Duras dure toujours

Publié le
6930018-duras-dure-toujours-c-est-du-theatre-populaire

Marguerite Duras, née à Saigon le 4 avril 1914 et morte à Paris le 3 mars 1996, était romancière, dramaturge, scénariste et réalisatrice. Elle a reçu, en 1984, le prix Goncourt pour «L’Amant». (c) OZKOK/SIPA

Ce billet est tiré d’un article publié dans le Nouvel Observateur du 8 février 2014 que vous trouverez dans son intégralité ici.

Cent ans après sa naissance, ses pièces séduisent plus que jamais. Fanny Ardant, Didier Bezace, Emmanuelle Riva ou Anne Consigny nous racontent comment ils ont attrapé la fièvre Duras.

Aucune romancière n’a aimé les acteurs autant qu’elle. D’où la fureur de Marguerite Duras quand, en 1993, elle apprit que Nathalie Sarraute était enfin jouée par la Comédie-Française, mais pas elle. Il se raconte qu’un soir, Jacques Lassalle, alors administrateur du Français, vit une petite silhouette l’attendre: «C’est moi Duras» – et celle-ci de lui passer un savon.

En 2002, quand «Savannah Bay» entre au répertoire du Français, dans une mise en scène d’Eric Vigner, elle n’est plus de ce monde. Chez Duras, dès l’origine, roman, théâtre et cinéma n’ont toujours fait qu’un. De la page à la scène et à l’écran: elle adapte, recycle, récrit. «Les Viaducs de la Seine-et-Oise» deviendront «l’Amante anglaise», et «la Musica deuxième» fut d’abord un film.

Si Madeleine Renaud fut son interprète fétiche, Michael Lonsdale, Delphine Seyrig, Suzanne Flon, Catherine Sellers, Bulle Ogier et Sami Frey comptèrent aussi. Le théâtre de Duras est indissociable de ces voix magnifiques. Côté mise en scène, Claude Régy l’accompagna dans les années 1960, puis passa à d’autres découvertes, et Duras monta parfois elle-même ses textes.

Pour toutes ces raisons sans doute, et tant qu’elle fut là, son théâtre, joué, célébré dans le monde entier, ne le fut pas par les grands metteurs en scène qui avaient le souci de réinventer le théâtre. Il faudra attendre 1997 pour que Bob Wilson dirige Michel Piccoli dans «la Maladie de la mort», et 2008 pour que Patrice Chéreau s’attache, avec Dominique Blanc, à «la Douleur».

Des artistes, qui sont actuellement sur scène pour jouer du Duras, témoignent ici de la belle histoire d’amour mouvementée entre le théâtre et cette écrivaine dont on célèbre cette année le centenaire de la naissance.

Fanny Ardant (joue dans Des journées entières dans les arbres) : « C’est l’anti-Séguéla »

Duras dit l’audace du sentiment, elle a la passion de ce qui peut vous égarer. Dans «Des journées entières dans les arbres», l’amour absolu, mortifère, irréductible que cette mère porte à son fils a de quoi être mis à l’index par les psychanalystes ! Il va contre les diktats de la société.
Souvenez-vous de cette phrase: «Si à 50 ans, on n’a pas une Rolex, c’est qu’on a raté sa vie.» Eh bien, chez Duras, on est à l’opposé: on ne rate pas sa vie si on aime, et sa «Maladie de la mort» est une condamnation de ceux qui ne savent pas aimer. Dans «la Bête dans la jungle», qu’elle a adapté de Henry James et que j’ai joué avec Gérard Depardieu, un homme et une femme souffrent de n’avoir pas su s’avouer à temps qu’ils s’aimaient.
On s’est parfois moqué d’elle. Mais sous la chape de plomb et de grisaille qui s’est abattue sur nous, on entend sa voix mieux que jamais. Dans ses phrases, le sang circule. Pour les dire, il faut être simple, direct, comme dans la passion, quand on est perdu dans quelque chose de très primaire.

Didier Bezace (met en scène Le Square, Marguerite et le Président, Savannah Bay et joue dans Le Square: « Elle téléphonait tous les jours »

Quand j’ai dit à Marguerite Duras que «le Square» était une pièce faite pour un théâtre populaire, elle m’a répliqué: «Mais je n’écris pas de théâtre populaire !» Je dois d’ailleurs avouer que, pendant longtemps, son théâtre m’est apparu comme une sorte de bavardage. Dans les années 1975-1985, il avait été totalement accaparé, avec l’assentiment de Duras, par Madeleine Renaud et Michael Lonsdale. Pour moi, tout cela relevait à l’époque d’un rituel un peu mondain.
C’est la lecture du «Square» – une pièce de 1955,Duras avait été exclue du PC [en mars 1950, NDLR] – qui m’a rapproché d’elle. Ce texte est au croisement de l’intime et du politique. Duras m’a dit l’avoir écrit en écoutant les gens se taire dans les squares. Je lui avais demandé les droits quand j’étais au Théâtre de l’Aquarium: «Mon théâtre ne se joue qu’à Paris», m’avait-elle répondu – j’ai toujours la lettre. Et moi: «Mais l’Aquarium est à la Cartoucherie de Vincennes.» Je vous passe le feuilleton de nos conversations téléphoniques. Enfin, elle m’a dit: «D’accord, montez «le Square» avec Gérard Depardieu et Bulle Ogier.» Et moi:«Non, à l’Aquarium, on choisit ses distributions.» Et elle a ajouté: «Je viens aux répétitions.» Ce n’était pas antipathique, mais j’ai laissé tomber.
En 1992, je décide de monter ses conversations avec François Mitterrand parues dans «l’Autre Journal». Je me dis: si je demande les droits à Marguerite, ça va être l’enfer, elle va vouloir tout récrire. Alors je fonce, je prends un avocat. Duras téléphone tous les jours, je ne réponds pas. La première arrive, Michel Cournot fait un très beau papier dans « le Monde ». Deux jours plus tard,Duras est là. Elle tombe amoureuse du spectacle, de mon idée de faire jouer son rôle par une petite fille de 11 ans: «Maintenant, tu montes ce que tu veux », m’a-t-elle dit. Mais elle n’est plus là pour voir «le Square», que je mettrai finalement en scène en 2003 à … Aubervilliers.
Pour moi, «Savannah Bay» fut longtemps un texte autour du mythe Madeleine Renaud. Mais le temps a passé, et fait son oeuvre. J’ai souhaité composer un triptyque, que j’ai nommé «les Trois Ages», en reprenant «le Square» et «Marguerite et le Président». La question du temps traverse ces trois pièces, et toutes sont habitées par cette idée, très forte chez Duras, qu’il faut parler pour aller un peu plus loin dans la vie. A la fin de ses conversations avec Mitterrand, elle a cette phrase: «C’est quand on se sera revus, comme ça, en parlant de ces choses, qu’on dira vraiment ce qu’on a à dire.»

Clotilde Mollet (joue dans Le Square: « Mille phrases en une »

Sa façon de donner la parole aux gens qui ne l’ont pas, voilà ce qui me séduit le plus chez Duras. Elle les fait parler avec ses mots à elle, parfois de manière un peu tordue, presque savante. Elle ne se soucie pas de réalisme. «Le Square» est très écrit. Combien de «mademoiselle», de «monsieur» s’adressent ces deux inconnus qui nouent conversation… Ils sont délicats, mais comme ils n’ont pas l’habitude de parler d’eux, ils sont d’une franchise surprenante. «comme on ne se connaît pas, vous pouvez me dire toute la vérité», dit la femme. Dans cette phrase, il y en a mille, comme souvent chez Duras. Cette femme rêve de s’en sortir par l’amour ; elle pense que si un homme la choisit, elle pourra alors donner son congé à ses patrons et qu’elle aura trouvé la justification de son existence. Il y a en elle une grande violence, elle pourrait tuer, et elle le dit.
L’homme, qui lui n’attend plus rien de la vie, affirme: «Rien n’est arrivé.» Mais c’est arrivé, et ils ne le savent pas. C’est comme s’ils avaient vécu toute une vie ensemble en une après-midi.
Reprendre «le Square» dix ans après sa création avec Didier Bezace lui donne une autre beauté: cette histoire-là peut donc arriver à des gens âgés qui pourraient penser qu’ils n’ont pas connu l’amour et continueraient à l’attendre de manière désespérée.

Jean-Marie Galey (joue dans Marguerite et le Président: « Des mots très simples »

Je crois que pour elle la vie était un roman, et tout avec elle était roman. Il m’est arrivé de passer des soirées chez Duras avec des amis, elle jouait du piano, très mal, la cigarette au bec mais, de toutes les façons, c’était un moment saisissant.
Le soir où elle est venue au Théâtre de l’Aquarium assister à une représentation de «Marguerite et le Président», on est tous allés après au restaurant, et on a bavardé toute la nuit. Même dans la vie, Duras parlait comme une romancière: en sa compagnie, on avait toujours le sentiment de vivre un moment historique.
Elle parle de l’amour et célèbre le quotidien en poète, ce qu’elle était. Pour ce faire, elle use de mots très simples, auxquels elle donne une force inouïe. Et si ses pièces sont novatrices, c’est parce que Duras y revient à l’essence même du théâtre: rares, ses mots dévoilent tout.

Emmanuelle Riva (joue dans Savannah Bay, actrice dans le film Hiroshima mon Amour: « Je ne voulais plus faire de théâtre… »

Rare aussi est ce nœud de tendresse qu’elle y décrit entre la comédienne âgée et celle qui découvre être sa petite fille. Mais parallèlement, comme toujours chez Duras, il y a une autre histoire d’amour, forte et violente: celle de cette jeune femme, qui, le jour où elle accouche, entraîne son amant dans une nage sans fin, et se laisse couler. Son amour absolu la mène au néant, à la mort. Et sa mère, cette comédienne âgée qui élude, ondoie, est habitée par une douleur sans fin. Elle se sent coupable: elle n’a rien fait pour empêcher cette mort. Elle a entendu des cris. Mais que vouliez-vous qu’elle fît ? Elle dit: «Je n’ai joué que l’histoire de la pierre blanche», cette roche où les amants se retrouvaient pour partir nager au loin. Ainsi dans nos vies nous revient soudain une image, un détail, sur lequel on bute parce que ça fait trop mal.
Avant de tourner «Hiroshima mon amour», avec Alain Resnais, nous allions voir Duras rue Saint-Benoît. Elle nous montrait de petits carnets où elle avait écrit de vrais petits romans sur la jeunesse de nos personnages. Mais je n’ai pas vraiment travaillé avec elle. Alors je redécouvre Duras, et c’est une plongée, un vertige. Elle est hantée par l’amour, un mot qui revient sans cesse chez elle, et devient énorme. Je ne voulais plus faire de théâtre – j’ai tout de même 87 ans mais là, j’ai été comme happée: je n’ai pas pu dire non.

Anne Consigny (joue dans Savannah Bay: « Je n’aurais pas aimé l’avoir pour grand-mère »

Il arrive qu’un livre croise votre vie. Pour moi, ce fut «Suzanna Andler». J’ai voulu absolument jouer ce texte, dont je n’ai malheureusement jamais pu obtenir les droits. J’ai rencontré Duras quelquefois. Je n’aurais pas aimé l’avoir pour grand-mère. Je l’ai vue se fâcher, parler très durement.
En 1942, elle a eu un petit garçon, mort à la naissance. Dans «Savannah Bay», c’est la mère qui quitte l’enfant, comme si cette femme culpabilisait de ne pas savoir être mère, comme s’il n’y avait pas de place pour cet enfant dans l’amour fou qui la lie à son amant. Cela m’évoque le film de Desplechin, «Un conte de Noël», dans lequel j’ai joué avec Mathieu Amalric. Une histoire d’amour tellement forte entre des parents que nous, leurs enfants, avions le sentiment de taper sur la cloche que ce couple avait posée sur son amour pour le protéger. Dans «Savannah Bay», mon personnage a 50 ans, cette femme a donc déjà fait un long voyage dans la douleur. Elle éveille lentement la mémoire et l’amour de sa grand-mère, une comédienne «pour le théâtre» qui, je pense, l’emmène vers son domaine: sur une scène.­

La confession secrète de Duras: http://bibliobs.nouvelobs.com/documents/20121220.OBS3273/la-confession-secrete-de-duras.html
Source: http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20140207.OBS5547/marguerite-duras-dure-toujours-c-est-du-theatre-populaire.html
Publicités

À propos de Théâtrices

Femmes de théâtre – Théâtre aux femmes

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :