Une femme pour dix hommes

Publié le
Josiane Pinson (photo : Bruno Perroud)

Josiane Pinson

«Pétri de féminisme» : c’est ainsi que la romancière et essayiste Benoîte Groult qualifie son roman Les vaisseaux du cœur. La théâtrice Josiane Pinson transpose à la scène ce récit d’une passion amoureuse hors des cadres. Dans son adaptation, Josiane Pinson joue une femme libre, indépendante et moderne. Un rôle taillé pour cette artiste à la carrière éclectique : jeu (théâtre, cinéma, doublage, télévision), mise en scène, écriture et adaptation…

Théâtrices. Quelle femme êtes-vous, Josiane Pinson ?

Josiane Pinson. Une femme qui ressemblerait à Benoîte Groult. À force d’être bercée depuis très jeune par ces lectures, je pense que quelque chose y a inconsciemment laissé sa patte. Je suis aussi une femme à la recherche d’une quête féminine, d’un bien-être, avec toutes ses contradictions. J’ai fait des enfants et mené en parallèle une vie de comédienne et d’auteure en me disant qu’il ne fallait jamais sacrifier ce qu’on était à sa vie de famille tout en s’en préoccupant beaucoup. Je ressemble à Benoîte Groult aussi car j’ai passé toute ma vie à chercher au milieu de ces quinze places où je me situais pour que tienne l’équilibre entre la bonne femme, la mère, la comédienne, et la nana qui essaie de ne pas transiger sur son regard sur la vie, la nana qui ne se ressemblerait plus à faire trop de concessions.

Quel est votre lien avec Benoîte Groult ?

Mon lien avec Benoîte devient un vrai lien car on se connaît maintenant dans la vraie vie. Elle est venue voir le spectacle à deux reprises, spectacle qu’elle adore. Elle m’a écrit deux lettres la semaine dernière et compte revenir début avril. On va dîner ensemble avec ses filles. J’ai élevé mes enfants exactement comme elle a élevé les siens, c’est-à-dire en leur disant tout de la vie, aussi ce qui ne fait pas toujours plaisir mais sans manquer de les briefer, en essayant d’élargir leur façon de penser, y compris à des choses politiquement-pas-très-correctes parfois, en leur créant une ouverture d’esprit.

Bien avant de la connaître (puisqu’au plan littéraire je l’ai connue trente ans avant de la rencontrer pour de vrai), Benoîte Groult est la personne qui m’a façonnée. Sans le faire exprès, sans le savoir, mais comme tant d’autres femmes. Mon écriture est imprégnée de ce qu’elle est. La femme que je suis devenue est imprégnée de ce qu’elle est. Elle est à l’origine de beaucoup de questions sur les routes à prendre, autant affectivement que maritalement que familialement que sexuellement qu’au plan de toutes les libertés au féminin.

Parlez-moi d’une théâtrice. Quelle influence a-t-elle (eu) sur la femme et/ou l’artiste que vous êtes ?

Zabou Breitman, par exemple, est quelqu’un que j’apprécie beaucoup. C’est une femme qui mène sa route sans se soucier des modes, sans se soucier de ce qui va fonctionner ou pas, qui trace sa route parce que c’est la sienne. Zabou Breitman est une femme qui ne se demande pas si elle est dans l’air du temps, qui n’a pas l’air non plus de transiger avec ce qu’elle est, qui continue d’avancer sur son chemin. Zabou Breitman est un modèle pour moi.

Vous avez débuté sur les planches avec des spectacles en solo, dont vous êtes aussi l’auteure. Quelle est, selon vous, la place faite aux femmes dans l’humour ?

Une place qui, souvent, ne me fait pas plaisir parce que… comment dire cela sans paraître ni prétentieuse ni péjorative… Je trouve que les femmes souvent se rabaissent elles-mêmes. Elles n’ont pas cette exigence d’être justement au cœur des problématiques au féminin sans être un tout petit peu caricaturales. Il est vrai que la caricature fonctionne auprès d’un plus large public mais personnellement j’aime les choses sur le fil, j’aime les choses au rasoir, j’aime les contradictions chez les femmes. Voilà pourquoi j’aime beaucoup les femmes et que je parle autant de mes consœurs dans mes spectacles. J’aime qu’elles soient à la fois fragiles et solides comme des rocs, qu’elles portent le pantalon à la maison mais qu’elles aient envie d’un câlin, qu’elles aient envie d’être mariées mais envie d’être quand même un peu libres… Ces contradictions-là m’intéressent infiniment. J’ai peine à voir des femmes en scène avec des affiches un peu voyantes, qui exhibent leurs seins ou leurs fesses comme s’il fallait jouer de ces atouts-là pour être une femme et faire rire. Nous sommes pourtant plus riches que cela !

Quelle est, selon vous, la place faite aux femmes dans l’écriture théâtrale ?

Celle qu’elles se font ! Celle qu’elles se font parce que c’est rarissime qu’un homme écrive en creusant réellement dans la psyché féminine. Quand les femmes trouvent leur place, c’est parce que ce sont elles qui ont écrit. Elles savent très bien parler d’elles-mêmes. L’écriture masculine rentre rarement dans ces profondeurs-là, elle ne nous décrit pas aussi intensément que nous le méritons.

Vous prêtez également votre voix à de nombreuses théâtrices internationales. Quelle est, selon vous, la place faite aux femmes dans le doublage ?

La même que dans ce métier. Vous remarquerez qu’à la télé il y a neuf acteurs pour une actrice. Au théâtre, si vous regardez qui tient l’affiche, vous constaterez que c’est un peu pareil. Dans le doublage c’est rigoureusement la même chose. J’ai la chance, trente ans plus tard, d’en être au point où si j’ai doublé telle ou telle actrice, l’on m’appelle pour me demander de la doubler à nouveau. La place des femmes dans le doublage est la même que dans tout le reste : on a besoin d’une femme pour dix hommes. Perrette Pradier, une figure du métier, décédée l’an dernier, disait toujours «n’engager que des femmes exceptionnelles et prendre des mecs potables». Les femmes exceptionnelles n’ont pas assez de boulot, elles restent chez elles tandis que les mecs exceptionnels, quant à eux, travaillent tous les jours alors on prend ceux encore disponibles. C’est exactement ce rapport-là. Nous les femmes devons vraiment sortir du lot pour travailler. Nous devons être à la fois rapides, douées, sincères, authentiques. Nous devons faire du doublage comme nous ferions du théâtre, c’est-à-dire sans trafiquer les émotions, sans être seulement techniciennes et habiles, en balançant tout notre petit cœur et toutes nos tripes. On n’en demande pas tant aux hommes car les bons travaillent 360 jours par an ; on leur demande seulement d’être pas mal. Or les hommes pas mal travaillent autant –voire plus– que les femmes surdouées. Cela ressemble exactement à tout le reste. Cela ressemble à la proportion des femmes chefs d’entreprises en France. Cela ressemble à tout ce qui normalement s’appellerait «la parité» et qui reste douce illusion.

Si j’étais Ministre de la culture…

Je reverrais tout le système à l’envers. Au lieu de verser d’énormes subventions à des gens qui ont déjà pignon sur rue depuis dix ans, j’irais chercher dans les coins ce qu’il se passe en décentralisation, auprès de gens qui font très honorablement leur boulot depuis tant d’années et qui n’ont jamais eu un fifrelin parce qu’il faut avoir déjà été représenté tant de fois dans tant de villes pour obtenir des aides. C’est le serpent qui se mord la queue ! C’est désespérant. Des tas de gens dont pourtant le travail le mériterait sincèrement n’ont jamais eu une subvention de leur vie, tandis que pour d’autres c’est acquis à vie alors qu’ils sont à un stade de notoriété où, de toute façon, toute la presse est là le soir de la première (et qui n’en ont plus besoin parce que, de toute manière, ils sont au Théâtre de la Ville, c’est complet avant la première…). C’est un non-sens ! Je commencerais donc par revoir ce système un peu bizarre. Ce système ressemble au principe de la vie : on ne prête qu’aux riches.

Si j’étais ministre de la culture, je remettrais de toute urgence une place de culture dans l’Éducation Nationale. Nos gamins ne savent plus ce que c’est que de découvrir un spectacle vivant. Comme la lecture, d’ailleurs. Surtout dans cette société-là –je parle comme une vieille réac que je ne suis pas (rires)– dans laquelle nous sommes tous happés par des médias tous plus alléchants les uns que les autres. On communique par mail ou par texto, on va au cinéma, on regarde des images. Nous sommes en train de perdre des choses qui ne sont pas en contradiction mais qui peuvent s’ajouter. Je trouve dommage que les mômes ne sachent plus ce qu’est une émotion dans une salle de spectacle. Ça commence très tôt. Il n’y a aucune raison pour qu’ils tombent dedans par miracle si l’éducation n’est pas faite à la maison. Il y en a un, oui, de temps en temps, qui tombe dedans par miracle, mais il n’existe aucune raison pour que les enfants tombent dedans plus tard. Cela participe à la désertification des théâtres. Les spectacles ne sont combles qu’avec le label «vu à la télé» alors que tant de richesses sont à découvrir dans les centres culturels, dans les maisons pour tous, etc. Je pense qu’il faudrait mettre le coup de projecteur exactement dans l’ombre, là où il n’est jamais, et cesser de mettre le coup de projecteur sur ce qui a déjà le coup de projecteur. À mon avis, cela commence tout petit.

Penser «éducation» et penser «aides à ceux qui n’y ont jamais accès» serait un bon début. Ce serait un bon début pour reparler de culture dans ce pays.

Affiche "Les Vaisseaux du Cœur"

Les vaisseaux du cœur de Benoîte Groult m.e.s. Jean-Luc Tardieu
Du mardi au samedi à 19h et le dimanche à 17h
au Théâtre du Petit Montparnasse (Paris, 14e)
Réservation par Internet ou au 01.43.22.77.30.
Josiane Pinson
Propos recueillis par Mélina Kéloufi pour le blog des Théâtrices
Mars 2014 © Mélina Kéloufi
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À propos de Théâtrices

Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

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  1. Merci beaucoup pour cette interview lucide! Elle donne envie d’en savoir plus sur J. Pinson!

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  2. Pingback: Une femme pour dix hommes ! | @PetitBuzz #Blog - Petit Journal

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