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Mathilde Besse

Mathilde Besse

Nous avions rendez-vous à 15h. Elle arrive en avance. «Je suis ponctuelle. Trop. Ici, les gens arrivent souvent en retard.» Mathilde Besse est une jeune costumière, fraîchement embarquée dans le monde du travail, arrivée à Paris il y a quatre ans pour sa formation. Originaire de Suisse, elle hérite de ses racines sa ponctualité et sa prudence exemplaires : «Je n’aime pas traverser la route quand le petit bonhomme est rouge».

Naissance d’une passion

Mathilde Besse a terminé sa formation de costumière il y a moins de deux ans et se consacre désormais au milieu théâtral, un milieu dont elle n’est pas issue et dont elle «découvre peu à peu certaines réalités». A l’origine, elle vient plutôt de la danse. «Danse africaine, danse classique, danse orientale, tribale, burlesque…». La première femme à lui avoir transmis le goût de la scène est Claude Bessy, danseuse étoile de l’Opéra de Paris, puis directrice du Ballet et de l’école de danse de l’Opéra. «C’est en lisant ses mémoires que j’ai eu envie de danser ; j’étais âgée d’une dizaine d’années». Elle raconte ensuite qu’Ariane Mnouchkine est la seule femme de théâtre citée au lycée. «Hélas, on parle rarement des femmes, qu’importe le domaine». Parmi les femmes de son domaine, Mathilde Besse conserve les précieuses illustrations de Pascale Bordet dans ses Cahiers secrets d’une costumière de théâtre. Le regard pétillant, elle s’allume aussi en évoquant la théâtrice Victoria Thierrée, costumière pour la compagnie du Hanneton. «J’ai récemment découvert son inspirant travail sur le spectacle Tabac Rouge au Théâtre de la Ville.» Pour la jeune costumière, c’est une grande claque. «J’adorerais bosser avec elle.» Pourtant, le chemin de Mathilde Besse s’annonçait tout autre. Elle a suivi pendant trois ans des études d’égyptologie et d’Arabe à l’université. «Ma passion pour les costumes est née un peu par hasard.» Celle qui ne se voyait pas passer sa vie dans une bibliothèque a alors intégré une école de mode en Suisse et suivi un cursus pendant deux ans. «J’avais besoin de quelque chose de plus concret, de plus créatif.» À la fin de sa formation, elle n’a pas voulu intégrer le monde de la mode. «Je suis gênée par les diktats, souligne-t-elle. Dans la mode on dépend des tendances, des couleurs, de certains critères subjectifs décidés par la majorité. Je suis en désaccord avec cela.» La jeune femme a imaginé relier sa passion pour l’Histoire à sa passion pour les costumes. «Le costume historique m’attirait beaucoup.» Elle s’est alors dirigée vers le théâtre, un milieu où le «costume se crée dans un but précis d’utilisation, il a un rôle». Contrairement au monde de la mode où les contraintes gênent sa créativité, elle sent une plus grande liberté dans le théâtre. Le texte, les exigences du metteur en scène, les réalités techniques «sont des contraintes intéressantes sur lesquelles on peut rebondir». Ce qui attire par ailleurs Mathilde Besse, dans le théâtre, c’est que «contrairement à la mode, on crée le costume pour une personne. Le corps n’a pas de défauts, il est tel qu’il est. Au théâtre, tous les corps sont parfaits parce qu’ils correspondent à l’emploi qu’on leur fait dans ce rôle-là.» Elle note cependant une évolution. «Quand je finis la prise de mesures, on me demande systématiquement « Suis-je normal(e) ? »» De son expérience de costumière, Mathilde Besse sait que tous les corps sont différents et que c’est une fausse idée de croire aux tailles « standard » dans les magasins. «On invente un idéal de corps qui ne correspond pas à la réalité.»

Être une femme dans ce métier

La conception de costumes est un univers majoritairement féminin. La raison ? «C’est un métier de l’ombre très peu lucratif», avance Mathilde Besse. Les rares hommes que compte le métier occupent des postes de chef d’atelier ou de costumier indépendant, «pas des petites mains dans un atelier, ça c’est certain.» Elle raconte que lors de sa formation professionnelle, elle a eu droit à un cours sur les techniques de repassage. «Pensant nous encourager, la prof s’est un jour fendue d’un « comme ça, vous pourrez repasser la chemise de votre copain »». Autre anecdote : «En formation de costumière, alors qu’avec une amie nous feuilletions une revue de mode pour analyser la structure des vêtements, un prof s’est penché sur nous pour nous dire « Ah ouai, vous parlez chiffons, c’est normal, vous êtes des femmes ». Je ne pense pas que ce soit de la méchanceté. On est dans un sexisme systémique tellement intégré à notre mode de pensée qu’il en devient banal. On est sexiste sans s’en rendre compte.»

Du fil à retordre

Pour Mathilde Besse, la fonction de base d’un costume est d’apporter une information (temporelle, sociale, sur le personnage, son caractère, son environnement) pouvant nuancer ou changer la perception de la pièce. C’est au metteur en scène de décider ou non d’un décalage. Dans la pièce Nationale 666 – The Highway to Elle dont Mathilde Besse signe la conception des costumes, l’auteur et metteur en scène Lilian Lloyd souhaitait à travers le costume faire ressentir l’évolution psychologique des personnages. «Le défi était de faire des costumes modifiables et transformables au fil de la pièce.»

La conceptrice de costumes québécoise Marie-Chantale Vaillancourt révèle lors de son entrevue avec la théâtrice Lorraine Pintal que la touche contemporaine est pour elle un élément essentiel dans tout costume. À cela, Mathilde Besse répond que cette contemporanéité est présente «qu’on le veuille ou non». Elle se justifie : «Le fil est en polyester, les baleines sont en métal ou en plastique… On utilise des matériaux actuels, ce ne sont pas du fil ou des baleines d’époque. On n’est pas dans une reconstitution historique mais dans une évocation.» Une évocation, même en reconstituant une photo d’époque ? «Oui, affirme-t-elle. Même dans un costume historique, on est inconsciemment influencé par ce qu’on est, par l’époque et la culture dans laquelle on vit. Notre regard est déformé, biaisé par notre perception contemporaine des choses. Dans Nationale 666 par exemple, c’est la vision 2014 des années 1980». En guise d’exemple, elle relate le travail d’une consœur sur une mise en scène qui avait déplacé l’histoire du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry au Japon. «Les costumes seront forcément influencés par la perception occidentale du Japon. Il est évident que le résultat serait différent si le travail était fait par une costumière Japonaise.»

Mathilde Besse est fan d’Histoire et apprécie le travail de la patine, c’est sa signature. «J’aime donner au costume une vie avant la pièce. J’aime aussi le décalage, l’humour.» L’humour des costumes est bien là dans Nationale 666 pour laquelle la comédienne Virginie Georges a apporté ses conseils artistiques et connaissances en techniques de modification issues du burlesque. Cependant, Mathilde Besse a dû assister Philippe Varache sur une pièce moins comique, Le Chemin des Dames. Pour cette mise en scène, elle s’est occupée d’un costume de sous-officier français de 1914 qui lui a donné du fil à retordre : «C’est difficile parce qu’on sent le poids de l’Histoire. Et si un jour je devais faire un costume de nazi, de prisonnier juif, d’esclave ou encore de khmer rouge ? Ce sont des symboles de crimes de masse, d’épisodes très noirs et très pesants de l’Histoire.» Une autre difficulté qu’elle rencontre dans son métier de conceptrice de costumes : le financement. «On doit transformer une coccinelle en Rolls Royce au prix d’un vélomoteur.» Techniquement tout est possible si les moyens matériels et financiers sont là, s’il y a un atelier, une main d’œuvre et de l’argent à disposition.

Si j’étais ministre de la culture

«Voilà comment je vois les choses de mon petit coin de lucarne. Le premier problème auquel toute personne travaillant dans le monde du spectacle se heurte est celui du financement. Les subventions vont toujours aux mêmes personnes, aux mêmes institutions, celles qui même sans subventions vendraient leur spectacle parce que basés sur la notoriété d’un lieu, d’une personne, d’un metteur en scène. Le nombre de spectacles excellents qui voient le jour avec des bouts de ficelles et qui, eux, mériteraient de recevoir un peu d’aide, un peu de soutien… Cela permettrait de renouveler l’univers théâtral et audiovisuel avec de nouvelles têtes et de nouvelles idées.

Autre dossier : le manque de lieux de répétition et d’ateliers à un tarif accessible. Les seuls lieux qui le permettent sont les squats, finalement. Si j’étais ministre de la culture, je soutiendrais donc soit l’ouverture et la réflection des squats, soit la reprise de ce fonctionnement dans le cadre d’un nouveau département de la culture, avec une visée plus institutionnelle. Ce genre de lieux permettrait de soutenir ce qu’on appelle les « arts de la rue » qui ne pourraient se développer sans les squats.

Dernier point : il faudrait « reculturer » la télévision. Cet outil de transmission pourrait être formidable mais ne l’est pas, ou ne l’est plus. La portion de culture y est bien trop faible. J’instaurerais notamment des quotas de télé-réalité très bas. On devrait viser la qualité plutôt que de servir de la merde aux gens en leur faisant croire qu’ils sont trop bêtes pour mieux. Au théâtre, au contraire, on ne prend pas le spectateur pour un imbécile. On devrait à la télévision davantage compter sur l’intelligence du spectateur. Il faudrait remettre de l’ordre. On diffuse bien moins de captations de pièces de théâtre et d’opéras qu’auparavant, sauf sur certaines « chaînes culturelles » comme Arte. Si j’étais ministre de la Culture, je pousserais toutes les chaînes de télévision à (re)devenir des chaînes culturelles.

Je ne suis pas politicienne. Il est faux de croire que n’importe qui pourrait s’en sortir mieux que les politiciens. C’est un vrai boulot, même s’ils le font mal. Je ne pense pas que n’importe qui soit capable de le faire.»

Mais qu’est-ce que la culture, exactement ? «La culture, pour moi, c’est quelque chose qui donne envie de réfléchir et, surtout, d’être curieux. La culture c’est aussi une capacité à émouvoir.» 

Mathilde Besse costumière, styliste, couturière : http://mathildebesse.tumblr.com/
Mathilde Besse
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
 Avril 2014 © Mélina Kéloufi
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Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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