Libère la femme

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Photo "Toute ma vie j'ai été une femme"

Photo « Toute ma vie j’ai été une femme »

Au Théâtre des Déchargeurs (Paris, 1e) se joue actuellement la pièce de Leslie Kaplan Toute ma vie j’ai été une femme. Elle est mise en scène par Marie-Christine Bras et par Aude Maireau. Cette dernière est également sur scène avec la comédienne Émilie Alfieri.

Deux femmes sur scène. Enflammées, décalées.

Duo drôle et drôle de duo pour des sujets sérieux.

L’une se confrontant, l’autre se conformant.

Angoissées ou fascinées par la société de consommation et le système publicitaire, questionnées par la différence des sexes, turlupinées par le corps, en quête d’identité, elles dialoguent à leur façon l’«être femme» aujourd’hui. Et tout ce qui, pour se délivrer doit être instamment livré.

Une rencontre choc, une pensée mise en dialogue. Celle d’une femme tiraillée à force d’être exposée aux messages de la «Société du bonheur», face à son double inversé, ou son démon hérité de l’histoire du sexe féminin, une adepte de Moulinex…

Qui aura le dernier mot/maux ?

"Toute ma vie j'ai été une femme" au Théâtre des Déchargeurs

Émilie Alfieri est une femme. «Une femme proche du personnage que j’interprète. Une femme libérée. Une femme en quête d’identité. Une femme en recherche.»

Marie-Christine Bras est une femme. «Une femme multiple. Une femme témoin de ce qu’il se passe aujourd’hui. Une femme héritière, de mères, de femmes qui ont vécu avant. Une femme dans la transmission à celles qui vivront après.»

Aude Maireau est une femme. «Une femme engagée. Une femme curieuse de voir le parcours des femmes, les questions auxquelles sont confrontés aussi bien les femmes que les hommes au monde qui les entoure.»

Théâtrices. Pourquoi avoir choisi de monter ce texte de Leslie Kaplan aujourd’hui ?

Aude Maireau. Le titre m’a d’emblée interpelée. Toute ma vie j’ai été une femme. Ce texte questionne la femme, ses facettes, son intimité, ses paradoxes, sa place, à la fois dans le présent et le passé, ses rapports à la société, à l’autre, à elle-même. C’est un texte à tiroirs. J’ai été frappée par sa force universelle. De plus, je me suis rendue compte que ces questions étaient mises en lumière ces derniers temps, que ce soit par des mouvements d’associations, des mouvements politiques ou même par d’autres femmes autour de moi.

Marie-Christine Bras. J’aime cette multiplicité. Devons-nous nous assujettir au besoin de consommer ou avons-nous un libre-arbitre ? Peut-on encore utiliser ce libre-arbitre, y compris en vivant comme nous le faisons, entourés de messages publicitaires pressurisant particulièrement les femmes ? Le texte est porté par le point de vue d’une femme, certes, mais il est universel. Nous sommes toutes et tous tiraillés entre plusieurs choses. Et comment l’exprimer ? Comment l’accepter ? Comment évoluer avec ce tiraillement ? Comment se construire avec ce tiraillement ? Je suis passionnée par ces ressorts qui ont d’ailleurs guidé la mise en scène. Nos choix musicaux, par exemple : le rock étant symbole de liberté, François Elie Roulin a composé un rock pour le spectacle. It’s A Man’s World également, la chanson de James Brown, chantée cette fois-ci par une femme. Le machisme des paroles est confronté à un engagement et un regard autres.

Dans Toute ma vie j’ai été une femme, il y a aussi le langage, les mots, le jeu avec les mots. Les mots donnent un sens, parfois plusieurs. Les mots nous définissent dans notre identité. On parle, on nomme des choses. Que se passe-t-il chez l’autre lorsque je dis un mot ? Comment est-il interprété ? Nous sommes des êtres de parole, dans la transmission, dans la relation avec les autres. Les mots sont notre moyen d’expression. Leslie Kaplan le fait avec beaucoup d’humour. Elle est capable de traiter avec légèreté de sujets graves. J’aime cette forme de langage qu’elle emploie, cette façon de parler. Avec le texte de Leslie Kaplan, on est dans un rapport direct au public qui ressemble à ma démarche artistique [ndlr : Marie-Christine Bras met aussi en scène la conteuse Jennifer Anderson] : la transmission, l’oralité. Le public devient le troisième partenaire du texte, ce qui permet une intimité qui m’est fondamentale.

En travaillant sur la scénographie, j’ai essayé de créer deux espaces [ndlr : un cadre blanc divise la scène en deux]. Est-ce un espace de l’imaginaire ? Est-ce la frontière entre le conscient et l’inconscient ? Est-ce lié au rêve ? La question du rêve revient fréquemment dans le texte de Leslie Kaplan. Les deux personnages qu’interprètent Émilie Alfieri et Aude Maireau font vivre ces deux espaces d’abord avec un certain décalage, jusqu’à se laisser mutuellement influencer et amenuiser la frontière qui les sépare. Le cadre, c’est aussi l’emprisonnement dans les idées reçues et les croyances. Cette problématique me touche car je peux l’observer au quotidien dans mon entourage. Les croyances étouffent la liberté.

Émilie Alfieri. Quand Aude Maireau m’a soumis ce projet-là, j’ai lu Toute ma vie j’ai été une femme et été très touchée par l’écriture. Pour une comédienne, c’est un matériau fantastique, un travail de sens et de chair à donner. Par ailleurs, je me sens concernée par les questions d’hérédité et de transmission. Chaque femme porte l’Histoire de la Femme-avec-un-grand-F en elle. Nous ne sommes pas des générations spontanées, nous sommes forcément toutes confrontées à des conflits intérieurs. S’émanciper, refuser ce que la société nous impose, ce que l’on s’impose à soi-même par rapport à des référentiels, soit par des croyances familiales ou sociétales… Cette lutte pour pouvoir se trouver, s’affirmer, l’assumer, avec ce va-et-vient entre Moulinex et l’envie de danser un rock. Pour faire simple et court, j’ai été touchée par le texte, par ce qu’il signifiait et par ce à quoi il me renvoyait.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, en France » ?

Aude Maireau. Essayer de respecter et de perpétuer l’héritage des précédentes générations. Nos mères, nos arrière-grand-mères se sont battues pour des droits. Aujourd’hui, en tant que femme, il est important de continuer à les défendre. Dans Toute ma vie j’ai été une femme, Leslie Kaplan pose à un moment la question «Qu’est-ce qu’habiter son corps ?». Être une femme aujourd’hui, c’est aussi subir la pression que les images exercent sur nous. La « femme Moulinex » est le reflet d’une certaine époque où on attribuait à la femme une place qui la privait sans doute de choix individuels. Être une femme aujourd’hui, c’est réaffirmer les droits de vote, du travail, de disposer de son corps. J’ai le droit de choisir la place que j’ai envie d’avoir dans la société. Ce n’est pas parce que je suis une femme qu’on m’imposera la place que je devrais avoir.

Marie-Christine Bras. J’adhère complètement. Je suis entièrement d’accord avec Aude.

Émilie Alfieri. Je rejoins parfaitement Aude. Il y a cependant une dimension qui me semble encore en chantier, malheureusement. Je trouve que la place de la femme dans la société en France n’est toujours pas évidente. On continue de se battre pour des fondamentaux. On revient même en arrière, parfois. Oui, en France. Sans entrer dans le débat de l’équité homme-femme, il y a encore beaucoup de boulot, ne serait-ce que pour reconnaître la femme comme un être humain, une identité unique.

Que signifie pour vous « être une femme, aujourd’hui, dans la création théâtrale » ?

Aude Maireau. Une grande affirmation de place est à faire dans la création théâtrale. Les directrices de théâtre, par exemple : au niveau des statistiques, on s’aperçoit qu’il y a une grande majorité d’hommes. On compte bien plus de metteurs en scène masculins que féminins (voilà pourquoi je suis ravie d’avoir choisi Marie-Christine Bras !).

Émilie Alfieri. De réalisateurs, aussi. Problématique au festival de Cannes, d’ailleurs…

Aude Maireau. De réalisateurs aussi. Pourquoi les femmes sont-elles moins nombreuses que les hommes dans le domaine de la création théâtrale ? Les femmes peuvent au même titre que les hommes apporter énormément à ce milieu-là, alors qu’elles le fassent ! En créant, en jouant, en écrivant, en tournant. Aujourd’hui, être une femme dans le monde théâtral, c’est lancer ses initiatives, lancer des initiatives, vraiment.

Marie-Christine Bras. C’est d’ailleurs une créatrice qui a conçu la lumière du spectacle. Et la plupart du temps, ce sont avec deux régisseuses que nous avons fait l’installation. Et la directrice artistique du théâtre des Déchargeurs, Lee Fou Messica, qui soutient le projet…

Émilie Alfieri. Oui. Nous nous sommes entourées d’une équipe presque 100% féminine. François Elie Roulin est le seul représentant masculin.

Marie-Christine Bras. Le domaine théâtral, c’est comme dans tous les métiers. Quand on est une femme et qu’on dirige un projet quel qu’il soit, il faut souvent faire ses preuves deux fois plus qu’un homme.

Émilie Alfieri. Le secteur artistique devrait être asexué. Une voix/une voie ce n’est pas un genre. Qu’elle prenne la forme d’une musique, d’une peinture, d’un film, d’une pièce… Je trouve dommage de cloisonner. Tout le monde devrait pouvoir accéder facilement à la culture et l’expression artistique.

Marie-Christine Bras. On a quand même une représentante : Ariane Mnouchkine, une grande metteure en scène française. Un monstre sacré. Il y n’y en a pas beaucoup comme elle.

Aude Maireau. Oui, c’est plus rare.

Marie-Christine Bras. Dans mon parcours, je n’ai pas particulièrement subi de discriminations liées à mon sexe. Mais je ne me situe pas dans une concurrence avec les grands metteurs en scène où l’on constate tout de même qu’il y a très peu de femmes. Comme à l’Assemblée Nationale, finalement.

Si Marie-Christine Bras était ministre de la culture...
Si Aude Maireau était ministre de la culture...
Émilie Alfieri / Marie-Christine Bras / Aude Maireau
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
 Mai 2014 © Mélina Kéloufi
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Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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