Autour d’une jupe trop courte

Publié le

Léonie Casthel, Chloé Simoneau, Julie Ménard, (la silencieuse) Lola Roskis-Gingembre, Blandine Pélissier.

Cinq femmes autour d’une ronde table. Elles s’installent tranquillement, s’absentent, reviennent, en grillent une de temps en temps, discutent et plaisantent ensemble.

Cinq femmes rassemblées pour prendre la parole sur le blog des Théâtrices. Toutes sont réunies pour la pièce Fugue en L mineure dont Léonie Casthel est l’autrice, Chloé Simoneau la metteuse en scène, Julie Ménard, Lola Roskis-Gingembre et Blandine Pélissier, trois des comédiennes. Une équipe de théâtrices pour prendre part au Prix Théâtre 13, un concours de jeunes metteurs et metteuses en scène.

 «Jamais je ne baisserai les yeux devant un homme.»
«J’ai compris que ce qui me conférait si peu de valeur, c’était mon sexe.»
«Un homme agressif il est en colère, il est décidé, il ne se laisse pas marcher sur les pieds. Une femme agressive, elle a ses règles.»
«Je ne comptais pas avoir d’enfants. Je réservais ça aux bonnes femmes qui ne se rendaient pas compte de l’infériorité de leur condition de pondeuse.»
«Pas besoin d’être midinette pour être fille. Pas besoin d’être coquette. Pas besoin d’être sotte.»
«Je suis une femme et j’ai un sexe.»
 «En plus de mes seins j’ai un cerveau. Je sais qu’aujourd’hui tu ne vois que mes cuisses mais j’ai aussi un cerveau, et il marche aussi bien que si j’avais des couilles.»

*

Théâtrices. Quelles femmes êtes-vous ?

Léonie Casthel. Difficile question. Je suis une femme de théâtre, une part extrêmement importante de ma vie, que ce soit dans la création ou en tant que spectatrice. Je vais souvent au théâtre, j’en lis beaucoup. Je suis une femme créatrice. J’écris quotidiennement depuis toute petite. L’écriture théâtrale est mon médium principal. J’aime aussi la musique : chanter, jouer de la guitare électrique. Je fais des poèmes et du slam de temps en temps.

Julie Ménard. Une femme de trente ans, comédienne et autrice de théâtre. Je suis libre, indépendante, heureuse, enthousiaste.

Chloé Simoneau. Une femme de bientôt trente ans, comédienne et metteuse en scène. Je suis indépendante. Très indépendante. Assez déterminée. Dynamique. Et je me sens relativement libre.

Julie. Et nous sommes travailleuses.

Chloé. Longtemps, je ne me disais pas féministe, sans doute par peur du mot. Comme beaucoup de femmes, comme beaucoup d’hommes. Finalement je suis fondamentalement féministe. Mais pas de la même façon que Blandine. Elle est très militante et fait du féminisme un engagement quotidien, une façon de vivre.

Léonie. Je suis une femme féministe. Je suis une femme cisgenre. En tant que féministe, il me paraît important d’être consciente de mes privilèges du fait d’être Blanche, cisgenre, valide, etc., et pas seulement de l’oppression que je peux subir par ailleurs. On peut bénéficier de certaines oppressions tout en en étant victime d’autres. Que suis-je d’autre ?

Blandine Pélissier. Tu es ma fille. (rires)

Léonie. Je suis la fille de ma mère et j’essaye de la remercier de sa participation à mon existence en lui filant maintenant du boulot. (rires)

Lola Roskis-Gingembre. Oui enfin elle n’est même pas payée ! (rires)

Léonie. Pas encore !

Pourquoi monter ce texte aujourd’hui ?

Léonie. Je ne me rends pas forcément compte des résonnances que mon texte peut avoir. C’est moi qui l’ai écrit, c’est très personnel. Je ne m’attendais pas à un tel enthousiasme et une telle énergie lorsque Lola a lu la pièce, par exemple. Je ne m’attendais pas non plus à ce que des metteurs en scène veuillent s’en emparer. Il est compliqué d’avoir du recul sur son propre texte. Pour moi, en tous cas. Bien qu’il ne soit pas autobiographique et ne raconte pas mon histoire, j’y ai mis beaucoup de moi-même. Comme dans la plupart des œuvres je suppose. J’espère que ce texte aura la plus grande résonnance possible : à la fois sur les femmes et les hommes, sur les jeunes de l’âge du personnage principal et les personnes de l’âge de ses parents. Chacun peut y trouver une certaine résonnance. Le texte interroge des cases différentes, des stéréotypes différents, qu’ils concernent le racisme, le cissexisme (c’est-à-dire le fait de ne pas tenir compte de la transidentité et des personnes transgenres), la prostitution, le viol, la féminité, le féminisme. Il me tient à cœur de dénoncer les stéréotypes sexistes et ceux que l’on a sur le sexisme en lui-même. Le sexisme n’est pas l’apanage des pauvres ou des Arabes ou des musulmans. Je veux que le personnage du père soit un homme Blanc, plutôt aisé et plutôt éduqué. Le sexisme est très bien réparti dans la population. Ce texte peut avoir une certaine actualité et universalité. Prenons la peine d’interroger nos propres stéréotypes. Ce n’est pas évident de reconnaître que l’on a intégré ces clichés. Il est difficile d’y échapper. J’ai grandi dans une société raciste, sexiste et transphobe. Je ne peux pas prétendre y échapper, même en y travaillant au quotidien. J’ai comme tout le monde intégré des réflexes (sexistes, racistes, transphobes, putophobes…) et je veux en être consciente pour travailler dessus.

Chloé. Tout a commencé lorsque j’ai rencontré Lola sur une pièce dans laquelle nous jouions, L’Enfant rêve. Nous avons discuté de la façon de faire du théâtre aujourd’hui. Nous avions l’envie mutuelle de pouvoir monter des projets qui nous ressemblent sur des thématiques qui nous intéressent.

Léonie. Sans Lola, ce projet n’en serait pas là.

Chloé. C’est elle qui m’a poussée à le faire. J’ai eu envie de le faire pour elle. Par elle. Lola savait que la mise en scène me tentait et m’a invitée à lire Fugue en L mineure de Léonie qu’elle connaissait depuis un moment. Le texte m’a immédiatement plu, j’ai été séduite. Il pose des questionnements universels : trouver sa place en tant que femme, trouver sa place en tant que comédienne, en tant que metteure en scène aussi. Voilà ce qu’on a envie de raconter. Le fait de se sentir souvent enserré-e-s dans des cases. Toutes ces normes que la société, l’éducation nous imposent. Toutes ces normes qui sont à la fois nécessaires et contraignantes. Ma façon de diriger les acteurs est semblable. Les comédiens ne peuvent se sentir libres qu’à partir de contraintes. Leur laisser une liberté absolue les coince dans l’abstrait. Le texte de Léonie interroge sur les limites que l’on fixe aux contraintes pour trouver sa liberté, sur la grille de lecture à mettre en place pour être en accord avec ce que l’on est et ce que nous propose la société. À l’intérieur de tout cela sont abordées les questions du genre, de la féminité, de l’adolescence. Je me sens proche, à trente ans, de la crise existentielle que traverse le personnage principal de la pièce (Elle a quinze ans). J’ai l’impression qu’à l’adolescence on subit son corps. J’ai l’impression qu’à mon âge on subit les doutes liés à la responsabilité. Quels choix faire et comment les assumer ?

Léonie. J’ai trouvé intéressant de constater que cela pouvait parler à des comédiennes de mon âge. Lola a été l’une de mes premières lectrices et celle qui m’a motivée à faire monter Fugue en L mineure. Elle défend ce texte avec autant de fougue que si c’était son bébé à elle.

Lola. C’est vrai. J’ai été bouleversée à la lecture de cette pièce. J’avais alors vingt-et-un ans. J’ai eu l’impression que ce texte était tout ce que, en tant que jeune femme, j’avais eu envie de crier. Je n’ai pas les mots pour le faire. Je me débrouille avec ceux des autres. Le texte de Léonie a été libérateur pour moi. Un texte d’une grande actualité.

Julie. J’ai découvert la pièce parce que je suis amie avec Chloé et Lola. Tout d’abord, j’aime travailler sur l’écriture d’auteurs vivants. J’ai trouvé le texte de Léonie brillant. Les thématiques de l’adolescence sont celles qui traversent mes propres pièces. J’avais envie de participer à ce projet pour pouvoir porter une telle parole. Le personnage principal est une héroïne. Les personnages féminins sont habituellement peu nombreux. Fugue en L mineure est universel et très actuel. Qu’est-ce que le féminin ? Que signifie être une fille, aujourd’hui, dans cette société ? Nous le vivons toutes. Cela ne se fait pas forcément facilement, notamment dans la rue, le rapport aux autres. Qu’est-ce qu’être une fille en jupe dans une ville ? Dans la pièce, j’apprécie aussi cette parole un peu rebelle, rock.

Chloé. Et le fait qu’il y ait une héroïne, deux héroïnes, même trois, même quatre…

Julie. Pourtant trouver sa place, être à la recherche de ce dont on a envie, de ce qu’on veut être ou montrer… Ce sont des questions universelles, elles ne concernent pas exclusivement les filles et les femmes.

Chloé. Oui. Subir le regard de l’autre. Le comprendre.

Julie. Se libérer des attentes que notre famille ou même nos amis peuvent placer en nous.

Chloé. Le parcours initiatique de l’héroïne adolescente est très intéressant. Et le basculement vers la mère. La pièce met en résonnance deux parcours de femmes de deux générations différentes. Elles ont différemment vécu leur féminité mais ont eu malgré tout des questions à se poser. Et des choses à (devoir) assumer.

Julie. Nous avons la chance de porter une parole féminine, mise en scène par une femme. On en a ras-le-bol des héroïnes fantasmées par les metteurs en scène hommes.

Léonie. On en a assez de la « manic pixie dream girl » de service. Ces femmes au cinéma qui ne sont là que pour apporter un brin de fantaisie et de légèreté dans la vie du héros. Ces femmes dont on connait à peine le métier, un truc vaguement artistique mais pas trop. Ces femmes dont on ne sait pas vraiment si elles gagnent leur vie. Ces femmes toujours mignonnes, toujours prêtes à faire rire et surprendre le héros pour l’emmener loin de sa grisaille morne. Ces femmes qui ne vivent que pour le héros. Ces femmes qui n’ont pas de vie propre.

Julie. C’est appréciable pour une comédienne de jouer une héroïne non-romantique.

Léonie. Une héroïne qui peut parler de ses poils sans que ce soit un tabou ou un événement.

Chloé. Elle en parle avec poésie, tout de même. Ce n’est pas donné à tout le monde. (rires)

Léonie. Certes. Mais elle en parle.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, en France » ?

Julie. Malheureusement encore un combat, une lutte. Ça ne devrait pas. J’ai un frère jumeau et été élevée comme lui. Je me suis rendue compte en grandissant –dans les relations amoureuses, avec les gens ou au boulot– que ce qui me semblait normal, acquis, ne l’est pas forcément.

Léonie. Être une femme ce n’est pas seulement se sentir femme, se considérer femme. Être une femme c’est aussi être assignée femme par le reste de la société. Avec tout ce que cela implique. Avec tout ce que l’on projette sur le fait d’être féminine ou non, sur le fait de choisir de respecter ou non ces rôles. J’y ai été sensibilisée par l’éducation féministe que j’ai reçue. Mais on n’en a pas forcément conscience. On ne cherche pas forcément à remettre en question ces rôles.

Chloé. En effet. D’avoir travaillé avec Léonie, Blandine, Aurore Evain m’a éveillée sur ces questions politiques qui sommeillaient depuis longtemps en moi.

Léonie. Bien sûr. Cet éveil peut arriver à tous âges.

Chloé. Il est compliqué de savoir à quel moment cela devient une souffrance. J’ai toujours plus ou moins assumé ma féminité ; j’ai la sensation d’en avoir toujours fait une force. En cela je suis fondamentalement féministe. Les revendications, la prise de conscience, la lutte contre les injustices… Ça m’est plus récent.

Léonie. Chacun-e vit sa féminité comme ille peut. Si nous devions répondre à toutes les normes que la féminité impose, nous n’aurions pas fini. Je pense qu’être féministe permet de faire des choix en toute connaissance de cause. Par exemple –pour en revenir aux poils– savoir si l’on s’épile vraiment pour soi ou si c’est parce que c’est imposé par la société. Même chose avec le fait de se maquiller ou de porter des robes. Être femme au foyer peut être un choix qu’il est important, dans le féminisme, de respecter. Respecter celles qui décident de porter le voile, celles qui décident de rester à la maison, celles qui décident de faire une profession généralement réservée aux femmes. De la même façon l’on va respecter les femmes ayant envie d’être cheffes d’entreprise, ou les hommes qui décident d’être sage-femme ou de rester au foyer. L’essentiel est d’être conscient de ses choix et de respecter ceux des autres.

Chloé. C’est justement ce dont parle Fugue en L mineure. Le personnage principal ne comprend pas cela. Elle croit lutter contre une vision trop caricaturale des femmes alors qu’elle-même en a une vision caricaturale. Mais autre. Presque dans l’opposition.

Léonie. Elle agit ainsi tout en refusant à sa sœur le droit à la féminité au travers du maquillage, au travers de l’idée d’essayer de plaire aux garçons, au travers du flirt. Pourtant cela peut être important dans une construction adolescente.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale » ?

Léonie. Il existe de nombreux stages de théâtre dans lesquels la robe fait partie du matériel que doivent emporter les femmes. Pas les hommes. Pourtant ce serait intéressant –et drôle– que chaque comédien ou comédienne doive emporter une robe dans ses accessoires.

Julie. Les emplois existent encore. La soubrette rigolote, l’héroïne mystérieuse…

Léonie. Tout à fait. Pourquoi sélectionner dans les écoles les moches talentueuses puisque de toute façon elles ne trouveront pas de boulot après ? Les filles sortant du Conservatoire sont plutôt jolies, se ressemblent généralement un peu…

Chloé. Je ne suis jamais rentrée dans un emploi.

Julie. Moi non plus. Je pense que c’est une question d’envie.

Chloé. De caractère aussi. On finit par se rendre compte qu’en réalité, ce qui plait aux gens est simplement de se retrouver face à une identité qui s’assume telle qu’elle est. Nos différences font notre force. Je sais que le fait d’être petite a influencé ma personnalité, et ma personnalité en tant que femme.

Léonie. Les rôles d’hommes sont souvent plus intéressants. Et peuvent parfaitement être interprétés par des femmes. Rappelons-le : le théâtre est une question de conventions. Il existe un tas de rôles de femmes interprétés par des hommes. Et quand c’est le cas alors c’est fantastique, incroyable, quelle performance, quel rôle de composition ! (rires) Nous les femmes n’avons déjà pas énormément de rôles.

Chloé. Les femmes sont nombreuses dans le milieu théâtral. Sauf qu’en regardant de plus près on constate que les grands metteurs en scène ou les grands directeurs de lieux sont des hommes.

Léonie. Ou alors il faut réussir à être un monstre sacré. Comme Ariane Mnouchkine. Réussir à tout faire. Être un monument.

Chloé. Elle s’est construite en dehors des sentiers battus. Créer son propre style.

Léonie. Et être infailliblement indéboulonnable. Bref. Réussir à faire sa place demande un travail de titan.

Chloé. Être doublement charismatique.

Julie. Je pense que du changement se prépare. Tout ceci est le fait d’une génération d’hommes de la cinquantaine. Le rapport avec les garçons de notre âge sera différent.

Léonie. Je n’en suis pas si sûre.

Chloé. Mon frère (que j’adore) trouve que le féminisme n’est un cheval de bataille ni utile ni prioritaire aujourd’hui. Il est vrai que d’autres combats sont primordiaux, mais celui-ci reste un combat à mener.

Léonie. Ce n’est pas toujours évident en tant qu’homme de se rendre compte des inégalités sexistes, de la même façon qu’il n’est pas toujours facile quand on est Blanc d’être conscient du racisme. Tant qu’on ne nous met pas les chiffres sous le nez. Et encore ! Même quand on le fait, on trouve toujours quelqu’un pour prétendre que «ce n’est pas une question de sexe mais de talent». Tout cela est lié à l’éducation. Depuis qu’ils sont bébés on encourage les garçons à être plus vigoureux, à avoir du caractère. Tandis que les filles sont encouragées à rester sages, à faire attention avec leur robe parce qu’on ne doit pas voir leur culotte…

Chloé. Ni trop de gros mots. Ni trop de vulgarité.

Léonie. Parce que c’est sale dans la bouche d’une jeune fille. (rires)

Chloé. Comprendre ces mécanismes peut faire notre force si on sait les utiliser et les détourner à notre (dé)convenance. Sans pour autant être machiavélique.

Léonie. Au Prix Théâtre 13, les femmes sont très nombreuses à concourir. Beaucoup de textes de femmes, beaucoup de metteuses en scène. Ça fait plaisir à voir.

Julie. C’est le début d’une nouvelle ère.

Léonie. Les jeunes créatrices peuvent rencontrer des encouragements. Le problème c’est qu’aucun échec ne sera pardonné. On propose la direction d’un théâtre à un homme qui en a déjà fait couler un. Les femmes, elles, n’ont pas le droit à l’erreur.

Chloé. Nous rencontrons une autre difficulté liée à notre nature. Faire des enfants, par exemple. Beaucoup de comédiennes m’ont avertie qu’il vaut mieux taire le fait d’être enceinte et off pour un moment. D’autant plus que la question du corps est très présente dans le métier de comédienne.

Julie. Pouvoir être possiblement libre, seule, célibataire, toujours, en toutes circonstances. Pour l’enfant, c’est pareil.

Blandine. « Être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale » signifie ramer dix fois plus qu’un homme. Il y a moins de rôles pour les actrices que pour les acteurs, sachant qu’elles sont trois fois plus nombreuses sur le marché. Les comédiennes qui passent à la mise en scène ont souvent du mal à retrouver du travail en tant que comédiennes. Les metteurs en scène hommes n’aiment pas travailler avec les metteuses en scène. On sait par ailleurs que 80% des personnes sortant de l’intermittence sont des femmes. Il est plus difficile pour une metteuse en scène que pour un metteur en scène de faire sa place et avoir une visibilité au national. On laisse les jeunes femmes éclore mais on ne leur pardonne pas le premier échec, contrairement aux hommes. Il est plus difficile pour une créatrice de durer. D’autant plus qu’elles n’ont plus de légitimité en raison du fait que les artistes femmes du passé ont été effacées d’une Histoire écrite au masculin.

Chloé. Je vais jouer l’an prochain, monté par Aurore Evain, un texte de Madame de Villedieu, en alexandrins. On estime même que Molière s’en soit inspiré pour Le Misanthrope. Or ce texte est considéré comme frais et jeune alors qu’il date de 1665. Madame de Villedieu était jouée à la cour de Versailles et a été mise aux oubliettes. Comme le terme «autrice».

Blandine. Une autrice qui laisse des traces c’est plus dangereux qu’une simple interprète qui porte la voix des hommes. (rires)

Chloé. Comme si la légitimité était à reconquérir chaque année, chaque génération.

Léonie. Voilà pourquoi je ne serais pas aussi optimiste que Julie quand elle dit que la situation s’arrangera avec les nouvelles générations.

Blandine. Dans les années 1980 aussi, il y avait une nouvelle génération.

Léonie. Il y a toujours eu des artistes femmes. Elles ont toujours plus ou moins réussi à percer, à dire, à monter, à créer ce qu’elles voulaient. Elles peuvent éventuellement s’ancrer dans le présent, dans leur époque. Mais pas durer.

Blandine. À la Comédie-Française, il y a eu plus de textes de femmes mis en scène au 17ème siècle qu’au 20ème.

Léonie. Voilà pourquoi je tiens à m’affirmer en tant qu’autrice et non en tant qu’auteur. Il me semble important de ne pas oublier ce terme –qui a été longtemps employé– au même titre que le terme «actrice» est l’équivalent féminin du terme «acteur» sans que cela pose un problème.

Si j’étais ministre de la culture…

Léonie. Étant contre les hiérarchies, je ne serai jamais ministre de la culture. Voilà. (rires) À vous, les filles !

Chloé. La question est compliquée parce qu’il s’agit d’un haut niveau de responsabilité. On en revient toujours à reprocher aux politiques de faire des promesses non-tenues. Le ministre de la culture a très peu de pouvoir, finalement. Il fait ce qu’il peut, dans un idéal.

Léonie. N’ayons pas peur des quotas. En France, on en a très peur. Les quotas existent déjà mais sont au bénéfice des hommes. Le Conservatoire, par exemple, prend 50% de garçons et 50% de filles. Sauf que les filles sont plus nombreuses que les garçons à pratiquer le théâtre.

Chloé. Tu penses qu’il faudrait faire des quotas proportionnels ?

Léonie. La question mérite en tout cas d’être posée. Si les quotas existent et ne posent aucun problème, c’est parce qu’ils sont au bénéfice des hommes. Or, dès qu’il s’agit d’en imposer ailleurs, on crie au scandale. Il y a un problème.

Blandine. Autre problème : la représentation sur scène. Pourquoi les rôles masculins sont-ils forcément joués par des hommes ? Ils pourraient être joués par des femmes. Le théâtre est une convention. Qu’il faut faire sauter.

Julie. Il faudrait appliquer des quotas sur les pièces. Jouer 70% d’auteurs vivants dans les théâtres !

Blandine. Un gros travail est par ailleurs à faire dans les écoles d’enseignement artistique. Faisons entrer à l’école et dans les enseignements artistiques des artistes femmes du passé. Les pièces imposées au concours d’entrée du Conservatoire ne sont que des pièces d’hommes, à part Hélène Cixous ou Marguerite Duras de temps en temps.

Chloé. Si j’étais ministre de la culture, je reverrais les aides. La baisse des budgets provoque un saupoudrement massif. On donne une petite part à chacun et finalement tout le monde galère. Je connais un artiste, Woudi, qui ne rentre pas dans les cases. Il fait un travail de l’ordre de la sensibilisation, avec de la musique, du spectacle vivant… Les DRAC [ndlr : Direction Régionale des affaires culturelles] sont divisées en plusieurs cases : musique, danse, théâtre, multimédia, etc. Ce que fait Woudi ne lui permet pas d’obtenir facilement des aides. Comment défendre ses projets et expliquer ses mélanges quand ils ne rentrent dans aucune case ? Les questions administratives complexifient l’accès aux aides.

Julie. Si j’étais ministre de la culture, je défendrais les statuts des artistes. Je défendrais les artistes. En résumé : je défendrais mon ministère.

Chloé. Mon cheval de bataille réside dans le clivage entre théâtre privé et théâtre public. Je trouve cette barrière dommage. Même si les systèmes de financements diffèrent, cela reste de la création artistique, du théâtre. Les premiers à en pâtir sont les artistes, les comédiens. Toute expérience, qu’elle soit dans le privé ou le public, est bonne à prendre (dans une certaine mesure, évidemment). D’autre part, je me pencherais sur le cas des petites salles parisiennes où l’on fait croire aux jeunes compagnies qu’elles peuvent jouer, avoir une visibilité. Alors qu’en réalité tout le monde est ruiné et les artistes jamais payés. J’ignore comment il faudrait éradiquer ce problème : soit en empêchant l’existence de ces théâtres, soit en aidant davantage ces petites salles afin que les artistes n’en pâtissent plus. Ou une coréalisation. On ne devrait pas se retrouver à payer pour jouer.

Julie. Je propose que l’on ne vende plus les disques et ne montre plus les films de ceux qui ne paient pas leurs impôts en France. (rires) Les exclure. Ne plus écouler leurs disques. Ne plus financer leurs projets.

Léonie. Pour en revenir à cette histoire de quota et de diversité, l’anonymat des candidatures peut être une issue. Certains orchestres ont commencé à faire passer les auditions derrière un paravent afin d’éviter les passe-droits. Curieusement, des femmes et des Noirs ont brusquement intégré les orchestres. On ne les voyait pas avant. On a même prodigué aux femmes des conseils : éviter de porter des talons, marcher d’un pas assuré pour que le jury ne devine pas que ce sont des femmes, etc. (rires) Dans bon nombre de domaines, il ne serait pas compliqué d’officialiser l’anonymat des candidatures. Pour les concours d’écriture ou les demandes d’aides à la création, notamment. Il n’est pas difficile de cacher un nom, de faire des CV anonymes. Si j’étais ministre de la culture je systématiserais l’anonymat des candidatures dès que possible.

Fugue en L mineure de Léonie Casthel m.e.s. Chloé Simoneau
Mardi 17 juin 2014 à 19h30 et Mercredi 18 juin 2014 à 20h30
au Théâtre 13 (Paris, 13e)
Réservation par Internet ou au 01.45.88.62.22

Fugue en L mineure – Je suis une pièce de théâtre (le blog)

Léonie Casthel / Julie Ménard / Blandine Pélissier / Lola Roskis-Gingembre / Chloé Simoneau
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Juin 2014 © Mélina Kéloufi
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À propos de Théâtrices

Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

Une réponse "

  1. A reblogué ceci sur Fugue en L Mineureet a ajouté:
    Découvrez l’interview de la metteuse en scène, de l’autrice, et de trois des comédiennes du spectacle, par le blog Théâtrices !

    Réponse

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