, vous, les Noirs, de vous battre contre le racisme » ! Vous êtes Blanc et vous vous battez à côté des Noirs, avec les Noirs, main dans la main, ensemble. Tant que vous laisserez les femmes seules dans ce combat, cela ne marchera pas.»

Et aujourd’hui, où je rédige cet article, je suis très émue par la journée de la Jupe à Nantes. J’ai vu aux informations ces jeunes adolescents, filles et garçons, partager ce sujet ensemble. C’est magnifique. C’est merveilleux. C’est chargé d’un espoir immense pour les générations à venir. Dans un reportage télévisé sur cette journée de la Jupe nantaise une jeune fille s’écriait : «Je ne veux pas être belle, je veux être quelqu’un». Cela m’a fait penser au court-métrage Réponse de femmes d’Agnès Varda. On aurait dit l’une des femmes de ce film réalisé en 1975. En 1975 ! On avance lentement. Mais on avance quand même. Il ne faut pas s’arrêter. Être une femme aujourd’hui, c’est ne pas se détourner de ce chemin et faire chacune, un pas de plus. Avec le même désir d’exister. Les joues de ma fille de 13 ans ont rosi lorsqu’elle a vu cette adolescente à la télévision dire : «Je ne veux pas être belle, je veux être quelqu’un.» Elle a adoré cette phrase et l’a répété plusieurs fois avec un tel bonheur, une telle énergie… J’ai senti à quel point elle était fière du « génie de son sexe », comme dirait Françoise Dolto. Oui, définitivement, être une femme aujourd’hui c’est protéger nos acquis, poursuivre le chemin, pas à pas, être un phare pour les jeunes femmes qui viennent marcher avec nous et leur dire d’avoir confiance en elles, d’êtres fières. Voilà notre rôle. Notre plus beau rôle…»

Le site de Marina Tomé : http://www.marinatome.com/
Déshabillez-Mots 2 de Léonore Chaix et Flor Lurienne m.e.s. Marina Tomé
Les jeudis, vendredis, samedis à 19h30 et les dimanches à 16h30
Jusqu'au 19 juillet 2014 à l'Européen (Paris, 17e)
Réservation par Internet ou au 01.43.87.97.13.

Déshabillez-Mots 2Au départ, il y a deux femmes. Elles s’appellent respectivement Léonore Chaix et Flor Lurienne. On les écoute d’abord déshabiller les mots sur France Inter. En 2011, une troisième femme. Elle s’appelle Aurèle Cariès et fait éditer l’intégralité des Déshabillez-Mots. Quand Léonore Chaix et Flor Lurienne décident d’adapter leurs chroniques au théâtre, une quatrième femme arrive. Elle s’appelle Marina Tomé et met en scène Déshabillez-Mots 2, le strip-texte de ces deux autrices-comédiennes. Sensuelles et non consensuelles, elles mettent les mots à nu sans pudeur ni vergogne. Langoureuse langue heureuse.

Marina Tomé
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Juin 2014 © Mélina Kéloufi
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À propos de Théâtrices

Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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  1. A propos des pièces de théâtre écrites par des femmes, celle de Simone de Beauvoir, « Les Bouches inutiles », a bien été jouée, en 1945, bien qu’elle n’ait eu presque aucun succès.

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  2. Mélina, c’est un travail remarquable. Je t’embrasse.

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  3. Pingback: Et en lisant cet article sur Marie Tomé | vivrealendroit

  4. Remarquable article que je propose immédiatement à toute mon équipe de lire. Quel moteur!

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  5. Pingback: Ricochet | Théâtrices

  6. Merci Marina ! Je le partage avec tous mes contacts encore et encore !

    Réponse
  7. Pingback: Petit guide des blogs à l'usage des théâtresCl'r

  8. Je partage naturellement !

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